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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 08:12
Vrai-faux pamphlet contre les français," Contre les français", M.A.S - paru dans la Quinzaine littéraire

C'est une curiosité que ce libellé chafouin anti français, signé d'un certain "M.A.S", paru il y a trente cinq ans dans le monde hispanophone et qui a attendu que la france soit à l'apogée de sa dépression nationale pour être traduit ici. Nous sommes cependant loin de tout déclinisme, puisque si l'on suit l'auteur notre pays est un poison historique, depuis le Moyen-Age !


C'est un pamphlet, violent, unilatéral, et aussi d'une mauvaise foi colérique, outrancière, contre l'influence de la culture française, plus particulièrement en Espagne, au très long cours. Un pamphlet sarcastique, souvent drôle à ce titre, d'une érudition rare, en particulier quand il aborde les rivages méconnus des fécondations innombrables entre les cultures européennes. C'est un premier paradoxe que de voir un si bon connaisseur, étranger, argentin semble t-il, de la pensée hexagonale, si vivace à la démolir. C'est un signe qu'il y a "anguille"... on y reviendra.


Le pamphlet, cruel et moqueur comme il doit l'être, ne manque pas d'arguments sur la portée néfaste de "notre" culture. Un bon pamphlet doit tenir fermement sa problématique afin de pouvoir se déchaîner, il doit planter un axe autour duquel les horions vont s'amarrer, sinon il n'est qu'un tas d'insultes raffinées.


L'esprit français serait vaniteux, pompeux, il tiendrait du charlatanisme et de l'art de la récupération verbeuse. Le don de la communication et celui de la contrefaçon nous sont reconnus. L'esprit français est accusé de ne rien avoir produit de dimension universelle, et pourtant de s'auto proclamer modèle mondial, exporté par les armes s'il le faut. Il est incapable d'être profond. Au lieu de produire des Goya il nous donne des scènes bucoliques "bien peintes". Sur le plan politique, le culte de la raison a produit la terreur. Les français ont le tort de penser qu'un langage ordonné est un langage qui a raison. C'est ainsi que dans notre pays on règle tout à partir de formules verbales dont on s'enivre.


L'esprit français montre sa vraie nature, selon l'essai, sous Louis XIV. Le caractère superficiel, réglé, vaniteux, de la culture du pays a alors atteint son apogée. La main mise du pouvoir d'Etat sur l'art a été un désastre, préfigurateur du modèle stalinien. On ne nous épargne rien.


Nous sacrifierions depuis longtemps à un culte de la raison étroit, du canon, des règles, dont le jardin à la fançaise est l'illustration, et dont on trouve l'écho dans le naturalisme français, d'une pauvreté insigne selon le pamphlet. Loin de la folie inaugurale de Don Quichotte. C'est aussi un art du pillage culturel, par exemple par Corneille, de la "récup", et une manière de se vendre. Le pillage sera non simplement plagiaire mais matériel avec l'invasion napoléonienne de l'Espagne. La France est un pays de fripouilles et Voltaire est un voyou.


Non décidément, la place géographique centrale de la France dans l'Europe a malheureusement nui aux échanges interculturels les plus porteurs, entre l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne. Il a fallu s'allier tant de fois pour repousser l'envahisseur français et l'exportation de sa culture centralisée, contôlée par l'Etat, académique.


Plus près de nous - et ici Sartre relaie Voltaire comme tête de turc-, le vingtieme siècle a été une calamité car il a glorifié une pensée française qui ne serait qu'un sous-produit frelaté de la phénoménologie et du "charabia" heideggerien. La France s'est aussi illustrée dans la création de sectes intellectuelles, dont "les temps modernes" sont l'exemple le plus abject aux yeux de l'auteur.


Nous n'avons donc rien pour nous. Nous sommes le poison du continent.
Mais faut-il recevoir ce coup de poing adroit, comme tel ?


Non, semble t-il. Tout le livre, qui repose sur une vision de la culture comme circulation et fécondation à l'échelle européenne, est semé de petits cailloux, des oublis en particulier, ou des concessions minuscules, qui démontrent la mauvaise foi volontaire de l'auteur. De nos grands auteurs il n'est nulle mention : Montaigne, Pascal, Diderot sont rayés de la démonstration, comme tout ce qui ne cadre pas. La poésie se résume à ronsard. On peine à penser qu'un tel érudit puisse vraiment ignorer nos trésors, et d'ailleurs il cligne l'oeil de temps en temps, en saluant rabelais, Proust, Céline, ou Descartes auquel nous n'aurions rien compris pour ce dernier, gardant la sacralisation de la raison alors qu'il est le penseur du doute.


Ce pamphlet, publié dans le monde hispanophone en 1980 a tout d'un cri de colère en ombre portée contre la frilosité et la dépendance des intellectuels et artistes espagnols. Alors que règnait, pour peu de temps, la culture française - l'époque des Barthes, Lacan et foucault-, l'Espagne avait été étouffée par le franquisme, cette lèpre culturelle que l'auteur vomit : il n'a rien d'un nationaliste. La lumière était au nord des pyénées, et alors que le pays avait une chance de réveil il risquait de s'enliser dans la nostalgie des grandeurs ibériques si lointaines, partagée avec un complexe d'infériorité stérilisant à l'égard de la France. L'essai, par sa provocation, est donc très certainement un appel à relever la tête, à revisiter les sources de la culture espagnole pour s'affirmer à nouveau - malheureusement la source arabe est totalement oubliée -, et à cesser de psalmodier ce qu'on appelle aujou
rd'hui "la french theory".


Mais désormais ce livre est traduit en français, à un moment où notre pays est plongé dans les idées noires et ne se représente plus comme le phare du monde mais comme une nation menacée de toutes parts, tentée par le repli. Que pouvons-nous en faire ?


Il me semble qu'il vise juste quand il éperonne ce magistère du verbe qui nous caractérise. On sélectionne les élites en France sur des "grands oraux", sur le sens de la répartie. Cela rappelle en effet la sélection royale des favoris de la cour, en fonction des bons mots. On pense que la parole, en politique, règle d'office le réel. On écrit une circulaire au moindre fait divers, qu'on range aussitôt. On s'écharpe sur des symboles et de la sémantique, comme on le voit avec le débat sur la déchéance de nationalité, dont le poids social quasi nul si elle s'appliquait, serait inversement proportionnel au vacarme du débat à son sujet. Un Président décide qu'on va lire la lettre d'un jeune résistant assassiné, le même jour dans toutes les écoles, comme si lire un texte un jour réglait les problèmes de la mémoire, du sens, de la citoyenneté. Dès que nous rencontrons un souci, on écrit une loi, considérant que le texte est magique, et ne songeant si peu à l'appliquer et l'évaluer. On passe un temps considérable à amender une constitution, comme si les abstractions étaient tout ce qui compte. Voila un mal français.

D'ou vient il ? Il faudrait le demander aux anthopologues. Il est sans doute lié à la croyance forte du pays, d'où sa dépression actuelle, dans la politique, et donc le discours. Et aussi dans l'Etat, qui est le ciment historique du pays. La France est politique, elle n'est pas ethnique, elle assimile la politique à l'Etat, elle est donc discursive.
Quand ça va mal, on veut dans ce pays que le Préfet reçoive une délégation, et qu'il publie un communiqué ensuite. On y méprise les statistiques. Les philosophes français - on reproche souvent cela, avec raison à mon sens, au néo académicien Finkielkraut - ignorent superbement la sociologie, les chiffres, les recherches fastidieuses. On s'écharpe entre anciens et modernes à coup de citations de Jules Ferry ou de Peguy, bien loin de la démarche d'enquête sociale d'un Orwell par exemple. La vérité française est phraséologique.


Et puis il y a le culte de la raison, lié à ce magistère du verbe. Une phrase bien construite et dont le style étincelle, donne raison en France, et une déclaration ratée vous condamne. Le culte de la raison nous a donné une médecine grandiose, mais sans doute longtemps, et encore un peu, rêtive à intégrer la subjectivité du patient.


Ce pamphlet "nous" étrille. C'est injuste et démesuré. L'impasse est totale sur la diversité de la France, sur ses ambivalences. Marx disait que c'est le "pays de la lutte des classes par excellence", c'est à dire simplement qu'il est conflictuel. Ce fameux "esprit fançais", homogène, qui traverserait les siècles a de quoi nous laisser sceptique, même si de belles pages de Paul Valéry, dans ses réflexions sur le monde actuel, décelent des invariants de manière tout à fait convaincante, en partant justement de cette idée : la culture en France est la résultante d'un labeur de synthèse dans la diversité. Ce qu'un Emmanuel Todd hurle dans chacun de ses livres.


La France est un volcan. Elle est avant tout travaillée par des contradictions qui ont souvent déclenché des cataclysmes. Il est bien pédant celui qui prétend ériger en cible non mouvante un "esprit français".

 

j bonnemaison

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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