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3 avril 2016 7 03 /04 /avril /2016 11:46
 En recherche d'un CLAUSEWITZ pour le livre - 4 -

Ici continue notre errance dans ce qui se dit sur la survie du livre et éventuellement sur les possibilités de conforter sa place dans la civilisation. Qui voudra réfléchir sérieusement à ce sujet trouvera dans cette suite d'articles du matériau, à travers la recension d'essais sur l'impact du numérique, la transmission de la passion de lire, ou encore l'Histoire de l'édition. Dans cet article nous allons :

-parler chiffres,

-et du livre vu par le politique à travers l'exemple d'un rapport public parlementaire.



- Où on évoque des chiffres et des livres


Le Ministère de la culture publie chaque année les chiffres clés du livre. Que nous dit le tableau de l'édition 2014-2015 ? D'abord que l'on publie moins dans notre pays cette année, 5000  titres de moins. Qu'en penser ? Difficile. Pourquoi publier beaucoup pour le pilon ? C'est sans doute ce que se disent les éditeurs. A des livres il faut des lecteurs. La production reste tout de même impressionnante. Plus de 75 000 titres.  Le tirage moyen de ces ouvrages est très faible : 5000, sachant que dans le calcul sont pris en compte des tirages massifs.


Le "volume" de livres vendus augmente un peu, de + 1, 2 %, ce qui est un inversement de la tendance qui était baissière. Il faudrait évidemment voir la courbe de long terme, mais c'est tout de même une nouvelle : le livre, en soi, ne s'effondre pas. Ceci recouvre bien entendu des aspects très hétérogènes. Cependant si l'on compte en exemplaires vendus, la lente érosion se poursuit. Doucement.


Le livre numérique, dont on disait qu'il ne décollait pas, représente plus de 6 % du chiffre d'affaire des éditeurs, ce qui n'est pas négigeable. Il a planté son grappin dans le paysage français, même si on est loin de la situation américaine. Précisons qu'il est pris en compte dans la vente globale de livres...


La liste des ouvrages les plus vendus est désespérante pour tout amoureux de la littérature et des sciences humaines. C'est le succès explosif du roman de détente ultra marketé type bdsm pour jeunes oies blanches. Les systèmes de prescription fonctionnent. J'ai du mal avec cela. J'ai plus de peine à comprendre qu'on perde du temps à lire des amas de clichés, ce qui est tout de même un investissement de concentration et de temps, qu'à ne pas lire du tout. Tant qu'à lire autant se laisser emporter par la beauté, ce qui coûte aussi cher. Surtout quand il y a plus de 700 000 références disponibles. Question de simplicité ? Non. Du "simple" mais grandiose on n'en manque pas. De Kessel à Vian en passant par Dumas ou Hugo.  Nous avons le poche, nous avons le prix unique. Pourquoi donc lire des bêtises ? Mystère des appétences culturelles. 


Oui, je dis que ce qui est nul est nul, parce que précisément il faut savoir que ces productions de masse sont conçues en sachant qu'elles sont de qualité médiocre et flattent la paresse, la facilité, reproduisent des schémas cognitifs induits par l'audiovisuel. C'est volontairemet lamentable, donc il n'y a pas de gêne à le qualifier comme tel.  On doit prendre les cyniques au pied de la lettre.


Le moutonnier, le grégaire, n'épargnent pas la culture. Dans les hypercentres de nos villes on voit ce phénomène étrange : il y a des tas de restaurants. Ma ville est celle où le ratio par habitant est le plus élevé je crois, en province. Pourtant en plein hiver on voit un queue immense devant l'"Entrecôte" ou il y a un seul menu sommaire et du mauvais vin, un service expéditif qui prie de dégager vite pour vider le hall.  Les gens sont disposés à attendre longtemps pour aller là où les autres attendent longtemps. C'est une question d'éducation conformiste sans doute. De manque d'imagination, je ne sais. Mais a chaque fois que je vois cette file d'attente, qui est la même dans plusieurs villes, je pense à la file que j'avais vue devant une librairie de centre ville pour la signature d'un livre de Marc Lévy qui pourrait être réalisé par une intelligence artificielle. Paix et respect, au passage, pour les parents de Levy, résistants toulousains héroïques dans la FTP- MOI .


Essayons tout de même de voir le verre à moitié plein. C'est Astérix qui arrive en tête, ce qui n'a rien d'indigne, au contraire. On voit aussi des oeuvres d'auteurs et non de figures de force de vente se hisser dans le palmarès. Houellebecq vend. Fred Vargas. Mathias Enard, par la vertu du prix littéraire. Le dernier exemplaire de Millénium d'une plume nouvelle.


On constate un effet puissant de concentration. 10 000 livres trustent, sur les 450 000 parus, presque la moitié des ventes. Il est difficile d'exister, même un tout petit peu, pour des centaines de milliers de livres. On compend mieux la faiblesse des tirages.


Un peu plus de la moitié des français ont acheté au moins un livre en un an. C'est stable.  Cela signifie tout de même que... la moitié n'en ont pas acheté un seul. Ils vivent sans cela. Je ne suis pas certain qu'ils compensent significativement en allant à la bibliothèque.  C'est à voir.


Les grands lecteurs se font rares et on le voit aussi dans l'achat, seulement 13 % des français ont acheté plus de 12. Consolons nous en élargissant : 28 % en ont acheté plus de 5.  La guerre n'est pas terminée !


Seulement 22 % des livres sont vendus en librairie - activité qui s'équilibre à peine, le taux de rentabilité étant de 0, 6 %, ce qui veut dire qu'on ne peut pas investir si je ne suis pas trop stupide en économie. On comprend la crise de la librairie et le risque de mort subite en cas d'augmentation de loyer. Internet est un concurrent important, mais pas tellement au final. Il vend 19 % du stock soit presque autant que les libraires. Ce sont les grandes surfaces qui tiennent la dragée haute à la librairie. Ce qui a de quoi nous inquiéter en effet quand on connaît la logique "editoriale" de la mise en rayons de supermarché. Jean Pierre Coffe vient de mourir, paix à son âme, mais il aurait pu élargir ses horions au delà du rayon jambon.


La répartition des ventes entre domaines est elle aussi ambivalente, mélangeant bonnes et mauvaises nouvelles. Les sciences humaines ne représentent que 4 % des ventes ! On comprend mieux la phrase du premier ministre, doué pour être dans l'"ambiance générale", affirmant qu'il ne sert à rien d'expliquer les attentats, confondant "excuse" et "explication" !  Cette faiblesse du poids de la pensée sociale dans la société, en tout cas sous une forme aboutie et développée, ne peut qu'être dommageable à la qualité de notre vie politique, c'est à dire à ce qui se passe sur l'agora.


Bonne nouvelle ! Le roman fait mieux que résister, il caracole en tête. Il représente un quart des ventes.  C'est le héros isolé de la littérature. Le théâtre et la poésie ont été quasiment éliminés : 0, 5 % du CA des éditeurs, ensemble.
Le livre jeunesse arrive juste derrière le roman, à 21 % des ventes. Cela est encourageant. Ce secteur n'a pas toujours existé en tant que tel. Les enfants lisent. 



J'aurais imaginé une répartition beaucoup plus utilitariste des ventes. C'est pour moi une bonne surprise que ces thématiques d'achat.


Les chiffres attestent, en une année seulement, de la crise des bibliothèques : les prêts reculent significativement, les acquisitions aussi. Le modèle, on l'a vu dans les articles précédents, est en crise.


Donc ? 


La guerre n'est pas finie. Oui, elle ne l'est pas. C'est ce que je retiens. Un chiffre en atteste : 69 % des français ont lu au moins un livre dans l'année. Un tiers ne lisent pas, certes. Pas du tout. 


Il n'y a pas de raison de jubiler, car la massification des études n'a pas eu d'effet en matière de progression de la lecture, elle a peut-être seulement évité l'effondrement.  Cette massification étant achevée, l'on peut craindre pour l'avenir de la lecture de livres, soumis à des phénomènes d'érosion incontestables. 


Mais on lit dans ce pays. On lit même de la production étrangère - 17 %- ce qui est la marque d'une culture pas totalement autocentrée, comme on se la représente quelquefois. Ces nuées de lecteurs, et ces myriades d'auteurs - plus de cent mille en comptant tous ceux qui écrivent un texte publié ! - sont un point d'appui, ils transmettent le virus. Ils ont besoin de stratégie et d'appui ! 


- Où on découv
re un exemple alarmant d'"élements de langage" politiques sur le livre


J'ai lu le rapport parlementaire de Madame la Sénatrice Sylvie robert, remis à l'été 2015, sur la question de l'extension des horaires des bibliothèques. Les conclusions sont peu intéressantes, car la question conduit directement à la réponse : il est de bon sens de vouloir adapter les horaires aux rythmes de vie des usagers. Ce qui suppose de les étudier sur un territoire. Mais on ne peut pas faire n'importe quoi, etc... Ca a un coût, il y a des statuts, des taux de rémunération, un dialogue social à mettre en place. Je ne sais pas si ça valait un rapport sénatorial. Mais enfin il a été produit.


Ce qui est plus intéressant est de prendre ce document comme exemple de l'idéologie moyenne du politique français en ce qui concerne la lecture publique.  Le rapport est consensuel, rédigé dans l'enceinte apaisée du Sénat... Donc nous avons là quelque chose qui est tout sauf marginal dans son approche.
Et cette approche m'irrite.


Le bibliothécaire y est disqualifié. Il est un "médiateur". C'est omniprésent dans le rapport. On se demande même s'il y a encore besoin d'une qualification. Un bon stage de "médiation", un gilet rouge au logo de la commune, et on explique comment fonctionne l'ordinateur. Ca coûte moins cher, c'est certain. La sénatrice propose même de solliciter les services civiques ! Les "automates de prêt" qu'on doit développer suffiront bien à guider l'usager. Comme à la SNCF; Sweet d
reams.


Le numérique, et plus largement les ntic sont fétichisés. C'est l'avenir, c'est bien, c'est moderne. La discussion est close. Aucun apport critique n'est intégré à la réflexion sur ce plan. En dépit de tout ce que soulève le passage du codex à l'écran.


Il s'agit d'"adapter nos services publics à ces nouvelles temporalités" des ntic, bref au saut de puce incessant et au clic permanent.


On pourrait penser que le service public, au contraire, pourrait contre balancer cette frénésie dont les effets nocifs multiformes ont été tant analysés. Mais non. Etre moderne c'est s'aligner sur la technologie moderne. Voila tout.  Inconsciemment l'élue est à la remorque des nouveaux produits qui ont besoin de marchés.


Nous trouvons évidemment la tarte à la creme ; "modeler du lien social". 
Mais est-ce le rôle d'une bibliothèque ?
Son rôle n'est il pas de lier au monde, et à l'imaginaire du monde ? A partir d'un mission de conservation et de valorisation d'oeuvres. De donner accès à tous à du savoir, aux créations des écrivains, des penseurs. 
Son rôle, pour reprendre Niet
zsche, n'est il pas de toucher le lointain plutot que le prochain ? Le silence de la bibliothèque est il compatible avec "le lien social" ? Faut-il abolir le silence comme condition de la lecture et de l'étude ?


Et le livre ? Et la littérature ? Secondaire...
La Sénatrice préfère parler de "médiathécaire" que de bibliothécaire. C'est que le bouquin, c'est has been...


L'imaginaire consumériste transpire du texte. Ainsi on lit que la bibliothèque est " ce que l'usager ait envie qu'elle soit". Cafèt ? Lieu de sieste ? Hypnose vidéo ? Et oui. On se pince en lisant cela... Ce qui est préconisé c'est de vider ce lieu de tout sens objectif, dans une perspective "populiste" en réalité, l'usager étant le supposé roi. Mais le roi de quoi ? Le propos banalise la bibliothèque comme "tiers lieu" remplaçant le bistrot. Où est la mIssion de lecture publique dans ce fatras compassionnel autour du "vivre ensemble" ? Nulle part. 


Si l'on suit le propos, la culture n'a rien à proposer. Elle s'aligne. L'argumentaire ressemble à celui des télévisions qui pour se justifier de leur médiocrité disent "donner aux gens ce qu'ils souhaitent", oubliant que dans le domaine culturel l'offre crée la demande depuis toujours. A t-on demandé Van Gogh ? Non, il a surgi. Et il s'est imposé.


Et on aboutit à l'expression qui abolit le sens de la bibliothèque : c'est un "lieu de vie". Nous y sommes. Mais, ai je envie de dire à la Sénatrice, une salle hors sac dans une station de ski est aussi un "lieu de vie". Pourquoi s'embêter avec toute cette complexité ? On met des salles, du chauffage, un peu de tout, des machines à boissons. Et nous l'avons le lieu de vie. Et je ne caricature pas, car cela est cité : " avec la cafétéria, les dstributeurs automatiques". Pathétique.


Voila où en est la réflexion mainstream du politique français sur la politique du livre.


Les chiffres sont plus encourageants que les paroles d'édile.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Le Livre
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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