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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 20:26
L’été du Phoenix - «  Cet été-là , de braise et de cendres », Alain Vircondelet - paru dans la Quinzaine littéraire
L’été du Phoenix - «  Cet été-là , de braise et de cendres », Alain Vircondelet - paru dans la Quinzaine littéraire

Marguerite Duras est de ces rares écrivains qui suscitent un culte, dessinent une tribu relâchée, invisible mais réelle. Pour le relever il suffira de regarder les communautés littéraires existantes sur les réseaux sociaux. Sa biographie a ainsi été disséquée, on sait tout de ses histoires d’amour, on a publié des « beaux livres » et des témoignages, on n’oublie pas les anniversaires. Les lecteurs n’échappent pas au syndrome de la midinette, et encore moins les durassiens. Malgré cet appétit d’en savoir plus, il y a cependant des ombres qui subsistent, laissées dans l’incertitude par les aléas de la correspondance ou des souvenirs. C’est le cas d’un été, et pas n’importe lequel. L’été 45. Celui où le mari de Marguerite Duras, revenu de Dachau, passe sa convalescence dans les alpes. Marguerite est à ses côtés, elle ne dort pas avec lui mais non loin à l’hôtel où elle écrit sur des cahiers d’écolier après des marches harassantes dans le relief, et voit régulièrement Dionys Mascolo, son amant et le meilleur ami de Robert.

 

C’est dans cet interstice que se niche le premier roman qui met en scène Mme Duras, signé Alain Vircondelet, intitulé « Cet été-là, de braise et de cendres ».

 

Ce roman m’a attiré, comme il attirera les nombreux « accros » à Duras, car il se situe entre deux moments clés. La période narrée dans le récit « la douleur », qui d’ailleurs est écrit en partie à ce moment-là, et la rédaction de « l’espèce humaine » de Robert Antelme. Avant de lire Vircondelet il sera plus qu’utile de lire ces œuvres, non pas pour comprendre, mais pour toucher ce dont il s’agit.

 

« La douleur » est le récit de l’attente du possible retour de Robert à la libération des camps. Une plongée dans l’angoisse folle d’une femme au bout de ses forces mentales, errant à bout de forces dans un Paris chaotique. Rarement un texte aura approché d’aussi près le point de rupture d’un individu, on peut même penser qu’il est parvenu à s’y loger tout à fait.

 

L’ « espèce humaine » est le témoignage de Robert Antelme sur Dachau. Le plus marquant que j’ai lu. Car il porte le récit des camps à un niveau métaphysique, à mon point de vue, que même Primo Levi n’atteint pas, tout en se hissant au niveau de vérité des plus grands témoignages. Je resterai personnellement marqué toute ma vie par ces passages où Antelme note, aux antipodes d’un certain humanisme, qu’il préfèrerait être une de ces pierres jonchant le sol du camp glacé, ou une vache derrière les barbelés. Car les SS ne font aucun mal aux cailloux et au bétail. Les choses et les animaux suscitent leur indifférence, et cette indifférence est un luxe inimaginable. On ne traite pas les déportés « comme des animaux », ni comme des choses, on leur réserve le sort ignoble que seuls des hommes peuvent imaginer pour d’autres hommes. L’énigme des camps, c’est cela, ce qu’humain peut faire subir à humain, précisément parce qu’il est humain. Résonne ainsi amèrement l’ « humain trop humain » de Nietzsche dont on se dit que ses fulgurances, finalement, visaient juste.

 

Ce moment est donc décisif. Il est un moment, dans deux vies, de retrouvaille inespérée et de séparation aussi, qui compte car il conditionne la survenue de deux œuvres marquantes, comme peu le sont dans une vie de lecteur.

 

Pour Vircondelet, cet été est décisif. Car c’est là que se cristallise la vocation, faible mot, de Marguerite pour son destin d’écrivain. Oui, elle a écrit auparavant. Deux livres et des textes alimentaires. Mais la guerre a tout changé. Elle a radicalisé Marguerite, a alchimisé en métal brûlant la cendre de ses malheurs passés qui se confondent en son âme avec la cendre des assassinats de masse. Et cette radicalité totale ne peut s’exprimer que dans l’écriture. S’il y a eu radicalisation, c’est d’un préexistant. Et le livre, à travers les pensées de Marguerite Duras décrites par un narrateur omniscient, car l’on ne saurait se permettre de parler à la place de l’écrivain Duras, va à sa rencontre. Un passé que l’on connait par les œuvres de Marguerite, mais qui va prendre sens particulier à ce moment-là.

 

La guerre a exacerbé les vieux traumatismes de Marguerite Duras. Ceux que l’on découvre dans « un barrage contre le pacifique ». Cette idée que la nuit revient toujours, comme l’eau qui brise les barrages, reprendre ce que l’on a. Ecrire, c’est reprendre la vie à la nuit qui la dévore. C’est pourquoi le besoin d’écrire l’ « assiège ». Il s’agit de repousser un assaut. L’image obsédante de la nuit noire perçue depuis le pont du bateau qui ramène la famille d’Indochine revient à plusieurs reprises. C’est donc une écriture radicale que celle de Duras, car c’est une écriture qui se confond avec le fait de vivre. La vie est plus forte que tout chez cette jeune femme, et c’est pourquoi même si elle aime Robert, d’un amour éternel et pur, elle ira chercher l’amour vital, et le désir de vie – d’enfant- (ce qui la sépare à jamais de Simone de Beauvoir) chez Dionys, et Robert le comprendra. Ce même Robert qui s’attache à revivre, doucement, « pas à pas », patiemment, car manger trop le tuerait. Sa lente renaissance n’est que le miroir de celle de Marguerite. C’est l’été du Phoenix.

 

Ecrire c’est affirmer par les mots sa révolte contre le monde en même temps que contre la mort : celle du père, du petit frère, celle revécue mille fois de Robert quelque part dans le froid de l’Est. La mort aussi, atroce, de l’enfant mort-né de son ventre pendant la guerre. Révolte multiforme, donc. Marguerite a résisté, dans le réseau Mitterrand, puis a adhéré au parti communiste dans les catacombes, attirée par un communisme total, fusionnel, prométhéen. Elle a souhaité la mort des allemands mais en même temps ne peut s’empêcher de respecter la transgression chez certains collaborateurs qui certes méritent leur sort. Elle ne peut s’empêcher aussi, de défendre ces femmes tondues, car elle comprend la radicalité de leurs choix physiques.

 

Elle écrira, donc. Elle ne sera plus la « femme de lettres » de la rue St Benoît, qui y tenait sa « ruche », mais l’écrivain. Ecrire malgré l’impossibilité d’écrire que semblent hurler Hiroshima et les camps. Et Vircondelet n’en parle pas, mais là se dévoile déjà la femme qui répondra qu’elle a tout vu à Hiroshima, à son amour qui prétend le contraire. « Continuer à écrire, voilà l’aveu de la guerre ».

 

Vircondelet nous permet de comprendre que l’écriture de Duras est tout sauf intimiste. Qu’elle est, paradoxalement, une écriture ultra politique. C’est l’écriture d’insurrection contre ce que la guerre a fiché en elle : le sentiment d’une révolte sans limite autre que l’enveloppe des mots, contre la souffrance humaine. S’il a voulu écrire un livre qui ressemble à Marguerite Duras, car il fusionne tous les sentiments, ne distingue pas entre la fureur politique et la passion de la chair, il n’a pas commis l’erreur d’essayer d’écrire comme Marguerite, ce qui l’aurait condamné à l’échec, au pastiche, à la parodie à contrecœur. L’écriture du roman opte ainsi pour une certaine sobriété, tenue, nette, qui laisse tout de même sa place à la couleur poétique qu’impose Duras. C’est ainsi un bel hommage, d’un drôle de genre – un roman à vocation de compléter une biographie – que livre Alain Vircondelet. C’est une nouvelle femme qui naît en 1945 à l’intérieur même de la femme de l’exil et des pertes irrémédiables. Du feu de la guerre a surgi le Phoenix.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Mononoké 21/05/2016 16:23

Une chronique aussi fluide que son style, bravo.

jérôme Bonnemaison 24/05/2016 17:23

merci !

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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