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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 02:26
Nous sommes en train de changer le monde - "Que faire ?", Jean-Luc Nancy

Ca va mal.
Sur ce point, l'on s'accorde, généralement. Ca va mal. 

 

Peut-être certes que ce n'était pas "mieux avant", en tout cas pas sur tout, pas sur beaucoup. Mais l'on sent tout de même que les nuages se rassemblent.


Donc on se demande  comme en 1902 "que faire ?", ironiquement, à une époque où le léninisme , en tout cas dans ses aspects les plus saillants, et dans ce que l'on retient de sa réalisation, n'inspire plus. 


Bon qu'est ce qu'on fait maintenant ?
C'est ce que disent tous ceux, comme ces citoyens qui restent une "nuit debout" à Paris,ont conscience des dangers immenses qu'emballent une humanité, de plus en plus lucide semble t-il, mais comme incapable de faire quoi que ce soit de cette lucidité . Il n'y a pas de réponse bien convaincante, ni ici ni nulle part. On sent bien que ceux qui nous disent "je veux une seconde chance" ne sont pas très crédibles, et on ne les écoute plus.


Les vaincus ont fâcheuse tendance à penser que leur défaite n'est pas définitive. Ils voient les 
reflux comme des creux de vagues, et imaginent, en idéalistes, que leurs idées sont éternelles. C'est ce qui est gênant par exemple dans ce concept d'"hypothèse communiste" de Badiou, qui à la fois marxiste et platonicien, ce qui est sa singularité, ne doute pas que l'"idée" survive. Mais pourquoi donc ? Si on observe un tant soit peu l'Histoire ce n'est pas ce qui saute aux yeux. Le manichéisme religieux n'a plus resurgi une fois éliminé dans les bûchers. Les aryanistes ont disparu. Nous n'avons plus guère d'orléanistes. Dans un film drôle, "petites coupures", Daniel Auteuil qui joue un permanent communiste perdu dans les alpes, et incapable de fixer son désir, est fréquemment questionné par des gens interloqués par son engagement. Il répond inévitablement que "nous sommes dans une phase de restauration, ça passera" et l'on est sceptique à cette réponse. Pourtant c'est Marx qui a dit que l'Histoire se répète, mais l'une fois en tragédie, l'autre fois en farce. La conscience est en retard sur le développement du monde. Elle joue à d'anciennes scènes, galvaudées.


Je fais partie de ceux qui pensent que la question n'est pas  : que faire ? Parce qu'en utilisant cette expression on reste dans les catégories finalement, de ce monde qui nous angoisse et qui nous conduit à nous demander  : que faire ? Le serpent se mord la queue.  En disant "que faire", on n'interroge pas suffisamment ce sur quoi il s'agit d'agir. Et qu'est-ce qu'agir.


C'est difficile à comprendre, oui... Mais dire que faire, c'est inévitablement poser la question avec les outils linguistiques et pratiques du temps en train de disparaitre. Donc c'est rester dans le vieux monde. On le voit sans cesse en politique. Le nouveau est saisi dans les rails de l'ancien. C'est ce que je sens comme beaucoup, même si c'est difficile. On voit là que l'intuition précède la pensée quand celle-ci va de l'avant. Est elle déja linguistique ? Je ne sais pas. Sans doute oui, dans les limbes de la psyché.


C'est pourquoi la réflexion, à vai dire sybilline, verbeuse et scolastique du philosophe Jean-Luc Nancy, m'a attiré, d'autant plus que je sais qu'il use de références qui me permettent de cheminer dans mes errances de citoyen qui scrute les nuées.



" Que faire ? " réactualise Nancy. Et il répond que ce n'est pas la question. Il n'y a pas à poser la question, puisque précisément nous sommes en train de faire. Là où nous agissons. Faire ce n'est plus participer de l'enveloppe morte de la politique séparée. C'est transformer et se transformer un point c'est tout. Face à cette "totalité" qui avance, la question n'est pas "que faire". L'idée même d'un projet est absorbée par la totalité. Qui la digère. 
 

Debord, qui n'a sa place dans cet essai, dirait que tout est digéré par le spectacle. Marcuse que tout est rationnalisé et que le réel devient rationnel.

Citant Althusser, Nancy souligne que l'impuissance théorique devant la question "que faire" est le signe , justement, qu'il se passe quelque chose de considérable dans le réel. Que le réel se transforme et que nous y contribuons. L'attention au jeu politique ancien est un trompe- l'oeil, il s'agit de le comprendre une fois pour toutes. Nous ne pouvons pas, eu égard à l'ampleur du basculement du monde, entrevoir la portée de la mutation que nous vivons et à laquelle nous participons, en "faisant", justement.


Et Nancy de revenir à Marx, comme beaucoup le font, comme je le fais, pour se souvenir qu'il voyait l'avenir mettre fin à la "position séparée de la politique". C'est cette "prophétie" qui semble se réaliser. La sphère politique séparée est dans le coma. Partout. Précisons que si la politique, comme entité séparée, s'abolit, alors on ne peut plus parler de "société civile" puisque ces deux entités n'existent que par l'invention de leur opposition, comme le salariat n'existe que de l'exploitation par le capital.

 

A l'enterrement de la politique comme elle a vécu, nous voyons aussi le cercueil plombé de l'Etat-Nation qu'il s'agissait de conquérir pour agir politiquement. Marx liait avec génie dépérissement de l'Etat et dissolution de la politique dans les veines mêmes de la société. Nancy ne cite pas Gramsci mais il a précisé cela avant tout le monde : la politique devenait guerre de tranchées, et non guerre de mouvement pour prendre le palais et le central téléphonique. Que ferait-on aujourd'hui d'un palais et d'un central téléphonique qui d'ailleurs n'existe plus ? Le pouvoir semble avoir métastasé.

 


Dans ce processus, et là aussi je suis heureux de voir un penseur partager et développer bien mieux que moi, même avec opacité "à la française", une intuition qui me travaille : la rédécouverte de la tragédie est appelée à jouer encore une fois un rôle essentiel dans le repositionnement de la politique. L'apparition de la démocratie antique est liée à la tragédie. C'est bien le déni du tragique qui dépolitise. ou qui transforme le politique en jeu autocentré


La politique est aussi appelée à renoncer à cette prétention à tout dominer. L'humain est politique mais excède la politique. Celle-ci a été attaquée par tous les versants : l'économie l'a expulsée et domestiquée. Et nous avons découvert en même temps que tout n'était pas politique - même si la politique est partout. 


C'est la capacité à "rendre effective une représentation", c'est-à dire la notion même de projet, qui s'effrite.


'"un monde est en train de finir, c'est ce que veut dire philosophiquement le phénomène dénommé "mondialisation. Nous sommes pareils à ces vieux stoïciens du Veme siècle qui ne pouvaient rien pressentir, par delà ce qu'ils nommaient l'inclinatio de rome, d'un devenir en train de s'amorcer".

 

Nous sommes là, dans ces rares basculements. Celui de la préhistoire à l'Histoire, celui de l'apparition de la cité grecque et de la philosophie, celui de l'expansion de la chrétienté. Celui de la découverte de l'amérique. Celui de la machine à tisser. Tous les phénomènes se brouillent, ils nous semblent aussi terrifiants que porteurs d'espoir. Comme Internet, ou le changement de société que demandera la crise climatique.


Que faire ? C'est exister en cette époque. Y tenir son rôle. Face au global nous réclamons d'être des Sujets. Nous demandons de la Subjectivation. 

 


Le monde change.  Mais ce n'est qu' a posteriori que l'on peut comprendre les ruptures. A un certain niveau de basculement c'est la totalité qui est remise en cause. Les mots et les choses. Il ne sert à rien de penser qu'on puisse faire l'économie du temps necessaire à nous transformer.



 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie Oeuvres politiques
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ascaso 14/04/2016 02:01

Bien, bien... Très bien vos commentaires... Et si vous commenciez par vous mettre en grève? OUI! GREVE GENERALE! A partir de là, on pourra commencer à changer le monde... "Que faire ? C'est exister en cette époque" Absolument!

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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