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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 23:13
De corps et d'esprit - Correspondance  Sigmund Freud-Benedictus de Spinoza, par Michel Juffé

-Michel Juffé est un «  collègue » chroniqueur dans la Quinzaine Littéraire. Voici un lien vers ses textes publiés dans le journal-

https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/articles-par-critique/michel-juffe

 

 

Les lecteurs sont détenteurs  d' un secret intempestif. Ils savent qu'on peut être ami avec les morts. Qu'on peut les considérer, même, comme les amis les plus chers, les plus précieux au quotidien. 

 

Michel Juffé a osé imaginer, sans tomber dans l'anachronisme - ce qui n'avait rien d'évident -, une correspondance abondante et approfondie entre deux grands penseurs matérialistes :

 

 Freud, Spinoza

 

Les liens entre les pensées du hollandais, dont l'influence est grandissante à notre époque, et celles du viennois, qui semble avoir pour sa part perdu de son autorité sur le mouvement des idées, n'ont rien de direct. Freud ne semblant connaître l'oeuvre de Spinoza que de loin, voire de deuxième main. Il n'aimait pas la philosophie et tenait à se situer dans la continuité de la médecine et de la science.

 

Pourtant, indéniablement la filiation intellectuelle existe entre ces hommes que trois siècles séparent.

Le viennois réfléchit dans un bain intellectuel d'une certaine manière inauguré par son lointain correspondant.  Ils sont de cette famille, sommairement, qui considère que Je est un autre. Ces deux penseurs de l'immanence, qui ont complètement renouvelé le concept de liberté par exemple, en disant qu'elle consiste à prendre conscience de ses propres déterminations, se sont tous deux heurtés aux tabous de leur temps. Ils furent tous deux maudits par les obscurantistes.

 

Evidemment, Freud travaille sur des bases historiques totalement différentes, et il en fait profiter son prédecesseur dans leur dialogue respectueux, amical, mais sans aucune concession. Il l'informe par exemple des théories de Darwin, que Spinoza avait quelque peu anticipées dans ses traits essentiels. Un trait d'union existe entre eux, c'est Nietzsche, qui voit dans l'auteur de l'Ethique un de ses frères. Ce n'est pas un  hasard si la correspondance évoque Lou Andréas Salomé, celle qui opère le lien direct entre le briseur d'idoles et le théoricien de l'inconscient. Un autre trait d'union est Goethe, décidément un passeur magnifique. Dans un article précédent nous avons vu que c'est lui qui a sorti du silence une autre oeuvre matérialiste conséquente, celle de Diderot. Goethe disait que la culture est une conversation avec les morts. Juffé l'a pris au mot.

 

C'est une correspondance entre deux juifs athées - le terme n'est pas indiqué pour Spinoza, mais enfin c'est bien de cela qu'il s'agit-, séparés de trois siècles soldats indéfectibles de la raison. Elle se fonde sur une excellence connaissance des vies et des idées des deux épistoliers, et s'avère intéressante par ce qu'elle montre que des penseurs honnêtes sont capables à  la fois de ne pas verser dans des querelles sémantiques inutiles, qu'ils écartent pour se concentrer sur le fond des questions. Ils savent penser, aussi, dans les termes de l'autre, aller jusqu'à raisonner dans ses rails, pour exercer une critique véritable. 

 

Il est difficile pour Spinoza de dire ce qu'il trouve de stimulant dans la "topique" freudienne distinguant un Moi un Ca et un surmoi, puisqu'il pense pour sa part en termes de diversité des dispositions du corps qu'il ne voit pas comme une géographie, mais peu à peu il accepte les métaphores freudiennes, Freud l'aide en concédant qu'elles ne sont que métaphores. Chacun, évidemment, conserve son discours et sa pensée - nous le saurions, dans le cas contraire... Si l'un avait converti l'autre.

 

Ceux qui ont lu Freud savent qu'il sait douter, se remettre en cause. Cela semble paradoxal pour le père d'une école qui n'a pas hésité à excommunier des disciples déviants, mais pourtant souvent dans ses écrits il acte de ses limites. Il le fait aussi dans cette correspondance, qui concerne deux hommes à la fin de leur vie, qui peuvent jeter un regard sur toute leur oeuvre. Spinoza est moins sceptique, plus affirmatif, même s'il concède que "le corps est capable" de choses insoupçonnées pour le penseur, mais d'une immense curiosité. On reconnait bien celui qui a dit "rien de ce qui est humain ne m'est étranger".

 

Evidemment Freud va, même prudemment, céder à sa tentation habituelle d'analyser son interlocuteur. Mais Spinoza joue le jeu. Et comme le fondateur de la psychanalyse n'hésite pas à lui fournir de son côté des éléments d'auto analyse intimes, il se permet lui aussi de discuter dans cette intimité là.

 

La correspondance souligne tout ce qui est commun aux deux hommes mais ferraille aussi longuement sur les points de friction. D'abord leur rapport à la Bible, que Spinoza considère comme "un métal précieux qu'on peut dégager de sa gangue", c'est -à dire de son statut de pseudo texte révélé, pour l'utiliser comme voie vers la sagesse, "la béatitude" dans son lexique. Pour Freud la Bible a plus valeur de symptôme, donc de matériau de recherche.

 

Une différence de fond tient à la question des rapports entre l'âme et le corps. Pour le philosophe hollandais ce sont deux modalités d'une seule et même chose. Freud considère plus nettement la vie animique comme un processus évidemment lié à la biologie mais qui a développé une autonomie très conséquente.

 

Mais le désaccord le plus flagrant est le même que celui qui opposera Freud à d'autres, par exemple Wilhem reich : l'existence de la pulsion de mort. Elle apparaît comme incompatible avec la grande loi spinoziste : 

 

" je ne vois qu'un seul désir qui puisse être universel, celui de se préserver - ce que j'appelle persévérer dans son être".

 

Le hollandais est évidemment interloqué par la fixation de Freud sur le sexe. Mais au fur et à mesure il accepte de considerer cette notion comme très large, comme le principe de vie, l'Eros finalement. Et donc le désaccord n'est pas rédhibitoire.  Le problème est que pour le hollandais, ce qui menace un être est toujours une cause extérieure, car la vie ne peut que tendre vers plus de puissance. Ce dont souffrent les gens, c'est d'une confrontation de leurs désirs qui ne parvient pas à se résoudre. Mais il a du mal à considérer qu'il existerait une appétence intemporelle pour la mort. Freud est par sa pratique, conduit à constater qu'il y a a des invariants, un "ritage archaïque" qu'il étudie en particulier dans "Totem et tabou", et donc des processus qui se transmettent, via l'inconscient. 

 

Autre polémique, profondément développée, liée à la précédente, Spinoza n'est pas convaincu par le complexe d'Oedipe, en tout cas pas par son universalité, et le meurtre du père ne lui parait pas cohérent avec la loi de préservation de soi, même s'il concède que l'on puisse avoir envie aisément de s'opposer à ses pères, ce qu'il a d'ailleurs fait. Et ce Freud vieillissant finira par concéder qu'il a peut-être généralisé une situation parmi d'autres possibles. Un doute que la lecture des anthropologues introduira en lui. Les deux penseurs en sont donc conduits à longuement discuter de l'interprétation même des textes majeurs sur lesquels Freud se fonde : Oedipe roi, Hamlet, les mythes de Narcisse.

 

Quant à Freud il a beaucoup de mal à comprendre pourquoi son interlocuteur radicalement matérialiste, pour qui tout procède du corps, pour qui Dieu est la Nature et la Nature est Dieu, utilise des concepts comme "connaissance du troisième genre", ou "éternité". Les deux penseurs se reprochent mutuellement de reproduire de la superstition, leur adversaire commun.

 

Cette correspondance est aussi l'histoire d'un rapprochement. En réalité, l'histoire intellectuelle, sans doute, d'un auteur, Michel Juffé, qui parvient peu à peu à concilier ses grandes admirations et ses influences dont il organise, théâtralement, la confrontation en lui. Il y parvient en considérant que les pensées sont historicisées, que tout penseur crée sa langue, et qu'au delà des dispositifs descriptifs, les intuitions ne sont pas tellement éloignées. 

 

Freud écrit ainsi dans une lettre :

 

"ce qui demeurera toujours inconnu de chacun de nous est l'ensemble des activités inconscientes qui nous constituent, l'ensemble des "appétits" si vous préférez -...- Ce qui peut devenir connu ce sont les dynamismes fondamentaux et leur génèse -...- Lorsque vous dites que la plupart des hommes sont tourmentés par leurs affects, qu'ils ne connaissent pas, ou seulement par le premier genre de connaissance, vous ne dites rien d'autre".

 

Finalement, la leçon de la correspondance, qui est un bel hommage à l'ouverture de ces penseurs, mais aussi en particulier à la précocité de la pensée spinoziste, va au delà de la richesse de la pensée matérialiste et de sa diversité.

 

On y découvre aussi comme le dit Freud au détour d'une phrase, que l'on peut se différencier sans s'opposer. Et c'est une belle leçon de sagesse philosophique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie Correspondance
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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