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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 23:38
Deux nihilismes dans l’arène du monde -Capitalisme et djihadisme, Michel Surya, paru dans la Quinzaine littéraire

La guerre que la France mène contre le djihadisme ne date pas d’hier, mais de l’intervention en Afghanistan il y a quinze ans. Elle est désormais stratégiquement importée sur notre territoire par les fanatiques. Quelle que soit notre vision géopolitique, il est étonnant que l’on soit étonné de la survenue des attentats. Par nature un ennemi attaque. On ne peut pas compter sur lui pour accepter le terrain du combat qui nous arrange. On doit anticiper qu’il ne se laisse pas écraser sans réplique. Cette « stupeur » générale devant les attentats est le symptôme, sans doute, d’une société post tragique qui redécouvre la tragédie longtemps refoulée derrière les écrans, tout en refusant encore de l’admettre.

 

Nous sommes criblés d’explications. Chacun a son avis : du psychologue au syndicaliste policier, de la maman médiatique de la « brigade des mères », au « spécialiste » des religions et abonné des plateaux de « décryptage », jusqu’aux experts impressionnistes d’une « radicalisation » que l’on connaît mal, faute de distance. La malheureuse phrase d’un homme d’Etat, prétendant que « comprendre » c’est déjà « excuser » est bien paradoxale quand elle s’inscrit dans un discours singulièrement martial. Comprendre son adversaire a toujours été la priorité de l’art du combat. Espérons que notre Premier Ministre, lors d’un hypothétique voyage au Japon, ait l’occasion de se voir offrir le grand classique épique Japonais, « La pierre et le sabre », où un rônin fait de l’étude de son rival la clé de la victoire finale.

 

Parmi ces cent fleurs explicatives, il y a ceux qui cherchent à saisir la racine du problème. C’est-à-dire les radicaux. Un Alain Badiou par exemple, qui considère que nous vivons l’ « islamisation de la radicalité » et non « la radicalisation de l’islam ».

 

Ce n’est pas fortuit, Michel Surya, publie son essai d’orientation radicale, « Capitalisme et djihadisme – une guerre de religion », dans cette collection « lignes » qui a l’habitude de publier des essais d’intervention politique d’Alain Badiou (son pamphlet contre Nicolas Sarkozy ou un débat fracassant avec Alain Finkielkraut). Nous nous situons donc dans un cadre d’analyse familier : celui d’un matérialisme historique qui se veut conséquent. Mais Nietzsche, on verra, y pointe son museau.

 

Il s’agit bien d’une guerre de religion, oui, nous dit l’auteur. Mais pas de celle qu’affichent les djihadistes contre les « mécréants », ou dont les croisés occidentaux de l’extrême droite prophétisent et souhaitent la généralisation. C’est bien une guerre. Mais entre la religion du capital et une forme parmi d’autres de l’islam : sa dégénérescence en nihilisme déchaîné.

 

Est-ce que cette guerre-là ne signifie-t-elle pas la défaite, avant tout, de l’anticapitalisme ? Les héritiers du mouvement ouvrier semblent laisser place aux islamistes, qui luttent sur deux fronts, contre le capital et contre les anticapitalistes, ce second front se concrétisant (M. Surya l’oublie) dans le choc sanglant entre Daesh et le Kurdistan socialiste révolutionnaire.

 

M. Surya nous appelle d’abord, utilement, à cesser le débat stérile entre causalités religieuse et politique. Le capitalisme et le djihadisme sont politiques et religieux. Cette clarification est saine. Ces séparations ne sont pas aussi nettes que le langage ne les fixent. Le politique n’est pas synonyme de séculier, et l’organisation économique et sociale est rien moins que politique.

 

Nous vivons dans un monde dominé, structuré, aménagé et réaménagé par un mode de production : le capitalisme. Qu’on lui soit favorable ou hostile, c’est incontestable. Ce mode de production, dit M. Surya, a tendance à s’affirmer comme religieux ou en tout cas messianique. C’était déjà le sens de la proclamation de la « Fin de l’Histoire ».

 

Deux religions face à face. Deux puritanismes. Au sens de l’obsession de la pureté. La pureté narcissique (songeons à l’obsession de la beauté physique) d’un côté. La pureté dogmatique et ascétique de l’autre. Ces deux religions, qui prétendent donc à « relier » les humains, ont leurs commandements antagonistes : « jouis », « meurs ». Au bout, le salut. Terrestre et/ou céleste.

 

La force du djihadisme, et ici l’essai met le doigt sur un point sensible, c’est que chacun de nous sait que jouir ne mène qu’à redemander à jouir. Dans cette faille vient se nicher la proposition djihadiste de l’ascétisme, comme celle des sectes dont ne parle pas l’essai. Mais la différence entre le djihad et la petite secte, c’est sa force symbolique : l’appui sur la référence à l’islam, son universalisme, son internationalisme, son antériorité historique, son ancrage. Sa capacité aussi, à jouer des contingences géopolitiques (daesh est le résultat dramatique de la seconde guerre d’Irak).

 

Ces serpents qui s’affrontent se ressemblent et fonctionnent en miroir. D’ailleurs il y a des pays où s’exprime la tentative de les concilier. L’Arabie saoudite au premier chef. La figure du martyre a indiscutablement une dimension ultra narcissique. Doit-on s’étonner de ces parcours de voyous consuméristes qui versent brusquement dans le djihadisme ? Daesh leur offre certes la violence légitime, mais leur promet en outre une immense reconnaissance nombriliste.

 

Le reflux de l’anticapitalisme a évidemment un rôle. Le capitalisme a non seulement détruit ou digéré son opposition, mais a aussi conquis la planète. Il n’y a pas de possibilité de vivre en dehors de lui ou contre lui. Nous sommes tous des « petits bourgeois gentilhommes » écrivait Alain Accardo dans un pamphlet édifiant. Les révoltés des black blocks portent des habits fabriqués par des enfants… La seule solution pour échapper vraiment à cette « totalité » en marche (dont les philosophes critiques nous parlent, de Marcuse jusqu’à Jean-Luc Nancy) c’est peut-être de se tourner vers le ciel.

 

La prophétie Nietzschéenne semble se réaliser. Le monde est livré à des nihilismes en conflit. Le vide de sens du modèle marchand versus la haine de la vie du modèle fanatique. Dieu était bien défunt, mais on l’a remplacé par l’argent, qui ne comble manifestement pas les aspirations humaines. Soit par la frustration, soit parce que l’argent ne soulage pas l’âme humaine de ses tourments. Dieu revient, zombie extrêmement violent.

 

Michel Surya en reste à ces constats. Comme abasourdi par ce basculement du monde qu’il a tenté, avec le talent d’aller à l’essentiel, d’éclairer au mieux.

 

Mais comment ne pas rester sonné devant ce tableau dantesque ? Considérons, raisonnablement, que les humains disposent d’autres solutions, moins hypnotiques certes, pour donner un sens à leur vie, que ces deux chimères se nourrissant réciproquement : la soumission au fanatisme et l’opium mercantile. Ces deux voies laissent de côté bien des aspects que l’être humain a toujours défendus à lourd prix : la nécessité de se sentir libre, le dégout de la souffrance d’autrui, la responsabilité envers ceux qui viennent au monde.

 

La violence économique, symbolique, terroriste, est spectaculaire. Mais que ce qui la contredit et en soigne les blessures n’en est pas moins présent. Travaille aussi, à dessiner le monde. Et même à le rebâtir entièrement si nécessaire, comme à Palmyre.

 

j bonnemaison

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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