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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 00:32
Mutants dans la toile, "Fragments d'un mémoire infinie", Maël renouard

Jour après jour on se regarde dans la glace, et mine de rien on change, sans à coup, au fil de l'eau qui coule dans le lavabo. C'est ce qui nous arrive depuis que nous vivons tellement sur la toile. Ce qui occupe Mael renouard, dans une sorte de journal méditatif de sa présence sur Internet, de notre présence sur la toile, qui a déjà évolué alors que l'outil des outils est si jeune.

 

Je dois mentionner que j'ai reçu ce livre, dans ma boîte aux lettres, sans l'avoir commandé. Désormais, après des années de blog, je reçois des livres, de la part du journal où je publie, la mythique et vivante QL, mais aussi d'auteurs ou d'éditeurs. Il se trouve que je ne sais pas qui m'a envoyé "Fragments d'une mémoire infinie". Je l'ai reçu dans une enveloppe beige banale, sans mention de l'expéditeur, ni le moindre mot d'accompagnement. Bon... 

 

Est-ce l'auteur ? L'éditeur ? Et comment a t-il déniché mon adresse postale ? Cela a t-il un rapport avec les articles successifs que j'ai consacrés à la pérennité du codex ? Je n'en sais rien. Merci à l'anonyme. Je ne sais pas si je dois prendre cet envoi silencieux comme une marque de politesse. En tout cas, j'ai lu, et c'est une lecture intéressante, d'un texte structuré comme une prise de notes, alternant les longs développements et de quasi aphorismes.

 

J'ai vu que l'auteur, qui a déjà régulièrement publié, sérieusement charpenté culturellement, enseignant à ses heures, a été... la plume de François Fillon quand celui-ci était à Matignon. J'avoue que ce Fillon n'étant pas du tout ma came, je n'aurais pas eu l'idée de me procurer le livre d'un de ses collaborateurs. Mais enfin, la littérature, si elle est politique en elle-même, si elle est parfois explicitement politique, ne se réduit pas à la politique. Et à vrai dire Monsieur renouard a l'esprit très ouvert, si l'on en croit ses citations, et ses lignes n'ont nullement pour objet de nous vendre les idées de son ancien patron, ancien "gaulliste social" devenu matraqueur ultra libéral au look de Président de Chambre de Commerce.

 

Il note très vite que la toile, cet "intellect incollable", nous change d'abord parce qu'elle rend inutile, ou en tout cas beaucoup moins nécessaire, la mémoire. Ce don qui a été si important dans notre histoire. Tout étant là, sur le web, nous pouvons évacuer le stock. Cela ne peut pas être neutre. L'auteur est réaliste, il sait que le processus puissant est irréversible et ira beaucoup plus loin que ce que nous vivons. Il ne juge pas vraiment, il constate, parfois certes nostalgique, d'autres fois plutôt enthousiaste. Ambivalence résumée par cette jolie saillie :

 

" Il y a dans l'internet une fontaine de jouvence où l'on plonge d'abord son visage en s'enivrant, puis où l'on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin".

 

Certes, depuis la révolution industrielle, chaque génération a légitimement le sentiment qu'elle vit des changements incommensurables. L'apparition de l'électricité, ce n'était pas rien. Peut-être vivons-nous une révolution technologique comme une autre ? Il est en tout cas certain que l'accumulation de découvertes majeures, à un rythme rapide, est une nouveauté dans l'Histoire, et que cette accélération est susceptible de provoquer une véritable mutation de l'humain.

 

Il devient en particulier imaginable de lier directement l'esprit à la machine. Ce qui soulève de lourdes questions philosophiques, puisque nous avons pensé jusqu'à présent à partir de la dualité corps/esprit. Peut-être serons nous bientôt capable d'avoir un accès direct, spirituel, à toutes les connaissances. La notion d'infini, de spatiale, pourrait devenir spirituelle mais matérielle. 

 

Une autre caractéristique du web est de mettre sur la même ligne les contenus présents et ceux du passé. Il abolit le temps. L'univers conquis par le web perd de sa profondeur temporelle. Nos requêtes ne trient pas selon cette distance. Ainsi nous sommes confrontés à des présents parallèles. La mort elle-même subit un étrange sort : des murs facebook continuent d'être alimentés par des amis et des défunts reçoivent des mails. Comme si le mort pouvait se réveiller d'un coma.  La "disparition", au sens le plus large, devient d'ailleurs utopique.

 

Le travail intellectuel a déjà changé, et se rapproche, tout étant disponible, tout étant là, de celui d'un sculpteur d'un matériau déjà là. L'auteur voit l'évolution de la culture vers un art gigantesque du Sample. Le web a permis de sortir du silence des textes oubliés au fond de revues ou de mémoires jamais consultés, et qu'un mot clé associé à quelques clics peuvent tirer du néant.

 

La politique a changé, avec le web. Ne serait-ce que parce que c'est une arène dangereuse. " Au temps de Staline, on se débarrassait d'un homme en effaçant la moindre de ses traces. Cette besogne s'accomplit aujourd'hui en l'exposant tout entier". La menace totalitaire adopte de nouvelles formes. Il faut être doté d'un sacré esprit critique, parfois, pour ne pas "en être". On nous somme de tricoloriser notre photo de profil, et nous devons réaliser un effort de pensée pour justifier, car on nous demande de justifier, pourquoi nous ne rejoignons pas l'immense océan du consensus visuel.

 

Mais que va t-il donc sortir de cette "réduction de l'écart entre l'imagination et la technique" ? L'auteur- nous avons vu dans des articles précédents que son avis n'était pas totalement partagé-, a de bonnes raisons de penser que le livre subira ce que le cheval a vécu : il sera confiné à des cercles. Le statut des images, quant à lui, est déjà changé, et j'ai songé, moi ausi, comme l'auteur un peu plus loin dans le livre, à ce que Susan Sontag disait de la photographie. Bombardés d'images, nous avons tendance à comparer la réalité aux images, inversant le processus originel. Comme nous nous demandons si telle situation ferait un bon statut facebook. L'ancienne plume de Monsieur Fillon... nous rappelle les prophéties de Guy Debord qui nous avait prévenu en disant que l'authenticité de la vie devra être "reconquise contre les images".

 

Les tentations narcissiques, évidemment, sont puissamment stimulées.

 

Plus profond est encore l'auteur quand il constate l'inversion suivante : avant, notre intimité était ce qu'il y avait de plus certain. Désormais, tout ce qui est extérieur à notre intimité peut être vérifié, recoupé, retrouvé. C'est donc notre for intérieur qui devient incertain ! Ce que j'ai dit peut être retrouvé, objectivé. Mais pas ce que j'éprouvais ou pensais. Or ce qui est dit, apparent, énoncé, est-il plus vrai que ce qui est ressenti ? Cette inversion peut conduire à une modification même de l'identité, qui semble vaciller sur ses fondements.

 

Au milieu du livre, l'auteur note que nous ne sommes pas " murs pour cette invention". Il a sans doute raison. Si l'Histoire est un chaos, c'est aussi du fait des décalages entre l'évolution des forces productives, et celle des consciences. Il nous faudra acquérir de la maturité sur le tas, ou subir, comme déjà tant de crucifiés, beaucoup de dégâts.

 

Je suis comme l'auteur, de ces "êtres amphibies" qui ont largement vécu sans la toile. J'y mute moi aussi. Avec un sentiment d'être submergé, d'appartenir largement au XXeme siècle. Tout en me demandant comment nous avons pu vivre alors. Quand trouver un bon article sur un sujet demandait de la patience et de la jugeote, et faisait partie du bon travail. Quand, l'auteur n'évoque pas cela, écrire une lettre et l'envoyer occasionnait de véritables soins, compris par l'expéditeur comme par le destinataire.

 

Je sais que j'ai gagné en puissance. Je sais que mon philosophe préféré assimile le bonheur à la puissance d'agir. Mais je ne suis pas certain d'un gain en bonheur. Le monde s'est déplacé. Nous avons muté. Pas pour le pire. Mais les menaces sont là, d'autres menaces que celles d'autrefois. Nous devons aussi les avoir à l'oeil.

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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