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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 12:37
Au sommet on se retourne sur le parcours,"Il est avantageux d'avoir où aller", Emmanuel Carrère, article paru dans la Quinzaine littéraire

Ceux qui ont vécu une psychanalyse ou une psychothérapie plus ou moins d'inspiration freudienne partageront sans doute ce constat : ils reconnaissent vite ceux qui sont passés par là. Dans l’œuvre d'Emmanuel Carrère (est-il en passe de devenir notre grantékrivain ?) l'auteur évoque fréquemment ses thérapies, mais toute sa vision globale du monde en semble marquée. Pour aller vite, Carrère est constamment en train de lutter contre "les résistances" en lui. C'est ce qui le rend si attachant, déconcertant. Drôle, de cet humour grinçant qui cohabite de manière étonnante avec son sens suraigu de l'empathie.

 

Il est parvenu à un sommet avec "Le Royaume", qui évoquait de manière inédite la vie des premiers apôtres, et de Luc en particulier, en les abordant comme de simples quidams sans auréole. Du Renan "ultra"...

 

L'auteur a l'impression, il le dit dans "Le Royaume", d'avoir ainsi conclu un cycle. Celui de la "non fiction" indéfinissable, à la recherche d'une sagesse vivable. L'épais recueil de textes publiés ça et là sous formes de préfaces, de lettres ouvertes, d'articles, depuis 1990, doté du titre " Il est avantageux d'avoir où aller", dessine une autobiographie d'Emmanuel Carrère. Tous ses livres le sont explicitement, mais celui-ci est une découpe au long cours. Au sommet d'une étape, on se retourne sur le parcours. En l’occurrence sur une profusion d'écrits : souvent des prolégomènes, d'ailleurs, aux ouvrages que l'on connaît. C'est le cas pour l'"adversaire" ou "Limonov".

 

Quel auteur attachant que celui-ci ! Qui en connaît de plus décidé à la lucidité ? Effort qui le conduit fréquemment à de sceptiques conclusions, à douter de la réalité elle-même, ou du concept même de réalité. Propension cristallisée par une passion précoce pour Philip K Dick, qu'il considère comme égal à Dostoïevski, non sans motifs valables.

Monsieur Carrère ne joue pas sa vie aux dés comme ces "dicemen" sur lesquels il enquête et écrit (une des chroniques les plus passionnantes du recueil), mais on le sait adepte du Yi King, qui lui a sans doute été suggéré par "Le maître du haut-château" de son auteur fétiche. Il s'en remet à l'ouvrage chinois face aux carrefours des choix, comme Rahan se fiait à son coutelas (là j'ose une comparaison drolatique, typiquement à la Carrère, enfin je veux le croire).

 

Ce n'est cependant pas le Yi King qui semble le guider, mais sa curiosité totale, sincère, pour l'altérité. Le goût des autres. On croise rarement de tels boulimiques du "rien de ce qui est humain ne m'est étranger". Dans tous ses livres et ses articles, traversant les univers sociaux les plus éclectiques, de Davos qu'il dépeint en repaire de déconnectés New Age à des bleds russes dignes de figurer dans la classification de Dante, sans oublier ses plongées littéraires dans Balzac ou De Foe ; il semble chercher à répondre aux même questions qu'il sait plus ou moins insolubles.

 

" Il est avantageux d'avoir où aller" (et non de "savoir", ce qui imprimerait un sens bien différent, quasi téléologique), est un titre- aveu de sagesse, finalement : le chemin est le but (phrase rabâchée mais difficilement contredite d'Antonio Machado). Le but est la confrontation à l'altérité. Souvent, ce sont des gens qui ont souffert, souffrent encore, mais survivent. Des figures de résilience. L'auteur est troublé, lui qui a connu les limbes, par les capacités à continuer de marcher. En Russie, il est gâté, on ne manque pas d'exemples, et ce n'est pas que l'héritage familial qui l'y conduit fréquemment, mais aussi l'attirance pour les enfants du chaos, qui le mène aussi sur les traces de Julie la toxicomane séropositive qui se voit confisquer tous ses enfants à leur naissance, aux Etats-Unis.

 

L'effort de lucidité d'Emmanuel Carrère va de pair avec une sincérité désarmante, un sens aigu de l'auto dérision (un article raconte comment il a raté un interview de Catherine Deneuve, et il n'hésite pas à se présenter en crétin, quand c'est nécessaire). Une auto dérision qui est le parallélisme de forme de jugements acides mais surtout libres sur autrui.

 

C'est qu'Emmanuel Carrère se pose sans cesse des questions éthiques, se demande s'il est dans son bon droit, s'interroge, en référence et opposition au Truman Capote du "De sang-froid", sur la modification des situations par celui qui l'observe pour la narrer, ce qui le conduit à assumer et à rendre visible sa propre présence dans ses récits.

 

L'honnêteté va jusqu'à la cruauté, comme quand l'auteur assume ses rejets "de classe" (il ne cesse de se qualifier de bobo, concept contestable, mais qui pour lui signifie sans doute petit bourgeois cultivé et esthète) tout en prenant conscience de ces réflexes. Alors sa grammaire en témoigne. Par exemple il parle des dernières activités de son ami Sébastien Japrisot, qui écrivait des choses "comme les enfants du marais, qui nous semblent le parangon des spectacles pour blaireaux". C'est le "nous" qui est important ici. Cette cruauté n'est pas antagoniste avec l'affection, pour les mêmes. Emmanuel Carrère ne donne pas dans la compassion aux forceps, son empathie vient saisir, autant que possible, les différents versants d'un individu.

 

Sur le plan stylistique, il est cohérent avec son regard sur le monde. Il ne pose jamais. Il semble ne jamais vouloir "faire littéraire". Je parierais même qu'il trouve cela ridicule et un peu dégoûtant. Il puise des métaphores dans la trash culture assez naturellement. Il ne fabrique pas sa statue de "grand écrivain".

 

Il est à la fois obscène, comme quand il sabote sa chronique régulière dans un journal italien, en multipliant les excès pornographiques, et infiniment délicat. Cet homme de paradoxes observe tout ce qui lui permettrait de vivre un peu plus heureux, en portraitisant ses semblables. Il peut être très indulgent, comme il l'est dans une lettre à Renaud Camus, et terriblement coupant et lapidaire, comme il l'est dans la même lettre.

 

On prend donc grand plaisir de cette intelligence tissée de paradoxes, qui se présente dans les atours les plus simples. S'applique à l'écriture d'Emmanuel Carrère, à certains moments, ce que dit la théoricienne littéraire Judith Schlanger : " c'est quand la pénurie s'impose dans la rayonnante simplicité qu'on peut évoquer le sublime" ("trop dire ou trop peu, la densité littéraire").

 

Le lecteur sera impressionné d'un tel appétit de recherche dans les expériences humaines, qui se concrétise dans les voyages, la boulimie de culture, l'exploration de soi-même, le questionnement permanent. J'en reviens ainsi à ce qui introduit cet article : une règle du jeu freudien, c'est dit prosaïquement, de "ne pas se la raconter" si possible. Emmanuel Carrère raconte mais "ne se la raconte pas".

 

On considère parfois son "d'autres vies que la mienne" comme son plus grand livre. Je trouve "Le Royaume" encore au dessus, mais le premier titre cité est un bon résumé de la quête au long cours de cette œuvre. Les autres vies ont tant à dire pour nous, même si malheureusement on ne saurait transposer les bonnes recettes à sa propre trajectoire. Emmanuel Carrère n'a pas renoncé à mieux vivre, à protéger son bonheur, qu'il a doucement reconquis, ni à comprendre autrui. Un meurtrier, comme dans ses chroniques judiciaires, ou le patron de Total, un patron de boites de nuit à Moscou.

 

Parfois c'est opaque, alors que fait-on ? On y revient. Ce qui est difficile, c'est lorsqu'on ne comprend rien, comme en Roumanie, après la chute du communisme. "Qui sont ces gens ?" se demande l'auteur, devant un peuple impénétrable. Alors le sentiment de réalité vacille et le souvenir de K Dick frappe à la porte. C'est peut-être pour éviter d'en rester là qu'il faut continuer à écrire, ouvrir de nouveaux cycles.

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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