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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 02:58
L'oeuvre vie, « Yourcenar, biographie - « Qu'il eut été fade d'être heureux-, Michele Goslar

Qui a lu « Les mémoires d'Hadrien » ou l' »Oeuvre au noir » aura été inévitablement stupéfait par la radicalité idiosyncratique de ses œuvres. . En lisant ces chefs-d’œuvre nous avons l'impression de parcourir des journaux intimes de première main. Nul sans doute, plus qu'elle, ne sera parvenu à une telle puissance de transport temporel et social, et à devenir son personnage à tel point. La pertinence de la cosmologie, l'imprégnation de l'esprit du temps, sont inoubliables. Une telle capacité de voyage hors de soi et de retranscription est quasi unique. Pourtant Yourcenar n'était pas Hemingway ou Orwell, elle n'était nullement ethno participative, même si elle n'était en aucune façon indifférente au cours du monde. Elle se baignait dans les lectures et dans la contemplation des vestiges. Cet effet de vérité n'est pas un reflet de l'action, mais de l'imaginaire cultivé par les textes, les images, les sensations devant les paysages et les vestiges du passé.

 

 

Pour saisir les motifs de cette puissance, le détour biographique est utile, comme souvent. La biographie fouillée, obsessionnelle, proposée par Michele Goslar, sa compatriote belge, nous permet d'approcher comment on devient un tel écrivain. Je parle de « compatriote » mais ce terme est inapproprié car Marguerite est née en Belgique, mais Yourcenar n' 'était pas belge, ni française, ni grecque, ni américaine. Elle était cosmopolite, ce que son ascendance aristocratique avait favorisé, mais d'un cosmopolitisme tendu vers ce qui donnait plein sens à sa vie : l’œuvre.

 

De prime abord c'est une vie qui n'a rien de spectaculaire. C'est en s'enfonçant dans ses sillons qu'on y trouve les ferments de cette radicalité littéraire. Toute vie, quand on plonge dans son intime, est spectaculaire. Il aura fallu dix ans d'obsession typique de son objet d'étude, à Mme Goslar pour nous livrer la radicalité sans éclats extérieurs de Yourcenar. Un chantier immense, qui rend hommage de par lui-même à la manière dont l'écrivain travaillait : avec une implication totale.

 

C'est une biographie singulière d'abord dans sa rédaction car elle laisse libre cours à la création littéraire de son auteur, ce que ne se permettent pas tous les biographes, souvent sobres, car tournés vers le style historique, « science humaine ».. Mais la méthode l'est aussi. Comme un saumon de rivière, Mme Goslar remonte des œuvres à la vie, ce n'est pas qu'elle interprète la vie au regard des œuvres, trop simplement, mais elle « remonte ». Elle plonge dans l'intime qu'elle traque dans les témoignages et les correspondances, mais son point de départ est l’œuvre. En ceci elle exprime sa compréhension envers ce qu'a voulu être la femme qu'elle étudie.

 

Ce qu'on peut reprocher à une biographie souvent, et à celle-ci, c'est son souci exhaustif. Une biographie n'est pas un portrait. Ainsi on doit égrener tous les voyages effectués, une biographie n'est pas émondée, et sombre nécessairement dans un certain fétichisme.

 

 

Marguerite naît en tuant sa mère. Ça commence mal. Son père, Michel de Crayencour, aura donc une influence très forte sur elle. Il a déjà cinquante ans, et songeant qu'il n’éblouirait pas sa fille de sa vitalité, il mise sur son éducation. Elle a connu une enfance aristocratique où, malgré un père aimant, la froideur des conventions est une obligation. On ne se roule pas les uns sur les autres sur le canapé. Ce sont les domestiques qui s'occupent des enfants au quotidien. Elle ne fréquente pas les autres enfants, elle vit dans son château. Mais son père lui transmet sa capacité de contemplation, avivée par cette condition de recluse privilégiée matériellement. Elle décèle vite le sacré dans cette nature qui absorbe sa conscience. Son père lui transmet aussi l'amour de la lecture . Souffrant de sa relation avec un demi frère exécrable, elle réagit par le vouloir dire « je ».

 

 

Elle va vivre en européenne, découvrant vite Paris, puis Londres. Dès l'âge de huit ans elle est baignée dans la culture, dans les hauts lieux où la grandeur de l'art s'expose. Son père inconstant aime les femmes. Parmi elles, une comptera énormément, c'est Jeanne de Vientinghoff, qui inspirera, avec son mari Conrad, une partie importante de l’œuvre de Marguerite. Un des paradoxes de Yourcenar est l'éloignement avec la famille et son omniprésence dans l’œuvre. Jeanne est morte à l'approche de la cinquantaine. Son père meurt alors qu'elle a 26 ans. L'abandon traquera Marguerite toute sa vie.

 

A Londres elle connaît ses premiers émois pré adolescents avec une autre fille.

 

Dès 16 ans, son père lui permet de publier à compte d'auteur. Elle exprime vite par le changement de nom, son souhait d'échapper à l'emprise familiale, marquée par la mésentente avec le demi frère. Les absences de son père volage lui ont imprimé une tristesse indélébile. Elle se donnera donc à la littérature, et à des projets dantesques qui absorberont tout, y compris la passion dont elle pense être privée.

 

 

« Elle entrait en littérature comme on entre au couvent, par la porte étroite du renoncement, non à la chair, mais au bonheur ». Ses écrits refuseront le sentimentalisme contre lequel elle lutte en elle. Elle s'observera, depuis le point de vue de l'autre, de ses personnages.

 

 

A l'approche de la trentaine elle connaît un succès critique avec son roman « Alexis ». Elle va passer sa vie à écrire et à voyager. Enormément voyager, comme peu de gens sur cette terre ont pu le faire, pour ensuite se fixer un peu et écrire. Parfois les difficultés financières menaceront ce mode de vie dispendieux, même pour une fille d'aristocrate, mais elle trouvera toujours le moyen de les dépasser , avec l'enseignement supérieur, qu'elle n'aimera pas, et surtout avec l'aide de la personne qui l'accompagnera, on le verra une longue partie de sa vie, et en se servant de sa notoriété pour effectuer des conférences.

 

 

Vient vite la parution de « la nouvelle eurydice », inspirée par Jeanne. Moins apprécié des critiques, mais Marguerite s'installe comme écrivain légitime.

 

 

Les années 30 la voient se confronter à l'amour des hommes. Celui d'André Fraigneau, homosexuel pourtant, qui ne s’intéresse qu'à son intelligence puis d'un grec, psychanalyste et communiste. Elle découvre alors la Grèce et y vit une vie de bande, extrêmement libérée pour l'époque. Elle fraie avec les antifascistes italiens, et écrira un roman, « denier du rêve », inspiré des attentats manqués contre Mussolini.

 

Le contact avec la Grèce est absolument déterminant. 

Sa méthode c'est de se transporter psychiquement dans les sites, les objets, afin de devenir le personnage qui y évolue.

 

C'est à la fin des années 30 qu'elle rencontre celle qu'on peut appeler « la femme de sa vie », bien que la nature de leur lien n'a peut-être pas été passionnelle pour Marguerite. Grace Frik est américaine. C'est une intellectuelle mais elle renoncera à sa propre chance, se vouant à l’œuvre d'un génie dont la supériorité l'éblouit, lui devenant aussi indispensable, dans une sorte de dialectique du maître et de l'esclave – Michele Goslar n'utilise pas cette expression. Par trop d'empathie?-. Marguerite rencontre Grace dans un hôtel parisien, et lui propose de partir en voyage. Il durera toute une vie.

 

Juste avant la guerre, alors qu'elle séjourne aux Etats-Unis, elle y est bloquée par la guerre. Elle restera tout de même 12 ans sans venir en Europe. Elle découvre une ïle du Maine qui deviendra son repaire jusqu'au bout. Elle commence à s'intéresser , entre université et conférences, au personnage d'Hadrien, le père du philosophe empereur Marc Aurèle. La libération de Paris ne la ramène pas. Elle a approfondi ce rapport profond à la nature qu'elle cultive depuis l'enfance et qui fait d'elle une précoce défenseuse de la cause animale. Les Etats-Unis, plus tard, ce sera aussi, fait peu connu je pense, une empathie pour la cause du peuple noir. Elle se liera étroitement à James Baldwin, auteur considérable et figure de la lutte, et elle écrira sur le blues et le gospel.

 

Peu à peu, entre autres projets d'écriture, elle reprend le chantier dantesque d'Hadrien qu'elle a abandonné puis repris à plusieurs reprises, fait avancer par sauts. Elle tient même un journal de cette écriture, influencée par les mémoires de Churchill ou de St Simon. Les voyages reprendront à l'orée des années 50. Hadrien, selon sa méthode de se servir d'un personnage pour mieux se saisir , lui permet d'assumer son homosexualité. Quand elle met un point final au livre, dont la biographe considère qu'il a mûri 25 ans, elle ressent :

 

« l'exaltation du magicien qui a réussi à établir le contact avec le temps ».

Sentiment que tout lecteur de ce livre a ressenti.

 

Hadrien est le contraire de tout ce qu'elle déteste. C'est un pacificateur mais pas un verbeux. C'est un « voluptueux ». C'est un lettré et un homme d’État énergique, actif. Un individualiste aussi.

 

Yourcenar, qui a coupé les liens avec une famille qu'elle ne supporte plus, dans sa décadence aristocratique – hormis quelques liens avec son neveu-, sera sans cesse plongée dans des querelles contractuelles avec ses éditeurs, Gallimard et Plon, car elle tient absolument, ce qui a parfois failli saboter son œuvre, et empêcher par exemple la parution de l' « Oeuvre au noir », à ce que l'écrivain reste maître de son destin. Elle sera ainsi à la source de quelques jurisprudences importantes. Hadrien l'installe comme femme de lettres glorieuse, et règle tout souci financier. Un échec reste son théâtre, dont elle n'apprécie pas les mises en scène. D'ailleurs toute tentative d'adaptation, cinématographique, scénique de son œuvre, la décevra. Elle est par trop engagée dans ses œuvres pour qu'on les triture.

 

 

A la fin des années 50 la bibliographie est prolifique, mêle les écritures littéraires, les traductions, des essais multiples, le dramatique, la poésie. Elle s'engage alors dans l'écriture du second grand chantier de sa vie, « L'Oeuvre au noir », tout aussi épuisant qu'Hadrien. Il exprime une vision noire du monde qui correspond à ses ressentis de la guerre froide. A sa sortie en plein mai 68 cette femme qui milita en femme sandwich contre la guerre au Vietnam passera à côté des événements, alors qu'elle est à Paris, absorbée qu'elle est par la parution de ce grand livre sur la renaissance, qui remportera le prix Femina par quasi acclamation. Elle sera par la suite célébrée par les académies, belge, française, croulera sous les honneurs. La femme ambiguë transformée en « catherinette » tenue à distance par sa famille belge se rappellera alors à point nommé à leur souvenir, ce qui la scandalisera.

 

 

Les années 70 sont douloureuses, marquées par la longue lutte de Grace contre un cancer récidivant. La vie ensemble devient plus pénible, les voyages sont de plus en plus difficiles mais continuent. Marguerite règle ses comptes avec la famille dans une trilogie. C'est le temps du féminisme ascendant, mais si elle partage les revendications de ce mouvement, elle ne pourra jamais se départir d'une violente misogynie, dont il faudrait laisser à un psychanalyste restituer les liens éventuels avec ses orientations bisexuelles. Ecoutons donc :

 

« je resterai jusqu'au bout stupéfaite que des créatures qui par leur constitution et leur fonction devraient ressembler à la terre elle-même, qui enfantent dans les déjections et le sang,-… - puissent être à ce point factices. Facticité quand on a affaire à la poupée peinturlurée qui veut séduire par des moyens qui sont ceux de la prostitution, quel que soit d'ailleurs son état social ». Quelle violence ! Qui ne peut que signifier que l'idée de la femme la brasse au plus profond. Son attirance pour les femmes et pour les hommes efféminés est indémêlable d'un malaise dont elle ne se défera pas.

 

 

La mort de Grace est douloureuse mais libératrice aussi, après tant de souffrances et des relations dégradées. Leur longue relation avait ressemblé à une amitié extrêmement profonde, qui comporta une dimension sexuelle, on ne sait combien de temps. Marguerite avait renoncé à la passion, en vérité, avec Grace. Il y a quelque chose de cruel dans cette relation où l'une voue un culte et un engagement total à l’œuvre de son amie ; et obtient de cette façon sa fidélité.

 

Mais Marguerite va vivre à nouveau la passion, dans son âge avancé, avec un homme jeune. Un documentariste, Jerry Wilson, admiratif de son intelligence. Elle connaîtra avec lui la volupté encore, malgré l'écart d'âge de plus de trente ans. Il prend la place de Grace dans les voyages et ils vont en Asie, l'écrivain étant fascinée par Mishima auquel elle consacrera un essai. Mais l'histoire tourne mal, Jerry s'entiche d'un homme, sulfureux, qu'il impose dans leur vie, et surtout l'entraine dans la drogue. La relation dégénère dangereusement. Jerry meurt du sida en 1986. Marguerite ne vivra pas beaucoup plus longtemps. Elle décède en décembre 1987, nous laissant une œuvre considérable dont deux monuments de l'Histoire de la littérature. Elle aura vécu en femme libre, de sa passion, sans compromis, évitant habilement le scandale en ces temps puritains.

 

Elle a rejoint, en stoïcienne, selon sa propre expression poétique :

 

le « vide flamboyant comme un ciel d'été, qui dévore les choses, et au prix de quoi le reste n'est plus qu'un défilé d'ombres »

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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