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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 09:31
Marathonien pourquoi ne sèmes- tu ? - quelques remarques d'un toulousain sur le marathon des mots

 

Le Marathon des mots, manifestation littéraire de début d'été - cette semaine même-, est installé depuis, je crois, 2006, à Toulouse.

 

Il est porté depuis le début par le "bon client" Olivier Poivre d'Arvor et une petite équipe stable, forte de ses réseaux semble t-il liés aux centres culturels français à l'étranger. La Métropole lui alloue un beau budget, marketing territorial métropolitain oblige, pour une "société de la connaissance", etc...

Je vous passe le laïus convenu.

 

Cette année, dans la ville ou je suis né et j'habite, le Marathon des mots toulousain présente, un programme peut-être encore plus éblouissant que d'habitude, centré autour de l'Afrique et de la négritude à l'échelle mondiale.

 

Tout cela, c'est très beau, sur le papier, quand on télécharge le programme. On y aperçoit des visages d'auteurs attirants qu'on n'a pas encore eu l'occasion de lire mais qu'on avait repérés, et des références intimes. Ils viennent lire, promouvoir leur travail, débattre. Ils s'y mêlent à des comédiens.

 

http://www.lemarathondesmots.com/

 

Le programme de cette année fait écho à mes passions, et pourtant, encore une fois, avec cette manifestation, où je ne suis allé qu'au compte goutte, voir Denis Podalydès lire du Michelet dans une église par exemple, ou Mme Bouquet lire du Eco, je n'accroche pas.

 

Je laisse de côté le débat sur l'"élitisme", l'ouverture aux "publics empêchés" comme dit la nouvelle novlangue. Je pense que les organisateurs, je ne les insulterai pas ni ne les sous-estimerai, se posent ces questions et il n'est pas du tout aisé d'y répondre. 

 

Car le souci de la démocratie culturelle, ce n'est pas , loin s'en faut, que le tarif ou "la proximité" comme le disent les éditos de nos édiles, c'est aussi que la démocratie culturelle a besoin de citoyens désirants. Nous sommes dans une civilisation qui travaille contre la littérature, à maints égards. Et les acteurs culturels luttent contre le tsunami de la société de consommation. On s'endette pour suivre la tournée de Johnny mais aller à une conférence gratuite sur la littérature Haïtienne n'est pas une démarche forcément évidente. Que celui qui a la recette pour changer cela se lève !

 

Les polémiques, comme celles agitées un temps par Pascal Dessaint, sympathique au demeurant, sur la participation des "auteurs locaux", me laissent froid. La notion de littérature locale, je m'en fiche totalement à vrai dire. Je ne comprends même pas ce que cela signifie.

 

Non. Ma réticence n'est pas là. D'abord c'est un rapport à la littérature qui est en question, ce me semble, dans ce manque d'appétit que je déplore en moi.

 

Je reste dubitatif sur les approches collectives de la littérature, en général, même si je ne puis évidemment contester la nécessité de salons, d'opérations de promotion, de moments de rencontres entre les acteurs de la chaîne du livre. Je suis déjà allé au salon du livre à Paris, et j'ai juste eu le sentiment de me retrouver dans une immense librairie, rien de plus.

 

Mais pour moi, et ce blog je pense en témoigne, la littérature ça reste un rapport entre une conscience et un texte, je ne m'en éloigne pas.

 

Je ne suis pas convaincu par cette notion de "lectures" à voix haute devant un parterre attentif et respectueux, même par de grands interprètes comme Dominique Blanc. Je ne suis pas sur qu'un texte soit fait pour être lu à voix haute devant un public.

 

Dominique Blanc, je rêve de la voir rejouer Phèdre. Mais pas de la voir me lire un livre avec ses lunettes.

 

Un texte de roman, de récit, d'essai, n'est pas du théâtre.

Le théâtre est dramatique, il n'est pas littéraire seulement.

La littérature a une temporalité unique, qui s'inscrit dans un flux de conscience intime, d'une mobilité unique dans la syntaxe. Je lis en ce moment même une biographie de Mme Yourcenar. Son théâtre n'a pas eu le succès de ses romans, et on l'impute souvent à sa difficulté à sortir, justement, du littéraire.

 

 

Et puis il y a ce débarquement d'auteurs, de comédiens, qui descendent le temps d'un jour ou d'un week-end sur cette ville. Certes on trouve là des gens fascinants. Il y a Annie Ernaux cette année, et c'est un auteur qui compte beaucoup pour moi comme pour beaucoup.

 

Ils repartent après leur prestation. Ils pourraient être à Chicago ou à Leeds, qu'est ce que ça changerait ? Je lis "toulouse au centre de la littérature africaine"... C'est un slogan. Il en faut. Mais je ne suis pas tenu de croire ce qu'on me dit.

 

Qu'est ce que ça crée, tout cela, même si je n'adhère nullement à la tyrannie de l'évaluation ?

 

Est-ce un aboutissement de quelque dynamique endogène à part du boulot, certes impressionnant, des organisateurs ? Où est, après tant d'années, le début de fusion entre la vie d'une ville et cette manifestation ?

 

Le marathonien passe, mais où laisse t-il des graines ? Il passe, comme dans un Marathon, et nous sommes là, à le regarder depuis le trottoir.

 

Cette conception, désolé d'être dur avec des gens qui partagent ma passion et la défendent avec acharnement, relève tout de même de la consommation passive de prestations. Des prestations qui ne demandent pas, reconnaissons-le, un immense travail de préparation ni de création. Un type lit, il est connu, enfin dans ces milieux, et il lit. Bon.

 

Sans doute certains s'imprègnent-ils de l'oeuvre, pour que leur voix porte au mieux. Mais cela reste une diction. Talentueuse, peut-être, oui.

 

Il y a certes durant le Marathon des créations originales, comme l'an dernier celle de Marie Modiano sur Patti Smith que j'avais eu le plaisir de voir, mais c'est marginal. La création se borne souvent à l'organisation de rencontres inédites entre des individualités, auquel le public assiste, appelé sans doute à poser ses trois questions à la fin. L'inédit n'est pas création. La création c'est cher, certes.

 

Je n'ai donc pas d'appétit, malheureusement, devant ce beau gâteau, mais je ne saurais pas forcément quoi proposer à la place...

 

... Sinon une problématique : essaimer. Semer. S'ancrer. Se territorialiser, s'evertuer à relier la pratique de lecture et d'écriture "de masse" et le milieu littéraire. Si le désir est partagé, évidemment.

 

Les écoles travaillent-elles avec le Marathon ? Les crèches ? Ca a du se faire, oui, à la marge. La note sociale.

 

Le Marathon a certes une mini réplique dans l'année, mais qui relève du même état d'esprit unilatéral,

 

Il se trouve que je suis expérimenté en politiques publiques, et je sais que cela ne s'improvise pas. Mais je note aussi que le Marathon a dix ans. On peut donc légitimement l'interroger.

 

Et je n'ai pas envie, simplement, d'aller écouter sur une chaise. Si cela ne me fait pas envie, à moi, dont la préoccupation principale est de savoir quel livre suivra, alors qui ça brasse vraiment ?

 

Mais je suis infiniment casanier.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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