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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 20:12
Une magistrale leçon d’écriture, « Comment il ne faut pas écrire », Antoine Albalat

Je suis cadre salarié, j’ai donc à d’innombrables reprises du « valider » des courriers. Ma conviction est de considérer qu’un texte écrit par autrui doit être respecté autant que possible, sinon on a qu’à le rédiger soi-même. Mon style n’est pas le style d’autrui, mais un cadre n’est pas le gardien du style mais sa fonction est de juger de la pertinence du texte en fonction de son objectif. Je sais que des collègues tiennent, pour signifier leur existence et leur « micro pouvoir », à changer une virgule, à inverser la construction d’une phrase. Ils disent « je suis là mon coco ». Je trouve cela irritant, donc j’évite au maximum.

 

Ceci étant, il y a des textes « mal écrits », et on doit les amender. Nous sommes donc saisis dans des subtilités. Nous savons qu’il n’y a pas de style unique, mais nous percevons qu’il y a un aspect qui cloche, parfois.

 

Antoine Albalat, critique renommé qui vécut à cheval sur les 19ème et 20ème siècle a écrit un essai republié, expurgé de ses passages trop circonstanciels, par les éditions de « petit poche » « mille et une nuits », intitulé « Comment il ne faut pas écrire ». J’ai pris grand plaisir à le lire, comme quand on rompt l’isolement en tombant sur le développement d’intuitions personnelles. Cette rencontre des subjectivités est un des grands plaisirs de la lecture, celui qui vous fait penser : » frères humains« .

 

Cette activité de validation qui est de ma compétence professionnelle m’a conduit, ainsi que des cours à dispenser, plus tard, à me poser la question de la pédagogie du savoir écrire. Devant des textes mal indiqués, de jeunes prenant contact avec la réalité administrative par exemple, j’ai toujours essayé de dire peu ou prou la même chose, d’instinct de lecteur :

 

Un texte est une activité de communication. On doit d’abord se faire comprendre. La simplicité est le plus efficace. Ecrire c’est comme se déplacer de l’émetteur au récepteur, la plus courte méthode est la ligne droite. Je m’essaie aussi aux allégories… Un skieur apprend d’abord à aller tout droit, ensuite il godille. Un joueur de foot apprend d’abord la conduite de balle, et ensuite il affine sa technique. On se permet de sauter sur les bosses ou de tenter un double râteau, quand on tient solidement sur la neige ou qu’on a un toucher de balle certain. L’écriture est comme l’éthique, elle ne doit pas confondre les fins et les moyens. Faites donc simple mon ami. Certains ne respecteront pas les règles, mais ça n’est ouvert qu’au génie. De Céline. De Peguy.

 

Ainsi, quand on écrit, on ne doit surtout pas chercher à « faire écrit ». C’est le piège. On doit chercher à donner à saisir ce que l’on ressent ou pense, le mieux possible.

 

Et Albalat ne dit pas autre chose dans son essai qui se transforme peu à peu en pamphlet.

 

Pourquoi ce titre négatif ? Parce qu’il n’y a pas LE STYLE. Mais des styles. J’ajoute que la beauté d’un style n’est pas réductible à des règles syntaxiques ou rhétorique. Il y a une part indéfinissable, le charme. La séduction, c’est difficile à définir et c’est peut-être cela qui la fonde, même.

 

Donc Albalat approche le bien écrit en creux, traquant les défauts des auteurs, puisant ses exemples dans des oeuvres reconnues. Hugo, Voltaire, Bergson. Histoire, élégamment, de signifier que ça arrive à tout le monde. La post face du livre, écrite par un tiers contemporain, est puante d’élitisme mal placé, regrettant que chacun se mette à écrire. Je n’ai pas lu cela dans l’essai. Au contraire, son propos accessible est une invitation à se saisir des leçons.

 

La vertu première est, comme je le pense, la simplicité. Elle équivaut à écrire comme on parle, sous réserve bien entendu de « savoir bien parler« . Le parlé, c’est quoi ? C’est cette sensation d’entendre des mots surgir dans l’immédiateté de la conversation. Un bon écrit doit parvenir à se rapprocher de la sensation de la conversation. Ainsi Albalat rejette « le style fabriqué« , il a ainsi des réticences envers Flaubert dont on perçoit trop l’immense oeuvre de reprise du manuscrit.

 

La simplicité n’est toutefois pas l’absence de travail. Pour être simple il convient de sculpter. Albalat cite renan qui avouait avoir passé un an à « éteindre le style de La vie de Jésus« . Un texte est comme un maquillage. On en proscrit les outrances. Un texte est comme une tenue, on en supprime les saturations, on en déleste les accessoires s’ils sont trop nombreux.

 

La vigilance doit porter sur la mauvaise utilisation des images. Les images ne doivent pas être exagérées, et doivent conserver de la cohérence. Par exemple , l’expression « racines des larmes » n’en a aucune. Par exemple, on ne « retrace » pas « le néant« . »Se nourrir de la sueur du peuple » est insatisfaisant, car qui songerait à se nourrir de sueur ?

Une image efficace est d’abord une image sincère. Comme quand Flaubert compare la lune à un bloc de glace illuminé dans le ciel. C’est simple, c’est partageable. Car l’expérience peut se partager.

 

Albalat n’a pas lu les surréalistes, qui ne respecteront pas ces règles. Mais enfin les associations inattendues qu’ils savourent recherchent la féérie, et non l’incohérence pour elle-même.

 

Autre défaut dans une écriture : la fabrication ostensible. Tous les styles sont artificiels, mais pour savourer vaut mieux ne pas voir les cuisines. Il cite un discours d’Hugo, où celui ci utilise la litanie autour de l’expression, « je dis que« . La volonté de manifester la puissance de la conviction est trop criante dans le moyen qu’elle utilise. Ainsi la méthode affleurant, le lecteur sort de la fascination.

 

Deux styles irritent particulièrement notre essayiste : les maximes – ou aphorismes-, et le style philosophique.

 

Les maximes sombrent dans le proverbe, il s’agit de généralités réversibles ou bien de constats conjoncturels transformés en généralités, ce qui n’apporte pas grand chose. Le génie des moralistes français est difficilement imitable.

 

Le style philosophique, et Albalat n’avait pas lu Bourdieu, mais il puise un extrait de Bergson absolument incompréhensible, est jargonnant. Albalat ne croit pas au jargon. Il exagère peut-être un peu. Si l’on pense que la philosophie c’est créer des concepts, alors on doit bien trouver une forme à ces concepts qui viennent découper la réalité autrement. C’est la fonction du jargon. Elle est inévitable. Mais elle est aussi insupportable quand elle vaut pour elle-même.

 

J’ai particulièrement aimé le passage où l’auteur éreinte « le mauvais style psychologique« . Il est une glose, un commentaire. Le portrait psychologique relève souvent de la mauvaise psychologie. La psychologie la plus efficace est celle qui procède de l’action, qui vient transformer le personnage. C’est ce qui rend vivant le personnage, et Stendhal est le maître de cette approche. Quand le commentaire, et donc l’auteur, s’interpose entre la vie et la psychologie, par ses développements, le texte tombe dans le cliché, dans les généralités abusives. La mauvaise psychologie contamine les romans. On va jusqu’à « moraliser » un paysage. Ainsi au lieu de suggérer on nous livre à des généralités telles que celle-ci :

« Il est des paysages qui mènent sans effort au sommet de la sagesse« .

Du paysage en question on n’éprouve rien. Mais on a eu droit à une pensée sans beaucoup de relief.

 

Devoir de simplicité

Souci de converser avec le lecteur

Authenticité des images

Discrétion de la technique

Evitement du jargon.

Mariage probant entre l’agir et l’intériorité des personnages.

Telles sont quelques leçons d’Antoine Albalat avant de se jeter sur un clavier.

C’est bien mal écrit, mais je dois conclure :

» Y a plus qu’à » !

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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