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5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 01:15
Fidèle à la disparue, "Mémoire de fille"- Annie Ernaux

L'oeuvre d'Annie Ernaux rend justice. Mais elle n'y est pas réductible loin s'en faut. C'est une écriture de consolidation, ce me semble, qui vise à unifier ce que la trajectoire sociale pourrait morceler jusqu'à la souffrance intenable. A reconstituer une personnalité dans son historicité, celle d'une fille du peuple devenue une romancière à succès. Les livres d'Annie Ernaux sont ainsi, comme "Les années", et aujourd'hui avec " Mémoire de fille" une lutte à la main munie de l'encre contre le temps. Le temps qui nous change.

 

L'effort d'Annie Ernaux se porte contre le courant qui éloigne. De celle qu'elle fut. Cette "étrangère" qui lui a "légué sa mémoire". La question qui se pose d'emblée à l'écrivain-e est celle du pronom. Peut-elle dire "je" dans ces conditions, à la poursuite d'un "présent antérieur" ?

 

On lit mémoire de fille et non d'une fille. Signe que toujours Mme Ernaux ne sépare pas l'intime du social, l'individuel du collectif. C'est une fille, mais c'est aussi l'écho de tant de filles.

 

Dans "Mémoire de fille", elle évoque, en s'imprégnant de photos, de lecture d'agendas conservés, de passages par google, hésitant même à intervenir dans les vies des personnages du récit, un passage de sa vie décisif, qu'elle avait laissé de côté. Un an et demi tout au plus. L'année où elle perd sa virginité et où éclot sa vocation. Lors d'une première expérience professionnelle de monitrice elle se comporte comme "une putain", et c'est une clé de son destin.

 

Une année obscure autant qu'intense. Annie Ernaux écrit à la première personne. Elle ne triche pas. Elle arrache les strates du temps avec un désir de vérité qui seul justifie l'écriture et la rend lisible et belle. Il n'y a nul besoin de choquer dans cette oeuvre mais seulement un ardent besoin de toucher une réalité intime. C'est parce qu'elle y parvient, qu'elle l'ose, qu'Annie Ernaux écrit des récits qui comptent dans les vies de lecteurs.

 

C'est une écriture politique et physique, car la politique marque les corps. Elle y imprime des réflexes sociaux qu'il s'agit parfois, dans une vie, de détruire pour renaître à d'autres. On ne trahit pas semble t-elle croire, si on part en quête de ces transformations.

 

C'est une écriture féministe, car en même temps qu'elle scanne les mutations intimes enchâssées dans le social, elle est consciente de la double contrainte qu'une femme de sa génération a du relever. Double corset de la société de classes et de ses subtilités, et de la domination masculine.

 

La jeune fille de cette fin des années 50, si lointaine, est une oie blanche. Elle attend de vivre l'amour, éperdument. Elle n'attend que cela. Elle ne sait rien de la vie. Elle ne s'appuie que sur sa gloire de meilleure de la classe. Elle ne sait pas qui elle est, mais les livres déjà la construisent, la déconstruisent. Les hommes, c'est un continent inconnu.

 

Elle va tomber au milieu d'une bande de moniteurs laïques, fêtards, elle qui sort d'une institution religieuse. Elle est totalement sans repère.

 

Elle cède tout de suite à un homme, moniteur chef, qui n'est rien d'autre qu'un homme qui la désire. Et ça la possède totalement, car elle est bien incapable de distinguer le désir de l'amour. C'est un récit cru, mais sans aucun artifice. Cru parce qu'il s'agit de cru.

 

Elle devient l'objet du mépris de la bande des habitués de la colonie. On se joue d'elle, de sa naïveté. Elle le perçoit, est partagée entre une honte infinie et l'énergie que lui donne le désir, qui la transcende, lui permet de surmonter les sarcasmes et de tenir debout. Elle est de ces boucs émissaires que les groupes fabriquent presque inévitablement. L'essentiel, ce ne sont pas les moqueries, c'est le dévergondage. C'est la liberté, l'échappée. Finalement, elle considère qu'elle n'a pas eu vraiment honte. Le sentiment d'une vie nouvelle a tout subsumé. Elle vit aussi ce paradoxe de l'humilié qui aime son bourreau car elle veut en être, de ce groupe, de ces étudiants de l'école normale qu'elle admire.

 

Perdre sa virginité, à cette époque, est d'un autre paradigme. Coucher avec des hommes est d'un autre paradigme. Les hommes nient le plaisir féminin, et s'en contrefoutent. La soumission est une évidence.

 

Puis vient le lycée qu'elle aborde d'un savoir nouveau. Elle s'y confronte avec la différence sociale, l'aisance bourgeoise tant décrite par Bourdieu, son frère dans la sphère des sciences humaines. Elle découvre toute l'avance dont ils disposent, et dont l'Education Nationale fait fi. Elle se transforme. Elle planifie l'indispensable transformation. L'orgueil tiré de l'expérience de la colonie, de l'"evènement", lui donne de la force. Comme l'espoir de revoir l'Homme. Mais elle ne le reverra pas, on ne la veut plus dans la colonie; cela elle l'apprendra heureusement tardivement dans l'année.

 

Elle est bonne élève, mais intériorise la violence symbolique du lycée, de la différence. Elle ne "participe pas" suffisamment. Combien ont vécu et vivent le même processus ? Mais elle se cultive, elle a magnifiquement commencé sa scolarité, et donc elle ne sombrera pas, elle se laissera juste un temps happer par la résignation à ce qui lui est promis et qu'elle ressent sans aucune espèce de doute, comme tous les enfants des milieux populaires.

 

Elle lit alors "le deuxième sexe" et c'est une révélation. Le monde change sous ses yeux. Elle se munit des armes dont elle aura besoin. D'abord c'est immense, il faut le digérer, mais ça agit en elle.

 

Elle finit seconde aux épreuves pour intégrer "normale" et devenir institutrice. Elle déborde de joie, car elle ne pense même pas à l'éventualité d'un autre destin. Ce processus, celui du plafond de verre autogénéré, est bien entendu nié par la sociologie libérale et ses avatars diffusés dans l'opinion. Mais l'écriture d'Ernaux, par sa vérité intime, en rend justice. Elle échouera à l'école normale, détruite mais sauvée par l'échec, car c'est ce naufrage qui lui permettra de donner son potentiel. Elle passera par un court exil en angleterre, comme pour se laver de cette erreur. Puis elle ira à l'université, elle l'osera. Et elle écrira. C'est la distance de la jeune fille au pair qui créera l'espace littéraire :

 

'"j'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour".

 

Un écrivain oui.

 

Mais un écrivain singulier. Un écrivain du peuple, expression horrible malheureusement au regard de ses utilisations passées. " Je ne suis pas culturelle" dit-elle. Elle ne se rue pas dans les expositions. Elle n'a pas ce mode de vie. Si elle entretient un rapport à l'art, c'est par d'autres voies que la reproduction d'un mode de vie. " Il n'y a qu'une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir".

C'est l'héritage de la fille de 1958-59. Disparue certes, mais à laquelle "mémoire de fille" exprime toute sa fidélité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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