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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 19:27
Quand la meute vous rattrape - "Le pressentiment', Emmanuel Bove

En lisant "Le pressentiment", d'Emmanuel Bove, j'ai songé à Oblomov de Goncharov mais surtout à un cousinage de premier degré avec Irène Nemirovski et sa littérature moraliste, impitoyable, crépusculaire, et  laissant filtrer en même temps un amour déçu, une chimère, à l'égard de l'humain, toujours sauvé par un personnage.

 

Les misanthropes sont à l'humanité ce que les athées sont à l'absolu : des amoureux éconduits. Les écrivains misanthropes écrivent pour être lus.

 

Il y a bien eu, avec ces deux auteurs français, dont je ne sais les éventuels liens, ma lecture de la biographe d'I.N datant un peu, une littérature que je qualifierais de "staviskyenne" au sens où la saumâtre affaire Stavisky semble symboliser une époque.

Dans les années 30, ils ont exprimé un dégoût de la déliquescence morale dans la société et en particulier de l'attrait pour l'argent, capable d'effacer toute trace d'humanité, de laminer les familles. Un mouvement qui se retrouve au cinéma, avec "la règle du jeu" de Jean Renoir. Ces moralistes cependant ne sont pas communistes, leur pessimisme foncier l'interdit. Bove et Nemirovski expriment un réalisme cru à l'égard des moeurs de leur temps. Si la bourgeoisie est visée, sa décadence n'épargne pas les couches sociales les plus subordonnées. C'est un peu comme s'ils avaient lu Norbert Elias qui écrira après sur la dynamique des moeurs. Le poisson pourrit par la tête. La défaillance des "élites" n'est qu'un aspect de la défaillance qui s'étend à toute la société. Mais l'épicentre en est l'amour de l'argent mais aussi de la distinction sociale - comme dans "Le bal" de Nemirovski', même si l'on va voir que malheureusement il ne suffit pas d'éteindre ce désir là pour venir à bout des pulsions d'agression.

 

Je vais tenter une hypothèse matérialiste : après la crise de 1929 la croissance n'est plus là. Les classes dominantes, ainsi, ne sont plus pionnières, elles ne marchent plus le vent dans les cheveux. Elles se rabougrissent autour de l'existant, de la rente, et du récessif qui rend acariâtre, ingrat, "petit". Elles se battent pour les miettes. Mais ce récessif mine l'ensemble de la société et les valeurs dominantes étant dégradées, elles salissent tout. C'est ce sentiment qui se manifeste dans le roman de Bove. On aura, avec le digne essai, "l'étrange défaite" de Marc Bloch, qui au début de la guerre revient sur les années 30, un retour de la même eau sur la dégradation morale des élites, qui empuantit toute la Nation. Selon Bloch c'est ce qui jaillit dramatiquement, en bout de ligne, dans l'incapacité totale de la république à assumer un combat face à l'hitlérisme;

 

Emmanuel Bove n'est pas un styliste. Il écrit une histoire morale, le plus simplement possible, et on peut même déceler du laisser aller dans sa syntaxe. Un usage immodéré des conjonctions de coordination enchaînées par exemple. Et même des emplois du subjonctif injustifiés. Mais la clarté est là , et c'était nécessaire à cette intrigue et à sa morale sans fioritures.

 

Charles est un avocat fortuné, installé en famille dans l'Est parisien. Un jour il considère, comme le Bartelby de Melville, ou le narrateur du livre de l'intranquillité de Pessoa, qu'il vaut mieux s'abstenir, le plus possible. " Le monde est trop méchant" conclut-il simplement. Alors il va vivre dans la solitude, se consacrant à écrire ses souvenirs pour lui-même. Il s'installe dans le 14 eme arrondissement, vers la rue de Vanves, dans un coin populaire. Avec l'illusion fugace d'échapper à la vilenie qu'il attribue à son milieu. Il est fortuné et n'a pas besoin de travailler, et songe même à donner sa fortune pour vivre avec le minimum.

 

Evidemment, son attitude, qui lui semble sa meilleure idée jamais conçue, apparait incompréhénsible à tous. Dans son nouveau quartier il va croiser le monde des conciergeries, des retraités sans retraite, de la jeunesse oubliée de ce temps, d'une toute petite classe ouvrière vivant chichement. Il est généreux, et ne peut pas s'en empêcher. Mais loin de lui procurer de l'amitié ou de la gratitude, cela lui apportera des ennuis, de la médisance. Pendant ce temps son ancien milieu, particulièrement sa famille, tournicote autour de lui, planant en vautours. Il est tout sauf naif et comprend vite de quoi il retourne de part et d'autre.

 

Pourra t-il y survivre ? Si l'on est radicalement exclu, par allergie fondamentale, de la société humaine, la vie est-elle possible encore ? Qu'est-ce qui pourrait arbitrer ? Le somatique par exemple.

 

Le roman semble une illustration du ressentiment Nietzschéen, et de la maxime du philosophe qui provocateur conseille de "protéger les forts". Charles est capable de vivre seul, sans aller chercher des noises à son voisin, et au contraire en l'aidant dès que possible. C'est quelqu'un de fort au sens de ce philosophe. Mais ce sont les faibles, les dépendants de la rumeur, les gens incapables de se suffire, qui l'agressent sournoisement. L’hypocrisie est une spécialité bien française et un agent de continuité du monde social particulièrement efficace. Elle a ses rituels, comme les obsèques.

 

Ce qui est le plus effrayant est la volonté de nuire quand elle semble gratuite, qu'elle affecte des individus vulnérables, comme les enfants, qui à cette époque ne sont que très peu protégés. Elle ne l'est pas, au sens ou il n'y a pas de gratuité psychologique en somme, mais elle n'est pas toujours utilitariste, le fruit d'un calcul. Elle est parfois une simple réponse au vide. Aussi c'est un poison répandu et comme une damnation inévitable.

 

Dire du mal, nuire à quelqu'un plutôt que de se taire, est manifestement une pente facile aux animaux politiques. Il n'y a pas besoin de déranger quoi que ce soit pour être une cible. Le sentiment d'indépendance que l'on manifeste est déjà un affront à beaucoup. Ce spectacle de l'autonomie leur est insupportable. 

 

Une mort est souvent une issue logique dans ces romans moralistes, en écho à l'amour infini désappointé. Dans notre culture d'influence judéo chrétienne, l'écho fonctionne : quelqu'un de bon va mourir pour racheter les fautes de ses semblables.

 

Il arrive, lorsque quelqu'un meurt, de se dire qu'on en avait le pressentiment. Son attitude l'annonçait. On peut alors se demander longtemps si la mort était visée, ou si l'on se sentait visé par la mort. Dans une sorte de tango tragique. Le tragique de l'existence sociale.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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