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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 18:54
Le passe pass' Matteo à 500 euros

L’habile Matteo Renzi a donc décidé d’attribuer à tous les jeunes italiens parvenant à 18 ans un chèque de 500 euros qui « doit être dépensé dans la culture ». L’argument de ce « Pacte d’humanité » est noble : il ne faut pas combattre la barbarie post moderne que par les armes, mais aussi par la lutte contre l’ignorance et l’obscurantisme.

 

Qui pourrait le contester ? Sans doute personne, même si nous devons pas être naïfs : il n’y a pas que des incultes chez les gens radicalisés et violents. Il y avait de grands intellectuels dans le terrorisme d’extrême gauche et des gens cultivés chez les nazis, comme Arno Breker par exemple, et il y a des « têtes » chez les islamo fascistes. Des théoriciens, des stratèges, des gens instruits. Al Qaida a recruté dans les prestigieuses universités londoniennes. Parfois justement frustrés de par leur culture sans perspective, cherchant un débouché absolu, des esprits nourris et alertes sont attirés par la violence, et leur propension pour l’abstraction les aide en ce sens.

 

Mais on sait aussi que la manipulation et l’emprise peuvent profiter d’esprits ignorants, que la violence vient à celui qui manque d’imagination et souffre ainsi de manque d’empathie. La culture cultive la sensibilité, indéniablement. La soldatesque de Daesh ne ressemble pas à son état-major et de l’aveu de policiers qui ont arrêté des terroristes, ça ne planait pas toujours très haut... Il est fréquent que certains prétendants au djihad ne sachent pas citer les cinq piliers de l’Islam.

 

Cependant, cette mesure, qui coûte tout de même 250 millions d’euros, peut et doit être discutée sur le fond. Une politique culturelle peut-elle constituer en la diffusion d’argent « à dépenser dans le domaine culturel » ? Un proche de Renzi explique que « pour une fois, il ne faudra pas passer par la bureaucratie». Cela nous conduit tout droit au cœur du débat.

 

La méthode est indéniablement tournée vers la communication politique. Augmenter le budget de la culture ne permet pas de marquer les esprits. Cela rapporte politiquement une ligne en bas d’un quotidien un peu exigeant. En terme de communication politique, recevoir individuellement un chèque de cette importance est un « cadeau » dont on se souviendra - néanmoins financé par les italiens eux-mêmes, ne l’oublions pas, et non relevant d’une bonté du monarque –. Matteo a fait quelque chose pour moi, pour moi tout seul, et c’est tangible. De plus il flatte le désir consumériste. Est-ce bien « culturel », d’ailleurs, que de flatter ce désir-là ? Le principal ennemi de la culture n’est-il pas, justement, le consumérisme ?

 

Le mot culture est terriblement polysémique. Il s’agit parfois des mœurs, parfois des connaissances, et/ou des créations et/ou du patrimoine labellisés comme « culturel », par des instances officielles de légitimation. Il peut s’agir des fruits de l’art, lui-même soumis à des filtres et des instances publiques ou privées de légitimités.

 

Le marché a tendance à tout aplanir et ne parle plus que de « contenus ».

 

C’est un premier problème. Cet argent donnera accès à des « contenus ». On pourra sans doute gaver son lecteur numérique de musiques qu’on n’écoutera jamais. Ou de l’intégrale des saisons de la pire émission de télé réalité. Sans verser un instant dans le conservatisme à la Finkielkraut qui cryogénise la culture, on sait tout de même qu’au sein des « contenus », des distinctions s’imposent, parfois explicitement d’ailleurs. Fort Boyard ne prétend pas être La Traviata.

 

Sans imposer une vision étatiste de la culture, qui dirait ce qui est culturel ou pas, on aurait pu songer à une politique de consensus, associant les acteurs culturels, et limitant le champ de la dépense. Peut-être à une démarche de labélisation concertée des lieux où réaliser cette dépense. On pourrait favoriser les librairies indépendantes par exemple, les théâtres, les initiatives remplissant un certain nombre d’exigences. Cela s’imposera peut-être d’ailleurs, car enfin il faudra bien trouver un périmètre qui exclura certaines dépenses. Dans la confusion philosophique régnante, « tout » peut devenir « culturel ». On a proposé d’inscrire la gastronomie française au patrimoine mondial de l’humanité. Pourquoi ne pas s’acheter des jambons avec le chèque de Matteo ?

 

L’accès à la culture, si on la considère plus restrictivement que par la notion de « contenu », mais peut-être, comme j’aime le faire, comme la rencontre d’une démarche artistique authentique (non dictée par « la demande » au sens marketing mais par la geste artistique) et un public, se confronte-t-elle à des barrières financières ?

 

Oui en partie, certes. On sait d’expérience que les initiatives de gratuité des musées ont attiré un public plus nombreux. Mais on sait aussi que ce sont souvent les mêmes qui ont déjà auparavant visité les lieux culturels qui aiment à y revenir. On sait aussi que des tas de gens ne lisent jamais, malgré le coût très modique d’un livre de poche d’occasion. On sait que des gens sont disposés à s’endetter pour aller voir une prestation scénique lamentable d’un chanteur mythique sénile, mais ne se rendraient pas à la comédie française gratuitement. Les obstacles à la culture sont divers, s’entremêlent, comportement des enjeux de distinction, reposent sur des préalables éducatifs. Ils s’expliquent aussi par des barrières structurelles, telles que les conditions de diffusion dans le cinéma, l’aménagement du territoire. Le critère financier est un point parmi beaucoup d’autres. Si la gratuité était la clé, les bibliothèques publiques déborderaient de demandes de prêts. Ce n’est pas le cas.

 

Dans la culture on parle aujourd’hui de « public empêché », avec cette manie de l’euphémisme qui frappe les cadres. Ils ne sont pas empêchés que par l’argent, loin s’en faut. Il y a ce film de Woody Allen où il campe un type un peu crapuleux, dans un couple déjà âgé, enrichi contre toute attente par une recette de cookies de sa femme. A aucun moment ils n’arrivent à s’intégrer à leur nouveau milieu, sont manipulés, et se ruinent en dépenses clinquantes. Ils finissent, déçus et déprimés, par revenir à leurs appétences, et à se remettre au poker enfumé avec les copains.

 

Ces sommes allouées aux individus-électeurs sont considérables. Elles auraient pu servir à déployer des politiques culturelles. Le cinéma italien, en mauvais état, pleurant son passé glorieux, aurait gagné à un soutien public, qui a permis à la France de défendre son cinéma. L’éducation artistique aurait pu être renforcée. Les médias publics consolidés dans une capacité à présenter des programmes culturels capables de concurrencer les shoots de sucre de la sale télévision berlusconienne. Les équipements culturels auraient pu bénéficier de leviers à l’investissement. Bref, pour que la culture trouve son public, il convient qu’une offre aille à sa rencontre, qu’elle survive. Le statut de l’intermittence par exemple est un de ces moyens, car il est besoin d’artistes pour le créer, ce spectacle offert par Matteo.

 

Le statut de l’intermittence, la commission d’avance sur recettes, le financement d’Arte, les règles de quotas… Tout cela dessine une politique de contingentement du marché. La décision de Matteo Renzi, pour sa part, sous couvert de générosité, se livre au marché.

 

Le marché, contrairement à ce qu’il prétend, façonne la demande, c’est le rôle du « producteur » culturel. Ainsi le choix de s’en remettre au marché, en flattant la liberté du consommateur culturel, n’est pas neutre sur le visage même de la culture qui ressortira de cette aventure. Visage tellement abîmé par le berlusconisme. Matteo Renzi donne un visage légèrement keynésien au berlusconisme, finalement.

 

Sous couvert de volontarisme public, c’est un magot considérable qui est donné au marché, et ignore tout soutien à la création et à la diffusion de la culture. Or, sur le marché des biens culturels, accessibles à la consommation individuelle, qui domine ? A qui va donc ce cadeau ? A des oligopoles qui lient les médias et les productions culturelles. Et Matteo part à leur conquête politique pour conserver le pouvoir. Les 500 euros de Matteo alimentent une forme particulièrement habile du social libéralisme culturel.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Nicolas 10/09/2016 11:33

Bonjour et merci pour votre article, très pertinent je trouve. La confusion de plus en généralisée entre Culture et show business, confusion, collusion parfois délibérément organisée comme ces théâtres de province qui cherchent à tout prix à obtenir "le spectacle phare à Paris avec telle ou telle star" est une aliénation dont nous n'avons pas fini de subir les conséquences...

jérôme Bonnemaison 10/09/2016 16:48

merci !

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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