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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 20:21
Le temps humain, douce folie -« Trahisons de la mémoire »- Héctor Abad, paru dans la Quinzaine Littéraire


Moi qui suis foncièrement inepte en compréhension de la science, j’aime écouter les tentatives donquichottesques de savants comme Etienne Klein, d’essayer de nous transmettre sincèrement, sans démagogie spectaculaire (l’aventure réelle de la science l’est suffisamment pour nous émerveiller), les acquis de l’astrophysique, avec leur sagacité pédagogique. Sachant qu’ils ne sont véritablement pénétrables que par les équations. Ils essaient toutefois, démocratiquement.

 

Etienne Klein explique que lorsqu’on parle du Temps, on use de formules qui datent de Ptolémée. On dit par exemple : « le temps passe », ou « gagner du temps », expressions grossièrement fausses. Non seulement la langue, qui se réforme lentement, manque totalement de flexibilité face à la science et ses bonds révolutionnaires, mais il est probable qu’elle ne puisse conduire qu’à des impasses, ne pouvant camper que sur les catégories fondamentales de notre entendement. Nous sommes ainsi enfermés dans le signifiant « origine » parce que nous ne savons réfléchir qu’en termes de causalité, de début et de fin. Nous ne savons pas penser le néant, autrement qu’en lui donnant un signifiant, sinon ce ne serait pas le néant. Or rien ne dit que l’univers soit à notre mesure. On commence plutôt à penser le contraire.

 

Toutefois, considérons comme l’épistémologue hétérodoxe, Paul Feyerabend, que « tout fonctionne » pour penser le monde et avancer. Il y a la poésie et la prose, en plus des équations. Certaines littératures ont consciemment ou non, tiré les leçons des révolutions de la science. Notamment la littérature Borgésienne, qui manifeste les doutes planant sur les natures des phénomènes spatiaux et temporels. L’existence d’univers multiples, hypothèse soulevée par les scientifiques, adopte chez Borgès la forme poétique d’un « jardin aux sentiers qui bifurquent ». Les intuitions littéraires sont elles aussi pertinentes que les équations ? Rejoignent-elles leurs intuitions ? « Ce ne sont pas des fictions que j’écris » a dit en substance Philip K Dick dans une conférence narrée par Emmanuel Carrère, « ces choses-là existent ». La littérature a fait du soupçon qui plane sur la séparation entre le réel et l’irréel, le passé et le présent, sa substance même. Un écrivain considérable a lui-même conclu une somme par un ouvrage intitulé : « le temps retrouvé »…

 

Héctor Abad, le colombien, est un borgésien assumé, comme il le rappelle dans ses récits autobiographiques publiés sous le titre « Trahisons de la mémoire ». Les auteurs travaillent « le temps psychologique ». Cette expression irrite certes un Etienne Klein, pour qui il n’y a qu’un seul Temps, vécu de manière différente selon le point de vue. La relativité du temps ne signifie pas que le Temps soit relatif à sa perspective, c’est bien une propriété du Temps, du seul Temps, phénomène physique. Les évènements s’écoulent « dans le temps », conviction scientifique que Bergson regrettait, car elle nous prive, en transformant le Temps en second espace, de la magie de l’instant sans cesse recréé.

 

Il y a bien un rapport humain au Temps. Que ce rapport puisse nous informer sur le Temps lui-même, nous ne le savons pas. Peut-être, d’ailleurs, le Temps est-il une dimension purement humaine ? Une illusion de la conscience. Peut-être y a-t-il seulement de l’Etre, ce que prétendent les savants « présentistes » ? La littérature, par l’exploitation de la mémoire, et de la fiction, se promène dans ces méandres joliment brumeux. Dans « Trahisons de la mémoire », Abad évoque des souvenirs de sa vie où ces incertitudes jouent un rôle essentiel, tout en démontrant qu’elles sont aussi le sel de la vie, une revanche sur la condition humaine, dont les failles infernales sont comme renversées. Nous vivons avec des souvenirs, des fantômes. C’est un poids, mais aussi l’occasion d’appréhender le présent et le futur autrement.

 

L’ouvrage d’Héctor Abad offre grande place à une véritable enquête policière qui concerne Borgès, justement. Elle commence avec un souvenir déchirant, évitant de sombrer dans une sorte d’obsession bibliophile, qui m’aurait personnellement ennuyé. Héctor Abad a vu son père assassiné par les sicaires de la dictature colombienne. Il a recueilli un poème anonyme dans sa poche, un poème sur le temps, qui comporte ce vers borgésien : « nous voilà devenus l’oubli que nous serons ».

 

Il va très longuement enquêter sur ce poème, pour trouver comment il est arrivé là, et quel est son véritable auteur. Chemin faisant, c’est sa propre vie qu’Héctor Abad, pourtant à la recherche du passé, va construire, à travers les correspondances et les rencontres. Une manière de poétiser sa vie même. Comme si le passé fécondait l’avenir si on savait l’utiliser. Héctor Abad trouvera le fin mot de l’histoire. Sur la route, il constatera toute la fragilité de la vérité. Elle existe, indubitablement, puisque ces vers ont bien été écrits. Il y a de la vérité puisqu’il y a de l’Etre. Mais cette vérité est-elle appréhendable d’un seul regard ? Ce sont parfois des mensonges qui conduisent à la vérité, comme des indices. La différence entre la vérité et le mensonge est difficilement démêlable, puisque les souvenirs se recomposent sans cesse et sont relatifs. Une rencontre qui a terriblement compté pour l’un est un détail enfoui ou un refoulé pour l’autre, qui vient lui demander de la narrer. « Je suis de plus en plus convaincu qu’une mémoire est seulement fiable quand elle est imparfaite » dit l’auteur. Trop solide, la mémoire semble comme colmatée. Le mensonge « a toujours des contours trop nets ».

 

On ne saurait se départir d’une nostalgie, toute sud-américaine, qui exsude de la musique du continent, puisque ce travail sur la mémoire ne peut que rappeler, malgré les bonnes surprises, les coïncidences heureuses que nous rencontrons et conduisent à douter du hasard. Il nous confronte à la vie qui s’écoule ; à la différence, de vérité et d’intensité, entre le réel et son souvenir. « Si la vie est l’original, le souvenir est une copie de l’original et son écriture une copie du souvenir ».

 

En enquêtant, l’auteur trouve des vérités. Cela le rassure, sur l’intégrité de ses souvenirs. Car à trop évoluer entre les sillons de la réalité et de la fiction, du présent et de l’évocation du passé, la question se pose du rapport à la folie. Question posée à tout amoureux de la littérature : « j’ai toujours pensé que la passion littéraire (…) a une étroite parenté avec la schizophrénie ».

 

Les souvenirs de réfugié politique en Italie d’Héctor Abad permettent d’aller encore plus loin. Dans la mesure où le réfugié subit des secousses violentes qui mettent en question son identité, sa continuité. Ici aussi, la vérité dépend du point de vue. Les souvenirs de réfugié politique d’Abad sont à contrecourant du couramment véhiculée sur l’exil. Alors que le réfugié, ici veut oublier, on l’aide à se rappeler et à plaider sa cause. Il est appelé à ériger en statut ce passé qui le meurtrit. De ces tiraillements entre le passé, le devoir de mémoire, l’attente de la société envers les martyres de la liberté, peut d’ailleurs surgir l’imposture, comme le rappelle magnifiquement ce récit sublime récent de Javier Cercas : « L’Imposteur ». Abad est obligé, aussi, de mentir aux italiens qui l’accueillent, jusqu’à transformer son identité et en l’occurrence son accent, pour « faire espagnol » et non colombien, afin d’obtenir un métier de professeur. Ces passages m’ont ému, car étant d’une famille de réfugiés, j’ai pu constater la nécessité de recomposer le passé pour avancer. Par exemple la francisation des prénoms, les jeux d’Etat-civil à l’arrivée pour se jouer des bureaucraties ou tourner des pages.

 

Or, le plus aisé est de finir par croire aux fictions qu’on a édifiées par pur pragmatisme. C’est alors que l’adaptation à l’Histoire suppose une douce folie consentie.

Douces démences sous contrôle, faiblesses et onguent de notre condition d’êtres métaphysiques et jetés dans les chaos du monde.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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