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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 08:30
de la chronique d’un premier roman – « Les dégénérés », Lucien Blard

Quelqu’un qui écrit un avis sur  un livre n’a pas à se préoccuper  essentiellement de savoir  s’il serait « capable de faire aussi bien ». Même s’il écrit aussi par ailleurs. Il écrit en tant que lecteur. Un livre est écrit pour  être lu et finalement le lecteur  a toujours le dernier  mot. C’est pourquoi un écrivain doit se préparer  à être jugé.

Mais cela n’empêche pas le chroniqueur  ou le critique, que sais-je, de penser  à ce qu’il accomplit. Il n’est pas tenu de se comporter  en consommateur . Il peut apprécier  un texte dans la dynamique d’une oeuvre. Un premier roman est un premier roman et il faut bien commencer .  On ne jugeait pas Michel Platini à Nancy comme à la Juventus.

Le livre dont je vais parler  ici est un premier roman. Je me lance dans une introduction un peu inhabituelle car  il se trouve que le chemin qui m’y a mené est inhabituel. Je connais de très loin l’auteur , qui est un « ami » sur un  réseau social. Spirituel et   rigolo. Et mon affection lui est quelque peu acquise d’avance au regard d’un caillou dans la chaussure que nous partageons. Après tout l’amitié quotidienne sur les réseaux rapproche t-elle peut-être plus qu’elle ne semble. Ou pas.

J’ai vu qu’il publiait un   roman. « Les dégénérés « , de Lucien Blard. Je lui ai proposé de le lire et de dire mon avis ici et là.

Je n’aurais pas eu une chance sur dix mille de lire son  roman, noyé dans la profusion des parutions, et la galaxie vertigineuse du patrimoine littéraire. Je ne suis pas certain que le sujet m’aurait d’ailleurs attiré au  regard de mes aspirations, si j’avais lu un papier , même positif, sur  » les dégénérés« , ou si je l’avais croisé sur un étal, avec sa couverture évocatrice d’ un texte houellebecquien. Ce n’est pas le cas d’ailleurs. Nous n’avons fort heureusement pas droit à du Sous Michel.

En tous les cas, j’ai lu, parce que Lucien B. a été édité.

-J’en profite pour dire, parce que je  reçois sur mon mail de blogueur  des propositions de texte à faire connaître, comme tous les blogs de cet acabit, que je ne lis pas les auto éditions. Il y a déjà des myriades de livres publiés. Je crois au filtre d’un lecteur . Il ne suffit pas, je suis désolé, de dire « je vaux d’être lu » pour  solliciter  avec succès un temps volé dédié à la lecture, activité anormale en ce monde. Quelqu’un a dit , je ne sais plus qui, que Kafka ne serait pas édité aujourd’hui au  regard des conditions de l’édition contemporaine. Je n’en sais rien. Peut-être, oui, le génie sommeille t-il. Mais il n’empêche que je m’en remets, face à l’immensité, au signal des vigies que sont les éditeurs, en sachant qu’ils ne sont pas toujours épatants non plus.-

Evidemment,  le   respect du à Lucien Blard, et à tout auteur , implique que l’on dise ce qu’on pense. Sans concession, mais avec la lucidité évoquée plus haut. Je m’y astreindrai, en tant que lecteur . Je ne sais pas si je pourrais faire « mieux » que lui. En tout cas je ne l’ai pas fait. J’ai publié des articles, un essai dans le domaine social, mais pas un roman. Mais ce n’est pas la question posée. La question est posée au lecteur que je suis.

Si j’étais éditeur  – un   rêve qui n’est pas à ma portée – je me demanderai : « est-ce un écrivain qui a déposé cela ? ». Et d’emblée je réponds oui. Lucien Brard n’a pas été édité par  mégarde. C’est un écrivain.

Pourquoi ?

Parce que je n’ai pas lâché le livre, et pas seulement par  respect mais aussi envie d’aller  au bout de ce voyage. L’auteur  parvient à percer  cette mystérieuse gangue qui sépare un texte de son  récepteur. Percée qui donne envie de continuer  et de croire à la fiction qui est proposée. Voilà une première  raison de confirmer arbitrairement Lucien Blard comme écrivain. J’imagine que c’est déjà beaucoup, connaissant son tempérament, un peu…

Et puis surtout le  roman émeut malgré son orientation drolatique, qui n’est que le remède de l’angoisse du narrateur. ll conte les malheurs d’un enfant obèse, angoissé, mal dans sa peau à notre époque. Malheureux dans sa famille bourgeoise. Du. point de vue narratif de l’enfant en question. Et on partage cette douleur.

Ces deux éléments clarifiés, on peut dire qu’il s’agit d’un premier  roman honorable, d’un écrivain en devenir . Qui a beaucoup donné, il me l’a dit, mais on le sent tout de suite, à ce  roman. Le lecteur  n’est pas non plus tenu d’ignorer  le courage qu’il y a à écrire.  Même si ce courage ne suffit pas à faire aimer  une lecture.

ll me semble cependant que « les dégénérés  » a les défauts qu’on peut s’attendre à trouver  dans un premier roman. Mais on doit lire toutes sortes de textes. La consommation du « best » désigné ne sied pas de mon point de vue à une aventure passionnante de lecteur . Parce que l’esthétique a indéniablement une dimension comparative. Et Lucien Blard lui-même aura plaisir  à se voir  s’extraire des limites de son premier  opus, quand il grandira comme écrivain.

De quels défauts s’agit-il ?

L’influence, d’abord. Céline, Audiard. L’argot. L’auteur  laisse trop transparaitre sa passion pour  ces  registres de langage qu’il a aimés dans « le voyage…  » ou « Mort à crédit », qu’il a savourés dans les interprétations de Blier , Ventura ou Gabin. Seulement, ce fantasme là est plaqué. Sociologiquement plaqué. Les gens dont il s’agit ne parlent pas de la sorte à mon sens.

L’auteur  est donc moins convaincant dans les dialogues et monologues nombreux que lorsqu’il laisse le narrateur  s’adresser  plus simplement à nous, avec un talent descriptif certain, qui est le meilleur de  son écriture, avec mention spéciale pour  les évocations urbaines. Le fantasme littéraire l’a emporté sur  un certain  réalisme. C’est dommage, mais ce qui tient tout de même le livre c’est que Lucien Blard manie bien ces  registres argotiques, qu’il y loge d’innombrables trouvailles.  Mais enfin… Lucien, c’était moins une ! La dissociation menace entre le  registre et le fond de l’affaire.

Le  registre est tellement insistant, commun aux personnages, qu’il est travaillé durement et que ce travail se voit un peu trop. Un défaut classique des premiers  temps. L’idéal pour  un livre c’est de laisser  oublier  son style. Car  qu’on le veuille ou non le style est un moyen de toucher  une âme. Lucien Blard ne parvient pas encore à ce stade, car sans doute il veut être littéraire, comme en atteste sa radicalité en matière de juste conjugaison. Littéraire dans une veine spécifique, célinienne. Mais littéraire tout de même. La fabrication est donc par  trop visible.

Il y avait du risque à écrire avec si peu d’argument de départ. Un enfant malheureux dans une famille bourgeoise, objectivement, il y a plus spectaculaire. Et cependant le roman tient debout. J’y ai décelé aussi une densité sur  fond  rare qui me suggère l’hypothèse d’une influence possible de Malcom Lowry et son  » Au dessous du volcan« .

Le roman touche. C’est bien l’essentiel. Il touche, par  la description fort réussie de l’angoisse omniprésente d’un enfant en proie à la vulgarité d’une famille à la fois envahissante et absente, préoccupée par  toutes sortes de billevesées sociales, mais inapte à l’amour. Or on ne demande que ça, de l’amour . Le propos dépasse le milieu sociologique des parvenus ou des fins de  race. C’est la déception d’un enfant parmi les adultes qui se laisse voir . Et cela, c’est touchant. Malgré bien des égarements graveleux, céliniens aussi, qui personnellement me laissent froid, j’ai partagé le sentiment de perdition d’un petit pré ado mal foutu. Et j’en salue Lucien Blard.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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