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12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 19:03
rire, pleurer, comprendre - "Les soldats de salamine" - Javier Cercas

C'est le troisième livre de Javier Cercas que je lis, je n'avais pas voulu commencer par son grand succès, l'opus qui l'avait fait connaître en France. "Les soldats de Salamine" est dans la veine de ce que Cercas pratique le mieux : le récit réel , mêlé à l'introspection partagée en confession sans fards.

 

C'est un livre sublime, inmanquable. 

 

J'aime beaucoup ce genre littéraire particulier, que l'on retrouve en France avec Emmanuel Carrère ou encore avec Molina, compatriote de Cercas, dont je parlerai bientôt dans ce blog. C'est un genre digne, moderne, respectueux de l'intelligence du lectorat, complice, et courageux. Il fuit le narcissisme "autofictif" clos, ouvre les yeux sur le monde, mais tire les leçons de l'histoire de la littérature en s'écartant du narrateur omniscient, difficilement tenable, si loin de l'époque classique glorieuse du roman.

 

ll tisse ainsi un lien constant entre le grand large et la subjectivité, l'auto-analyse et la passion politique. Il surmonte finalement la pseudo contradiction entre l'individuel et le collectif. Il accompagne le lecteur comme un ami, car lire est une transformation, mais écrire aussi.  L'auteur du récit réel, quand il assume sa subjectivité, se transforme pendant le roman, et nous invite à visiter ce processus et à partager une aventure humaine commune.

 

Le récit narre des événements, mais il est en lui-même événement, dans sa préparation ou son écriture. Pour Cercas, c'est la phase préparatoire qui est investie. Le moment qui précède l'idée du récit, et l'enquête qui l'accouche. Cercas n'est pas précisément dans le méta littéraire, il ne propose pas précisément de réflexion aboutie sur l'écriture, sur le genre qu'il investit. ll insiste plutôt sur l'écriture comme activité qui transforme la vie en la menant, comme un coup de dés, vers des directions insoupçonnées, des rencontres imprévues, à partir d'une intuition. D'une anecdote qui déclenche une curiosité insatiable. Qui ne peut se satisfaire que dans la recherche et l'élucidation dans l'oeuvre.

 

Ce que j'aime aussi dans Cercas est son obsession, et ce qu'il dit de la littérature comme passion forcenée. Ecrire est une activité obsessionnelle. Ecrire avec talent et générosité, je veux dire. Ecrire ce n'est pas se mettre sur une chaise et raconter sa vie. Ni pour Duras ni pour Cercas. Si la première se noie dans les mots pour recréer le langage, le second poursuit inlassablement une obsession, ce qui nécessite de lâcher son travail de journaliste pour ne plus penser qu'au livre, partir à la recherche des témoins, des témoins de témoignages, lire tout ce qui peut l'être à la trace d'indices comme d'éléments de compréhension.

 

Ecrire n'est pas un loisir. Ecrire n'est pas une facilité. Il n'est nul besoin de céder au mythe romantique de l'écriture - qui cependant comporte l'"inspiration" tout en magnifiant l'écrivain outrancieusement- pour cependant reconnaître que l'écriture est une tâche opiniâtre. Pour toucher autrui, il y a un coût.  Ecrire est donné aux maniaques. Et précisément aux maniaques de l'Humain, pour qui "rien d'humain" n'est "étranger". Car un écrivain comme Javier Cercas est tout aussi avide de saisir ce que ressent un fasciste détestable qui erre dans un no man's land désertique, affamé et paniqué, que d'écouter un ancien républicain ignoré exilé en France depuis des décennies et qui n'a jamais été entendu par quiconque. De le saisir par le travail même de l'écriture et de le partager.

 

Comprendre, rire, pleurer. Le littéraire n'est pas le philosophique, en ce sens. Il est une autre approche, et même son négatif.

 

Ici le déclencheur est une simple scène, parmi des myriades possibles, de la guerre civile espagnole, qui fascine Cercas. Un dirigeant phalangiste historique, poète et littérateur talentueux mais mineur, resté en prison toute la guerre, est emmené, durant la débâcle républicaine, dans un coin paumé pour être exécuté. Mais les fusilleurs le ratent, il s'enfuit dans la nature et s'enfouit à moitié sous la terre. Un milicien le retrouve vite, le regarde cruellement, et puis fait comme s'il n'avait rien vu. Le phalangiste survit, grâce à des intrigants "amis de la forêt". Il deviendra Ministre de Franco. 

 

Cercas, alors journaliste, passant par un phase de dépression, largué par son épouse et partageant beaucoup de temps avec une fille, Conchi, quelque peu délurée et rien moins qu'"intello", mais jouant un vrai rôle dans la maturation du livre, se lance dans une longue quête pour comprendre ce qui s'est passé lors du face à face entre le franquiste enlisé dans la boue et le perdant magnanime. II ne sera pas déçu par ses rencontres, par ce qu'il apprendra de la guerre.

 

Nous pourrons, nous lecteurs, en tirer librement une belle leçon. Que Cercas n'a pas besoin de verbaliser, faisant confiance à son lecteur. Une leçon, qui tient en un Paso Doble mélancolique.

 

Chemin faisant, on s'émeut de la mémoire des vaincus, on rit de l'auto dérision de Cercas qui nous décrit ses aventures picaresques d'enquêteur.

 

Un écrivain est grandiose et inutile. ll traque l'essentiel et des fantômes. Il est constamment tiraillé entre le sentiment d'une infinie vacuité de son activité et celui de donner vie à des héros disparus.

De cette tension naît le doute, déminé par l'humour.

De ce doute naît la distance, sur le rôle de l'écrivain, mais aussi sur l'Histoire et les hommes. Nous sommes loin des légendes bariolées sur la guerre civile espagnole, que chaque camp a agitées et agitent encore - je ne suis pas le dernier à y être sensible d'ailleurs -. Avec sa capacité critique instinctive, sa manière de prendre les hommes à dimension d'hommes et de ne pas les transformer en personnages homériques, Cercas les rend plus admirables encore, car plus touchants, plus identifiables à nos propres vies.

 

Le récit réel, il ne faut pas s'y tromper, n'est pas genre si éloigné de la fiction. Car qu'est-ce que le réel ? Le réel de qui, de quand ?

 

Chaque découverte de l'enquêteur est fragile, menacée par la mémoire sélective, les impostures, les exagérations, les vantardises et les petitesses manipulatrices, les nécessités de mensonges parfois imposées par les contexte. La guerre civile, de par son intensité, de par ses menaces sur la vie, de par ses destructions et ses hontes rebues, ses oublis vitaux et ses résiliences, vient encore plus bouleverser ce fameux "rapport au réel".

 

Aussi le romancier retrouve sa place dans le récit réel, pour combler les vides et les interstices, pour imaginer la densité des scènes qui ont eu lieu mais dont l'écriture peut restituer un effet de réel manquant. Le littéraire s'engouffre ainsi dans la réalité, et interroge la notion même de réalité, qui médiatisée par le langage, s'offre tout entière au génie indispensable de l'écrivain. Avec le temps, les individus, qui plus est, se mêlent, deviennent des archétypes. Un milicien qui "était là" ressemble beaucoup, de si loin, à un autre milicien qui était là. Les vivants parlent au nom des morts, comme l'auteur redonne une voix aux morts oubliés. Aux glorieux perdants d'abord.

 

p.s : J'oublie de dire que roberto Bolano, que Cercas a bien connu, est très présent dans ce récit, accompagnant l'auteur comme ami, dans la maturation du livre et la recherche de la "vérité". Ce qui contribue à rendre plus émouvant encore le livre, surtout quand on connaît en tant que lecteur les obsessions et la biographie de Bolano.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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