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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 14:46
Comme un avion sans cap - « L’opium du ciel » -Jean-Noël Orengo ; paru dans la Quinzaine Littéraire

 

« L’opium du ciel », roman de Jean-Noël Orengo, ne marquera sans doute pas l’histoire du roman. Il mériterait cependant sa place dans une illustration future des mœurs de notre époque et d’une littérature qui en est le fruit. Au départ, on peut être séduit et attiré par l’idée de départ : choisir un drone comme narrateur. On ne saurait en effet réhabiliter avec plus d’à-propos contemporain la notion de narrateur omniscient. Belle idée.

 

Ce drone va raconter sa propre vie, qui commence de nos jours et semble se prolonger jusqu’en des temps apocalyptiques peu éloignés. Rien qu’en cela le roman est symptomatique. Une grande partie d’entre nous ne doute pas de la fin des temps, ne pense plus à la manière de l’éviter, mais songe déjà, par la description, à en apprivoiser l’angoisse, ou à s’en délecter, je ne sais.

 

Le drone peut tout survoler, il zoome, il télécharge tout ce qu’il veut et s’infiltre dans les réseaux. D’où l’intérêt de son choix pour peindre une époque, la nôtre en particulier, celle des relations immatérielles, mais non pas virtuelles, confusion que l’auteur ne réalise pas. Ce drone, qui finira par s’appeler Jerusalem est un hybride unique, recomposé d’un modèle militaire chargé de liquider des djihadistes au Moyen Orient, et d’un modèle domestique, de ceux qui se vendent aujourd’hui à la FNAC, importé sur ce théâtre de guerre par une de nos fameuses « radicalisées » converties. Elle réalisera l’alliage avec les restes du drone américain pour le retourner contre le camp adverse. Puis tombant aux mains d’anthropologues marginaux mais brillants vivant dans une sorte de communauté incertaine, le drone accédera, connecté à la toile, à une immense connaissance, à la conscience de soi, et aux préoccupations de ses nouveaux maîtres, dédiés à prouver que les premières manifestations du déisme impliquaient une figure féminine, qu’en remontant les pistes juive et hindouiste on peut en retrouver la trace.

 

C’est l’oubli de ce pôle féminin transcendant, qui impliquait toute une conception féconde du monde, pour le drone comme pour ses parents d’adoption, et peut-être pour l’auteur, je ne sais, qui expliquerait nos malheurs, nos guerres. Le monothéisme patriarcal, voilà l’ennemi. Ce qui suppose d’ailleurs que la religion soit le vrai motif, premier, de la guerre, ce dont on peut légitimement douter. On peut aussi prétendre qu’il n’en est qu’un motif de mobilisation.

 

Et puis le drone nous entraînera plus loin, jamais rassasié, attiré vers l’Est, comme la richesse, comme Alexandre le Grand, s’autonomisant peu à peu, grâce à une intelligence artificielle densifiée, s’intéressant aux amours et à une sexualité qui le fascine d’autant qu’elle reste inaccessible à sa réalité machinique.

 

Il ressort de cette lecture, malgré l’affirmation féministe embryonnaire, un certain nihilisme. Et d’ailleurs, si on en revient au titre lui-même, il exprime parfaitement un certain nihilisme de refuge. Notre époque ressemble à une mangrove entremêlant l’électronique, la chair et l’acier. Un immense chaos, dominé par un inceste glauque entre la technologie et la spiritualité qui contre toute attente a survécu à la science et a même retrouvé de sa vigueur comme le prévoyait Malraux.

 

Les êtres humains s’y perdent, leurs sentiments y sont atrophiés, la mondialisation paraît tout écraser, en même temps que les cloisons, semblent infranchissables pour beaucoup de personnages croisés. Seul le drone a accès à la mobilité, à la liberté. Il semble attachant pour ses propriétaires successifs, de ce fait, car il vole pour eux, assignés par la lourdeur des fonctionnements sociaux devenus extrêmement baroques. « L’opium du ciel » semble bien le symptôme d’une époque dépressive de trop de réalité, de surplus d’information, de trop de perception, alors que la liberté de mouvement réelle est corsetée. La sexualité, comme souvent dans la littérature de notre temps, y est décrite comme sale, vectrice de Thanatos. Sans doute cela est-il imputable à la frustration du drone, mais tout de même. On retrouve un goût de l’érotique scabreux qui semble un passage trop souvent obligé dans la littérature contemporaine.

 

La partie la plus réussie du roman à mon sens met en scène un drone qui veut tisser des relations humaines et se fabrique des avatars sur le réseau social. L’auteur en démontre une belle connaissance, et en explore les aspects les moins étalés. Ce qui se passe en « MP », souvent l’essentiel.

 

La forme de ce symptôme d’époque est cohérente. C’est nécessairement une écriture très baroque, fourmillante, dense, jusqu’à la limite dangereuse de l’indigeste qu’elle ne franchit certes pas, mais prend le risque de tutoyer. Encore ici, le roman a valeur de symptôme. On dirait que pour l’édition, la capacité au baroque, la densité du langage, la réhabilitation de mots négligés, l’usage de lexiques spécialisés infusés dans le romanesque, tiennent lieu de valeur littéraire. Ajoutons-y du sordide, du pessimisme, du nihilisme, de l’érudition, et nous aurons alors un texte à publier sans aucun doute. Malgré tout ce talent certain, étalé par Jean-Noël Orengo, on peut se demander, néanmoins, ce qui fait sens pour le lecteur. Le lecteur, en tout cas, se le demande. Il faut voir comme on nous parle.

 

Jérôme Bonnemaison

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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