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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 18:53
Empoisonner le langage - «  Ressentiments distingués » - Christophe Carlier, paru dans la Quinzaine Littéraire

 

C'est un petit roman cruel, écrit comme un conte, d'un point de vue légèrement omniscient, doucement misanthropique, bien mené. Déroulé d'une élégante prose, claire comme l'eau ensoleillée, légèrement lâchée vers le poétique. Il reprend le thème du « Corbeau », des lettres anonymes, que Clouzot ou Boisset avaient utilisés au cinéma.

 

Nous sommes dans une île imaginaire, isolée du continent. Peuplée d'une population peu nombreuse , ramassée sur l'île dans un bourg principal étroit où l'on trouve très peu d'espaces communs, l'épicerie et le café, fréquentés selon des lois sociales inexprimées mais réelles.

 

Le « Corbeau »imaginé par Christophe Carlier, se met à envoyer des cartes postales aux habitants de l'île, très joliment investie par les descriptions, omniprésente, personnage peut-être principal du roman. Comme un corps géant, innervé par les liens sociaux. On pourrait d'ailleurs penser ce roman comme une allégorie d'un cancer social. Une cellule dégénère et prolifère, rongeant toute la vitalité de l'organisme.

 

Ces « ressentiments distingués » s'agrègent en petites phrases, allusives, distillées. Sans menace. La plupart du temps sans aucune diffamation. Juste des allusions perfides à des défauts des insulaires.

 

Rapidement, en constatant l'impact obsédant de son initiative, le Corbeau augmente sa production et la pérennise, sème l'angoisse dans la vie de l'île, répand la suspicion et la paranoïa. Mais en même temps, n'est-ce pas, il se passe quelque chose, enfin. Et cela est aussi une jouissance inavouable.

 

Quant au corbeau, il jouit du pouvoir psychologique, de l'emprise qu'il entretient sur ce petit monde clos. Mais son jeu pervers a aussi des effets paradoxaux. Certains envient le corbeau, aimeraient aussi recevoir des cartes, et l'on voit même une femme qui profite de sa carte postale pour changer de vie et devenir heureuse.

 

C'est un monde qui rappelle Simenon. De petites gens, dont la discrétion et le calme cachent le potentiel destructeur. Ils ne sont pas très actifs. Ils trompent leur ennui par l'observation des autres. On deviendrait vite terrible et la solidarité obligée de coexistence de ces insulaires pourrait virer au massacre assez rapidement. C'est un petit roman d'intrigue psychologique qui rappelle que le vernis de la civilisation est fragile, que la violence n'est pas forcément spectaculaire non plus. Elle n'est pas l'apanage, non plus, du genre masculin.

 

La vraie jouissance décrite chez ce Corbeau, c'est celle de l'efficacité des mots.

 

Car ces cartes postales sont à l'économie. Lapidaires. Viser juste, avec les mots, travaillés jusqu'à l'os, c'est sans doute prendre sa revanche sur le réel, accessible seulement par les mots, mais que les mots peuvent donc transformer.

 

A la damnation du langage, le Corbeau oppose, par un retournement pervers, l'utilisation du langage comme un poison qu'il distille à doses homéopathiques, via la tournée d'un Facteur, Gabriel (ironiquement le nom du messager céleste) devenu malade de jouer ce rôle de transmission. Pourtant, le gendarme de l'île est sceptique. Il n'y a pas de délit caractérisé. Pas de menace. Il n'y a pas besoin de se situer en dehors de la Loi pour être dévastateur.

 

Le Corbeau, narcisse se rêvant en Athéna de l'île, ne fait que souligner certains travers de ses destinataires. Est-ce si grave ? Oui, car la cohésion en pleine lumière repose sur l'ombre du silence Sur une stricte discipline du social, brisée par les envois anonymes. Par contraste le Corbeau démontre que notre coexistence dans la cité a pour condition la rétention, la continence verbale, le mensonge par omission. Ou si l'on est plus optimiste, la délicatesse de se taire. Kant n'est point bienvenu sur l'île.

 

Ce qui ne se dit pas est tout aussi, voire plus utile, au lien social, que ce qui peut s'exprimer.

 

Pourquoi une île ? Parce qu'elle évite les effets d'éviction. Nous sommes dans la métaphore parfaite d'une société. La société doit perdurer, ce qui requiert des qualités de diplomatie constante. Et puis le Corbeau écrit et verse son acide sur les liens. Dans son geste on ne peut lire que la conséquence de l'insupportable promiscuité d'une société fermée. Elle étouffe. Ce n'était pas « mieux avant » sans doute. On se souvient par exemple de ce film, « Le retour de Martin Guerre » avec Baye et Depardieu. Nous respirons, vraiment, avec l'urbanité. Nous le payons de la précarité de l'existence, mais nous respirons. Les cartes postales viennent éclater la gangue du social, trop lourde dans ce système fermé.

 

Comment devient-on un pervers ? Un Corbeau ?

 

Une scène inaugurale de la perversité est proposée. Elle est particulièrement instructive. C'est l'étrange étrangeté d'un événement non planifié, qui ouvre cette envie d'une toute puissance. Il suffirait de peu, ainsi, pour faire un pervers. Un jour, le Corbeau enfant, a cassé une tasse. Cet incident a manifesté une sorte d'intervention possible sur le réel. La possibilité de briser la continuité du social « naturalisé » Ce sentiment devait être retrouvé plus tard, par le passage à l'acte.

 

Le véritablement terrifiant, dans ce roman qui dit crûment notre dépendance à autrui, c'est que le Corbeau l'emporte, dans la mesure où sa démarche va contaminer toute la petite société. Si le Corbeau est dénoncé et stigmatisé, tout le monde, en son sillage, se comporte finalement comme un Corbeau. C'est que l'altérité tisonne nos faiblesses. Certains, pourtant, rares, agiront en contre poisons. On les retrouve toujours, ponctuels, face aux pervers.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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