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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 16:44
L'interminable bras de fer avec Dieu - "Histoire du libertinage" - Didier Foucault

Rassurons tout le monde immédiatement. 

 

Par "libertinage" on entendra ici, comme dans le livre dont il est question, la désobéissance aux dogmes et aux prescriptions du christianisme. Et non la compréhension post moderne.  Le mot "libertinus" vient de très loin, il désigne les esclaves affranchis. On en retrouve l'usage au cours du Moyen Age avec un double sens. Mauvais penseur. Mauvais chrétien de par ses croyances et ses actes. Ce double sens a duré jusqu'au 18ème siècle. Alors on distinguera "les philosophes" des libertins, même si ces mondes ne seront pas si distincts dans la réalité et dans le coeur des hommes et des femmes.

 

C'est sur le double front de la liberté des moeurs et de la liberté de penser, et de penser sans Dieu, sans un Dieu même, que le libertinage a lutté. Son Histoire, joliment synthétisée dans cette "Histoire du libertinage" de Didier Foucault ne débute pas, comme on pourrait le croire, avec les Lumières.

 

Car la liberté chemine depuis très longtemps. Elle n'a jamais cessé de s'exprimer face à la prétention monothéiste et aucune horreur ne l'a étouffée. Un des aspects les plus intéressants du livre est d'ailleurs de la débusquer au coeur d'un Moyen Age qu'on dépeint à l'excès tel un Soulages.

 

A ceux qui essentialiseraient les civilisations, il serait utile de constater qu'Averroès a eu un rôle très important, et que sans doute nous lui devons beaucoup, nous qui bénéficions d'un univers laïcisé, ou tout ou moins sécularisé. Cette histoire n'est pas, n'en déplaise à un progressisme mécaniste, ni un long fleuve serein, ni une montée en humanité libérée, absolument irrésistible. La Renaissance sera en particulier un moment dialectique très particulier, où culmineront à la fois les fanatismes et où l'on verra semées les graines les plus vivaces de la liberté. A cet égard, la Renaissance nous ressemble peut-être. Un mélange d'apocalyptique et d'espoir fol de renouveau.

 

Le libertinage n'est pas une hérésie. Là où l'hérésie veut corriger, réorienter, ou revenir aux sources, le libertinage, lui, rompt.

 

Dès le 12 siècle, les étudiants des cités médiévales, jouent les "goliards" et se moquent des injonctions religieuses, exaltant la ripaille et la luxure. Leurs chansons se réfèrent aux veilles figures païennes, jamais totalement éclipsées, comme Vénus et Bacchus. Tout au long des siècles de domination censée être absolue de l'Eglise, cette dissidence de fait vivra, réunissant des fils de la noblesse et des éléments populaires. Dans les cabarets, les fêtes traditionnelles mal christianisées, ou les carnavals.

 

L'Eglise , longtemps, aura du mal à discipliner les chrétiens, et à imposer les dogmes affichés. C'est tardivement, pour des raisons économiques et sociales (discipline de la force de travail mobilisée par le capitalisme naissant) et liées au schisme avec le protestantisme, qu'elle passera à l'offensive. Raisons notamment analysées dans l'excellent livre de Sylvia Federici, "Caliban et la sorcière".

 

C'est un reproche que l'on peut adresser à la synthèse de Didier Foucault. Il présente une histoire des idées de liberté qui d'une certaine manière roule sur elle-même, s'inspire elle-même continuellement. Sans doute, oui, les idées ont leur vie autonome. Les gens se lisent. Mais pour autant on ne peut déconnecter la question de la liberté de l'ensemble du contexte politique, économique, social, dans lequel elle s'aborde. La liberté, sous certaines formes, est parfois utile à certains pouvoirs. Dans d'autres contextes elle doit être repoussée. Didier Foucault n'ignore pas ces soubassements. Il sait que la période de croissance médiévale, par exemple, vers l'an mil, a été l'occasion de dégager des surplus qui ont financé de l'activité intellectuelle, et donc favorisé "la raison". Mais enfin, il présente tout de même une Histoire des idées qui semble très, par trop, indépendante des dynamiques globales des sociétés.

 

C'est d'abord sur le plan des moeurs que la liberté, de fait, résiste. Avant de s'exprimer dans les idées et les arts.

 

Le clergé lui-même ne donne pas l'exemple. Avignon fut comparée à Babylone. 

 

Le 14ème siècle verra même l'institutionnalisation de la prostitution sous l'égide des élites politiques et de l'Eglise. De véritables délégations de service publics sont développées pour organiser la prostitution dans les cités. L'Eglise a souvent composé, jusqu'à vouloir contrôler les péchés mortels et en tirer bénéfice.

 

Sur le plan des idées, et c'est en ce domaine que le livre est le plus intéressant sans doute, le christianisme est traversé par deux rapports différents à la raison. Un courant, paulinien pour résumer, repousse l'usage de la raison en tant que telle. Un autre courant lui, cherche à concilier raison et foi, à nier leur opposition. 

 

C'est à l'université que les premières failles s'ouvrent. Si on conduit les hommes à exercer leur raison, ils s'en servent. Elles mûrissent dans certaines lectures d'Aristote, qui n'a pas été jeté au bûcher par un certain nombre de théologiens, considérant que les philosophes antiques qui n'avaient pas connu Jésus ne sont pas impotents pour autant, et de manière plus surprenante d'Averroès.

 

On retrouve au coeur du Moyen Age des traces d'interprétation radicale d'Aristote, conduisant à des impiétés, telle que l'opposition de l'idée d'éternité du monde au texte de la génèse. Evidemment, il n'est pas bon d'être attrapé à écrire de telles choses.

 

Les secousses sociales qui agitent la société médiévale vont favoriser la dilution du message de l'Eglise et sa capacité de contrôle. La grande Peste, la guerre de cent ans, les famines, le schisme occidental... Autant de phénomènes qui fracturent la société et laissent de côté, hors d'atteinte de la papauté, des catégories importantes de la population. 

 

Mais l'Histoire aime les détours. Et c'est aussi par le mysticisme que l'édifice catholique se fragilisera. Certaines sectes se radicaliseront et déborderont dans des pratiques impies. Dans l'idée du retour à une humanité originelle.

 

Les archives de l'Inquisition attestent, dès le 14ème siècle, de manifestations d'un  matérialisme empirique, de propos relevant d'un athéisme fondé sur l'observation simple du monde. Par exemple un simple artisan qui constate que les morts sont bien morts et donc ne croit pas à l'âme.

 

A la Renaissance l'apparition de l'imprimerie va jouer un rôle majeur, évidemment, dans la diffusion des idées transgressives. Aristote sert encore de tuteur à l'expression d'une pensée neuve. A Padoue, protégée par la République vénitienne, dont l'identité commerciale ne cadre pas avec l'intolérance (nos mondialistes heureux d'aujourd'hui affichent aussi une tolérance affable) on commence à dire franchement que la philosophie est supérieure à la théologie. Dès le 15ème siècle Padoue donne naissance à des essayistes très audacieux, comme d'Albano, Pomponnazi, certains finissant sur les bûchers. On se moque des miracles. On conteste l'immortalité de l'âme. On refuse que la foi dicte la pensée. Padoue resplendit. Etienne Dolet, qui sera exécuté à Paris pour athéisme, sera passé par Padoue.

 

Au delà d'Aristote, toute la pensée antique est remise à l'honneur par la "république des lettres" en expansion, mise à profit pour autonomiser la pensée de la théologie. Platon lui-même, pourtant souvent cité par les théologiens comme un secours. Mais aussi Epicure, que n'avaient pas oublié nos étudiants médiévaux agités. Lucrèce a sauvé de l'oubli le penseur du Jardin. Le scepticisme, le stoïcisme, reviennent à l'honneur. Et même les cyniques. Cicéron est beaucoup utilisé, lui qui déjà passait pour un fieffé athée pour les pères de l'Eglise. 

 

Avec la Réforme, les libertins vont devoir, quand ils ne font pas le choix de vivre leur pensée en toute discrétion et de ne pas contester publiquement une religion, qu'ils peuvent d'ailleurs parfois trouver utile pour le bon peuple, affronter à la fois le puritanisme calviniste et la papauté.

 

Pour autant, le protestantisme a un caractère contradictoire. En lui-même, il est une contestation radicale de la discipline religieuse. A cet égard, ce retour aux sources a signé la défaite de la toute puissance du divin. Les premiers protestants ont été des dupes de l'Histoire. Les formes extrêmes du protestantisme ont d'ailleurs pu, comme pour le mysticisme, s'apparenter aux débordements libertins.

 

Une des forces du libertinage est sa diversité. Il prend les formes du déisme ou du panthéisme, de l'incroyance, du matérialisme naturaliste ou de bon sens, de la science aussi, avec la rupture galiléenne. Mais aussi de la tentation pour la magie. L'association de ces tendances a un effet puissamment dissolvant. Au milieu du 16ème siècle, le terme "athée" est fréquemment employé, actant du parcours effectué.

 

La pensée de Machiavel, par sa hauteur, porte un coup rude à la religion, sans jamais l'attaquer de front, en bon... machiavélien. C'est la fortune qui remplace la providence. La religion y est décrite comme un pur moyen politique et non une fin, en aucune façon. Pour Machiavel, la religion, c'est un fait, et non une spéculation, découle du politique. Celui-ci est amoral, ce qui est contraire à tout ce que la chrétienté a enseigné. Sans jamais prôner quoi que ce soit de répréhensible, Machiavel sape la pensée théologique en sa base. La mise à l'index du "Prince", comme de la plupart des livres des personnages que nous citons ici, n'empêche pas leur diffusion. Machiavel est lu, très vite, en France, puis dans toute l'Europe.

 

Le diable est italien, et les guerres en Italie vont contaminer notre pays des idées neuves. Plus tard, c'est la France qui sera la terre glorieuse du libertinage.

 

Au 17ème siècle, les penseurs libertins français se déploient en effet sur le fond d'une culture imprégnée par un épicurisme qui laisse derrière lui l'hystérie des guerres de religion. A la suite de Montaigne, le scepticisme s'exprime, avec Charron. 

 

Pourtant chaque vague libertine est suivie du retour de la répression. La grande contre-offensive catholique du concile de trente finit par pénétrer en France. On exécute Vanini, le précurseur de Darwin, à Toulouse. 

 

Le feu croisé du puritanisme et de la contre réforme parvient encore à contenir, par la violence, les élans de la liberté. C'est ainsi que périt Giordano Bruno, c'est ainsi que Galilée dut en rabattre. Partout la répression s'est renforcée.

 

Malgré elle le travail de pensée continue, et il laisse des acquis aux conséquences irréversibles. Deux penseurs majeurs surnagent. Descartes, qui ne comptant pas du tout lutter contre la société religieuse, le réalise pourtant, en propageant le doute. Et son adversaire Spinoza, chantre du matérialisme philosophique le plus subtil.

Parallèlement, la liberté de la science va déstabiliser les dogmes. Avec Galilée, Copernic, Newton.

 

La noblesse, classe dominante, elle-même, a toujours été sensible au libertinage. L'idée de ne répondre à aucune injonction fait écho à ses valeurs. Aussi le libertinage est une tendance interclassiste, à tous les moments de son développement. Mais quand l'Eglise réprime, les nobles sont ceux qui peuvent le plus aisément résister à la riposte. Le libertinage va donc, alors qu'on approche du siècle des lumières, s'exprimer le plus aisément dans l'aristocratie. Le Dom Juan de Molière en est la trace. Les femmes de la noblesse ne sont pas les dernières à s''émanciper, telle Ninon de Lenclos qui tiendra un salon libertin, à tous égards.  Il y a plus au nord, cette vie folle de Christine de Suède, la fameuse correspondante de Descartes, libertine échevelée.

 

Les dévots remportent bien des victoires sous le règle d'un Louis XIV qui en vieillissant devient de plus en plus strict. La censure se renforce, la littérature est encadrée par l'Académisme. Mais sa mort signe, dans cette France dominante en Europe, le début d'une période faste et décisive pour le libertinage. "Que la fête commence !" est le titre du superbe film de Tavernier sur la Régence. A la tête de l'Etat se retrouve un souverain de transition qui est un parfait lubrique, et passe son temps en orgies, tout en favorisant les idées libérales dans le pays. La préparation d'artillerie idéologique l'a certes précédé, avec l'athéisme proclamé du curé Meslier, la dignité offerte aux athées par Pierre Bayle.

Louis XV sera tout aussi libertin que le régent qui l'a précédé. 

 

C'est alors pour le libertinage français une apothéose. 

Les grands penseurs du siècle vont venir. Ceux-ci, comme Diderot, peuvent à la fois donner dans les deux aspects du libertinage : la lutte philosophique, et la libération de la chair.Tout mouvement a son extrémité. Elle sera manifestée par Sade qui dans son oeuvre essaiera de porter jusqu'au bout l'expérience de désamarrage de la morale chrétienne. Mais la censure essaiera, jusqu'au bout, de résister, participant du dénouement violent de 1789.

 

Et puis, l'on dira, à la tête d'un nouvel Etat, après une incroyable clameur lancée au monde, que le bonheur est une idée neuve.

 

Alors une autre histoire s'écrit.

 

Quel parcours incroyable, à travers le sang et les flammes !

On dit que les grandes idées ne meurent jamais. Mais la liberté n'est pas d'abord une idée. Elle est l'expression même de la vie. Elle est une force matérielle. Celle de la vie qui cherche à ne pas asphyxier.  C'est pourquoi l'Inquisition la plus forcenée était vouée à l'échec. C'est pourquoi la philosophie de la liberté ne peut pas être exterminée, renaissant avec chaque génération.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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