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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 01:06
Petite pause poétique - avec Alain Bashung -"La nuit je mens"

On m'a vu dans le Vercors
Sauter à l'élastique
Voleur d'amphores
Au fond des criques
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fait l'amour, j'ai fait le mort
T'étais pas née

À la station balnéaire
Tu t'es pas fait prier
J'étais gant de crin, geyser
Pour un peu je trempais
Histoire d'eau

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

J'ai fait la saison
Dans cette boîte crânienne
Tes pensées
Je les faisais miennes
T'accaparer seulement t'accaparer
D'estrade en estrade
J'ai fait danser tant de malentendus
Des kilomètres de vie en rose

Un jour au cirque
Un autre à chercher à te plaire
Dresseur de loulous
Dynamiteur d'aqueducs

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Effrontément
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

On m'a vu dans le Vercors
Sauter à l'élastique
Voleur d'amphores
Au fond des criques
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fait l'amour j'ai fait le mort
T'étais pas née

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho

S'il est un héritier du mouvement surréaliste c'est bien Alain Bashung. Qui peut prétendre au qualificatif de poète sans sourciller.

Il y a ce génie  sous sa plume de conduire un texte selon le principe de deux lignes parallèles, de s'imposer une contrainte au départ, un lien non pensé sans doute, associé, entre deux plans, en maintenant la possibilité d'autres sentiers ouverts.

Ces plans vont servir de structure obligée au développement ultérieur de l'inspiration, et permettre le jeu des associations nouvelles, des analogies, l'auteur se jouant aussi bien du signifiant, du signifié que des sonorités. C'est un texte de chanson, qui plus est, indissociable de la musique qui l'habille.

Dans ce texte superbe, dense et riche malgré sa brièveté, c'est le double fil du souvenir de la résistance et d'une lettre d'amour à une femme perdue, qui est tiré. Mais chez Bashung c'est le signifiant qui est à l'honneur, toujours, d'abord, semble t-il, dans l'inspiration. Comme en une séance freudienne. 

Le double fil n'est sans doute pas simplement un prétexte poétique. L'amour est tout aussi sérieux qu'un combat à mort. Les notions se télescopent, "j'ai fait l'amour, j'ai fait le mort". Et si nous ne sommes plus des héros, il nous reste ce front à vivre. En temps de paix la condition humaine reste ce qu'elle est. Pour autant, le texte évoque aussi la légèreté du présent, cette fois-ci opposée à la résistance d'autrefois ( des kilomètres de vie en rose/station balnéaire/j'ai fait la saison/un jour au cirque).

La dualité entre la gravité et le léger est là tout de suite, par l'opposition entre le glorieux Vercors et le saut à l'élastique . Mais en même temps associer les deux termes est une correspondance, les deux activités de maquisard ou de sportif extrême dansant avec la mort. Sauter évoque inévitablement "faire sauter".

Ce jeu incessant d'opposition-superposition, brillant, est typique de la poétique riche de Bashung. Ainsi l'époque ou "t'étais pas née" évoque à la fois la résistance mais aussi les anciennes vies de l'amoureux.

Il y a ce refrain si beau ou c'est l'homme se souvenant du passé amoureux qui s'assimile au résistant, lui rend hommage plutôt. L'un a menti pour survivre et lutter, l'autre se ment parce qu'il faut continuer à vivre malgré la perte de la femme à laquelle il dédie ces mots. Les deux cachent des mots codés dans leurs bottes. Le menteur c'est aussi l'artiste, qui fait "danser tant de malentendus". La chanson évoque peut-être un échec amoureux lié à la condition d'artiste sur les routes. En tout cas il s'agit d'un artiste, obsessionnel, car même quand il rencontre une autre âme, il reste chanteur, qui "fait la saison dans une boite crânienne".

L'audace du maniement du langage est telle que l'auteur parle d'écho, renvoyant à la montagne alors que la logique, par la conjonction de coordination, renverrait aux "questions". L'association des signifiants est plus importante, dans cette écriture, que la logique. Ce qui rappelle le surréalisme en effet.

Ces plaines de nuit évoquent à la fois les souvenirs des parcours à travers la France des porteurs de valise, de Moulin, ou de l'armée des ombres de Kessel, que la mélancolie de l'homme sans amour, le regard perdu dans l'obscurité sans fond, livré au seul écho, justement du souvenir.

Le texte abonde de doubles significations possibles. Les criques sont à la fois un lieu majeur de la résistance, là où l'on résiste, mais aussi un élément du paysage des amuseurs saltimbanques comme l'auteur, qui fait danser les gens l'été. Le verbe "subsiste" évoque inévitablement le registre de la résistance. Mais en même temps le souvenir qui ne passe pas. La malhonnêteté intellectuelle a un double visage, celui vertueux du résistant, qui assume de mentir, et celui de l'amoureux malhonnête qui jusqu'ici n'a pas avoué ce qu'il gardait sur le coeur.

La phrase "j'ai fait la cour à des murènes" peut aussi bien évoquer la perdition auprès de filles qui filent entre les doigts que le danger de l'activité clandestine. "Pour un peu je trempais" superpose en un court circuit linguistique l'allusion quasi érotique et la probabilité forte de tomber au combat.

Bashung semble nous dire, qu'il n'est qu'un homme de son époque, mais son imaginaire témoigne de sa pleine mémoire. Elle nourrit son être profond, jusqu'à s'imprimer dans la manière dont il exprime ses sentiments. On est ce qu'on est parce que les autres nous ont légué un inconscient collectif. 

La richesse des évocations est à souligner, et participe des émotions fortes qu'on ressent à écouter Bashung qui percute les évocations et secoue ainsi nos psychés. Par exemple il glisse dans le texte une autre lame de signification autour de la Rome antique (et donc de la mémoire qui s'éloigne), à travers les amphores, le cirque, les aqueducs, ou Ponce Pilate (je m'en lave les mains). Mais quand il cite Pilate, juste après le terme "montagne" peut renvoyer notre inconscient au Sermon qui y fut professé.

Faut-il voir aussi, dans ces magnifiques phrases, " j'ai dans les bottes des montagnes de questions/ou subsiste encore ton écho", une sorte d'aveu historique générationnel ? Nous avançons dans  le noir mais nous sommes forts de l'exemple des héros d'hier dont reste trace. René Char disait lui, pendant la résistance : "notre héritage n'est précédé d'aucun testament".

Face à l'émotion incompréhensible au premier coup d'oeil que Bashung nous procure (comment cela peut-il éveiller ceci en moi, alors que je ne comprends pas vraiment ce qui se dit), nous essayons de fouiller en nous l'écheveau de nos propres associations. Nous écoutons et réécoutons, jamais las des découvertes possibles et de notre liberté de tisser nos propres liens. Un partage sensible unique en son genre. Merci Monsieur Bashung.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
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commentaires

Djack 10/06/2017 09:03

OK pour la beauté de cette chanson mais je crois que c'est Jean Fauque qui l'a écrite
Merci de rendre à César....

jérôme Bonnemaison 11/06/2017 13:34

Elle est co écrite, merci de rendre à César ce qui est à moitié à César donc

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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