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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 21:06
Libres et égaux, réciproques et mutuels - "qu'est ce qu'un gouvernement socialiste ? Ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socialisme ", Franck Fischback

Une phrase célèbre de Marx, très marquée par Hegel, définit le socialisme comme "le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses, et sa conscience". Alors que tous ceux qui se réclament du socialisme explicitement, quelle que soit leur approche, sont sur le reculoir, que même les anticapitalistes les plus en réussite ne se réfèrent plus explicitement au socialisme, la question se pose : le socialisme peut-il encore se réclamer d''un réel qui le porterait en perspective, pas même infaillible, pas même nécessaire, mais juste envisageable, au moins, comme une possibilité ? Ou le socialisme est-il irrémédiablement renvoyé à la liste des utopies fumeuses et des croyances sans grands fondements durables, appelées à disparaître comme cendre dans le vent ?

 

Le philosophe Franck Fischback pose la question. Dans un ouvrage au titre qui me parait totalement inadapté au propos : "Qu'est-ce qu'un gouvernement socialiste ? Ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socialisme". En réalité, le livre ne nous renseigne pas sur le contenu possible ou souhaitable d'un gouvernement socialiste (les éditeurs m'énervent avec leur manie du titre attractif, mais qui ne correspond pas au projet d'écriture). A aucun moment. Ce n'est pas le programme de Gotha ou d'Erfurt ni le programme commun, ni le programme de transition des trotskystes. Ce n'est pas non plus le descriptif d'une "gouvernance" socialiste. Mais une réflexion sur les racines existantes ou non, extirpées ou non, d'une réorganisation socialiste de la société.

 

Distinguer le socialisme de la gauche

 

L'auteur va être amené à ainsi distinguer le socialisme d'autres courants politiques, comme "la gauche", le communisme, la démocratie sociale. Et il sera conduit à reprendre les pères fondateurs. Saint-Simon, Leroux, Marx évidemment, mais aussi de manière plus surprenante à faire dialoguer Hegel et Heidegger, et à plonger dans la pensée sociologique de Durkheim, dont on sait les affinités avec le socialisme français jauressien.

 

En convergence avec Jean Claude Michéa, l'auteur considère que la gauche et le socialisme ne se superposent pas. A ses yeux, ils s'allient dans des circonstances particulières et datées. Cette assimilation consista à fournir un front défensif. Aujourd'hui, cette alliance est rompue et les couches sociales de "gauche" (classes moyennes, petite bourgeoisie), sont séparées de la classe ouvrière politiquement. Quand Bertrand Delanoe doit choisir, il choisit le gouvernement d'Edouard Philippe.  L'auteur, en des termes marxistes classiques, voit les évolutions politiques de ces dernières décennies comme le fruit d'un changement d'alliances entre les classes, entre les couches sociales. L'alliance entre libéraux de gauche et libéraux de droite est facilitée par le virage "artiste" du capitalisme, la sortie du conservatisme (la panthéonisation de Simone Veil, femme de droite mais féministe courageuse, a permis récemment de célébrer ces noces déjà consommées dans la présidence nouvelle)/

 

La gauche est une adhésion à la modernité contre l'Ancien Régime.  D'où l'insistance sur la souveraineté, et donc l'attachement à la Nation qui est au départ un concept de gauche (une partie de la gauche est toujours très attachée à la Nation, même dans un frange radicale anti euro).

 

Le socialisme est internationaliste, ou transnational (et non supranational, ce que les sociaux démocrates pro Europe libérale font mine de confondre avec l'internationalisme). Il considère que certains phénomènes dépassent les Nations ou sont d'ailleurs infra nationaux. Il n'est pas anti national mais "non national". Il s'affirme d"emblée comme une critique radicale de certains aspects de la modernité, comme chez Polanyi, auteur socialiste fondamental.

 

 

Le socialisme, fruit des sociétés modernes à division du travail élargie

 

Le socialisme, que l'auteur oppose ici à un communisme primitif, est né de la modernité, dans la mesure où - Durkheim est fortement sollicité-, il procède d'une société différenciée, où la division du travail est développée et consciente. Peut donc y surgir l'idée de la nécessité de la coopération élargie pour tirer les conclusions de cette gigantesque interdépendance.

 

" Il s'agit de passer de la réciprocité dans la dépendance, à la réciprocité dans la mutualité (....) consciente et organisée".

 

Cette idée est évidemment renforcée par la crise environnementale, puisqu'elle signifie que la coopération est non seulement espérée, mais surtout indispensable, pour résoudre les problèmes urgents de l'humanité. 

 

Dans la modernité les socialistes ont vu aussi la possibilité de tirer profit de la productivité en essor pour atteindre des objectifs humains auparavant inimaginables. Cette intuition originelle s'actualise aujourd'hui dans l'espérance d'utiliser les nouvelles technologies pour bâtir de nouveaux communs.

 

Un autre attribut du socialisme est qu'il est indissociable d'une démarche de connaissance. Son apparition correspond à celle des sciences sociales, et il y a une affinité étroite par exemple entre la sociologie et le socialisme. On pense au-delà de Durkheim, à Max Weber ou à Marcel Mauss. L'auteur fait au passage une remarque intéressante. Le communisme a pu s'incarner dans des formes plus mystiques. J'ai ainsi pensé à Thomas Munzer (voir le livre d'Ernst Bloch à son sujet). Et chez les déclarés communistes d'aujourd'hui on trouve des philosophes, avec peu d'égard pour les sciences sociales. C'est le cas d'Alain Badiou par exemple. Dans le socialisme il y a cette idée d'une société de plus en plus consciente d'elle-même. Ce qui est en lien avec la conscience des interdépendances de fait, dont on parlait. John Dewey, philosophe "pragmatique" américain évoque une "expansion socialisée de l'intelligence" (ce qui participe à me rendre étrange le concept de "populisme de gauche", de Mouffe et Laclau).

 

L'idée d'égalité est donc au centre du socialisme dans la mesure ou elle est la conséquence de cette société organisée ou l'interdépendance des individus est maîtrisée, par la voie de l'association et de la coopération. Qui ne peuvent se concrétiser qu'entre égaux. Et s'étendre à tous les domaines de la vie sociale, dont l'économie au premier chef, précisément là où le libéralisme la chasse.

 

Le socialisme porte ainsi l'exigence de la démocratie des égaux, sans restriction. On sait que ce débat sur la démocratie et la liberté, sur leur suspension nécessaire ou pas, a agité l'Histoire du socialisme. La tradition qui considère que la démocratie est la substance même du socialisme, parce que traduction indispensable du principe égalitaire, s'est notamment manifestée de manière radicale dans les expériences conseillistes saluées par Hannah Arendt dans son livre sur les révolutions américaine et française. Une tradition qui s'exprime pleinement dans les mouvements les plus récents d'occupations de villes. 

 

Ce qui est mort ?

 

Mais si le socialisme a échoué, malgré certaines victoires intermédiaires, on ne peut en rester à dire que l'interdépendance appelle sa victoire. L'auteur analyse la tentative du penseur de premier plan qu'est Axel Honneth pour cerner les erreurs du socialisme passé.

Ces erreurs seraient les suivantes ;

- mépris de la démocratie dans la sphère politique

- la longue ignorance des autres formes de domination que l'économique.

- l'idée d'un sujet révolutionnaire "naturel", déjà présent dans la société capitaliste. Le prolétariat.

- le déterminisme historique, l'idée d'un moment de maturité inéluctable ou se produira le basculement. 

 

Pour l'auteur, si ces constats sont souvent justes, la disparition de toute référence à des groupes sociaux porteurs peut-être pas "naturels" mais propices à l'idée socialiste, réduit le socialisme à une pure morale détachée du social. L'erreur des socialistes, et de Marx lui-même à certains égards, serait non pas d'identifier ces groupes sociaux, mais de les considérer comme "donnés" d'avance. Marx lui-même se corrigera en distinguant la classe en soi de la classe pour soi, consciente d'elle-même dans la société, de ses possibilités historiques, de ses responsabilités.

 

Contrairement à ce qui est souvent avancé, on ne "manque pas de candidats" de nos jours pour contester la logique capitaliste qui porte atteinte à une diversité de groupes sociaux. Le sujet n'est donc pas introuvable. Il l'est moins que lorsque le manifeste du parti communiste fut écrit, et que la classe ouvrière était une minorité, encore, dans le monde occidental. Fischback oublie cependant de pointer les divisions existantes au sein de cette immense masse d'individus potentiellement mobilisables par les idées socialistes.

 

Pour l'auteur, si le socialisme participe, en termes gramsciens, d'une "hégémonie" à bâtir, unifiant des luttes différentes, il a sa spécificité, qui est de s'ancrer dans l'expérience économique et de contester à partir de là les principes d'organisation à partir du prétendu libre marché.

 

De l'économie, rebâtir la société

 

Ce qui me parait très juste, c'est l'idée que le socialisme n'est pas, contrairement à une confusion souvent entretenue (par exemple dans la réception du best seller intitulé "l'horreur économique", titre qui n'a rien de socialiste justement) volonté d'écarter l'économie. Au contraire c'est l'idée qu'en partant de l'égalité au coeur même de l'économie on entraîne les autres sphères de l'existence. Cette confusion est le signe que les libéraux sont parvenus à faire un amalgame entre le concept d'économie et le concept de marché. Ce que souhaite domestiquer le socialisme, c'est le marché. Ils ne souhaitent en aucune façon, bien au contraire, marginaliser l'économie, mais l'investir pleinement. Le socialisme est synonyme d'économie pleinement politique.

 

Le socialisme ne sépare pas le social de l'économie, ni l'économie du politique. C'est en ceci qu'il s'oppose frontalement, aussi, au libéralisme, qui, on le voit aujourd'hui avec la construction européenne, "naturalise" l'économie, la constitutionnalise, la dépolitise. Le socialisme porte le fer d'abord, dans l'économie. On ne peut pas être socialiste et dire que l'économie est l'économie, qu'il n'y a qu'une "bonne" et une "mauvaise" politique économique. L'économie est politique, parce qu'elle entraîne la politique. Ceci est aussi vrai chez les penseurs du socialisme dit utopique que chez Marx ou chez les sociologues socialistes. 

 

Plus profondément encore, et là le socialisme recèle des dimensions qui prennent sens en ces temps de crise de la représentation politique, du parlementarisme, de la sphère politique, des partis (l'auteur néglige des développements autour de cette idée essentielle), les premiers socialistes affirment que la politique est appelée à se relocaliser dans le fonctionnement social et économique.

 

Les vues socialistes décrivent une société des producteurs. Qui ne dissocie plus la production de la société de sa vie politique, qui n'est plus séparée.  Karl Marx, à qui on a reproché la responsabilité d'avoir engendré des Etats totalitaires, a particulièrement insisté sur l'idée de dépérissement de l'Etat en tant qu'entité séparée de la société. Cette vision abolissant le caractère distinct de "la politique"me semble s'exprimer à travers les revendications de jurys populaires, de tirage au sort, de systèmes de démocratie directe, et à travers le renouveau historique de l'économie coopérative; Elle est donc au coeur des débats contemporains, sans qu'on le sache, souvent.

 

L'auteur rappelle que Michel Foucault a montré que la société civile fut une invention du libéralisme. Elle permit de concilier la création de l'homo economicus avec le pouvoir royal. Pour Foucault, le socialisme ne propose pas de forme spécifique de gouvernement. Il utilise ce qui existe déjà. L'auteur ne le suit pas. A cette séparation historique entre Etat et société, le socialisme a proposé une alternative qui est le principe d'association. Malgré les difficultés à le concevoir, on peut en tout cas retenir que ce qui a été inventé historiquement peut aussi disparaître au profit d'autres formes politiques.

 

L'animal politique au travail en rapport avec ses semblables

 

Si la pensée socialiste relocalise la politique dans le fonctionnement de la société, abolissant le fossé entre Etat et société, entre civil et politique, elle part de l'idée ancienne, aristotélicienne selon laquelle l'Homme est un animal politique. Il est appelé à s'associer et à coopérer. Ce qui est très différent de la simple constitution d'un troupeau.  Cet animal politique agit dans le monde, avec les autres, et à travers le travail il se façonne en tant qu'humain.

 

Le socialisme postule à partir de là que "la raison est sociale" et que le social est rationnel. Le caractère social de l'humanité est rationnel, ce n'est pas une idée morale. C'est l'expression de la raison même, qui s'enracine elle-même dans le social.  Ce type d'expression hegelienne n'est pas fortuit. Le penseur de "la phénoménologie de l'esprit" a fortement influencé Marx qui a du souligner la phrase suivante : 

 

" L'individu singulier, dans son travail singulier, accomplit sans en avoir conscience déjà un travail universel"

 

John Dewey affirme ainsi que l'intelligence est "socialement engendrée". Nous sommes les continuateurs du travail de civilisation de nos prédécesseurs. Ainsi, on débouche logiquement sur la revendication socialiste de partage du savoir, de refus de sa monopolisation par une classe.

 

C'est en particulier par le travail que l'on agit avec l'autre, que l'on prend donc conscience d'autrui pleinement, comme condition de la construction de notre propre individualité. On voit ainsi comme le chômage de masse peut être destructeur pour l'idée socialiste, en brisant cette conscience des rapports sociaux, en réduisant les liens à du "relationnel". A mon avis de lecteur, les thuriféraires du revenu universel devraient méditer sur cette importance du travail humain.

 

"L'expérience que chacun fait de lui-même comme dépendant des autres et de l'ensemble de la société est aussi l'expérience par laquelle il s'éprouve, en tant qu'individu, comme indispensable - indispensable aux autres autant qu'ils lui sont indispensables".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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