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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 18:03
Mots et maux en partage - "Tenir - douleur chronique et réinvention de soi-, David le Breton

 

" Pour chasser la douleur du monde, on a été obligé d'inventer les dieux"

Nietzsche

 

Au fil de mes lectures et de mes réflexions, je m'en suis convaincu, en m'arrachant peu à peu aux évidences linguistiques, la nature de l'homme c'est la culture, et la culture c'est sa nature. L'homme surgit à partir du moment où il crée la culture. C'est l'invention de la culture qui le sépare de l'animalité. Il se met à cultiver le monde et à se cultiver. Il envahit le monde de sens, se tisse de sens. Il y a bien une nature humaine, et c'est justement le fait d'être un être de culture. 

 

Notre langage, en occident, a tellement intégré cette opposition critiquable  (qu'on retrouve aussi dans le clivage inné/acquis) qu'il nous force à penser dans ses fourches. L'anthropologie, par son intérêt pour l'universel, pour les cultures diverses, est le domaine de la pensée le plus fécond pour inventer un autre moyen d'appréhender le monde. 

 

C'est pourquoi il est particulièrement pertinent de proposer, comme le fait David le Breton, dans "Tenir (douleur chronique et réinvention de soi), une anthropologie de la douleur. Car chez l'humain, même "la biologie n'est pas un morceau de nature en position extra territoriale au regard de la culture".

 

La douleur est révélatrice de l'impasse de la pensée qui oppose nature et culture. L'auteur dit ainsi que la douleur "disqualifie les dualismes : corps et âme, physique et psychologique, organique et psychique, subjectif et objectif, visible et invisible". Et l'auteur de citer Pontalis :

 

"c'est comme si, avec la douleur, le corps se muait en psyché et la psyché en corps". 

 

Le psychique est lui-même organique. Et il n'y a rien entre la douleur et Soi. Pas de médiation. La souffrance n'est pas un halo qui agresse l'être, elle "fait corps avec l'individu" souligne l'anthropologue.

 

La plainte du douloureux se décline de manière très diverse selon les époques, les peuples, les classes sociales. Et une douleur choisie (comme celui du marcheur de 50 km, arrivant effondré mais heureux sur la ligne des J.O) n'a pas du tout le même sens que la douleur subie. Ce n'est donc pas la même douleur, et pourtant dans les deux cas le corps souffre, la différence n'est pas de degré mais de signification, et la dimension organique peut être plus affectée chez le coureur que chez le malade.

On sait aussi, par exemple, qu'un système de valeurs peut conduire à supporter la torture. 

L'accouchement, douleur que la genèse souligne comme punition divine, est douloureuse, mais n'est pas réductible à une souffrance. Les femmes en parlent de manière ambivalente comme d'un moment lumineux et douloureux, au delà d'une opposition entre souffrance et plaisir.

 

Et pourtant, riche de ce savoir disponible, la médecine est mal à l'aise face à la douleur, elle a d'ailleurs créé une branche spécifique, la médecine de la douleur, ce qui témoigne à a fois d'une reconnaissance mais d'une spécialisation qui acte ce malaise, alors que la médecine devrait se souvenir qu'elle fut inventée pour répondre à la douleur.

 

En se concentrant sur l'organique, la médecine-science, alors qu'on peut la voir différemment, comme un art, peut transformer le malade en "accessoire de la maladie", alors que la douleur est conditionnée par le sens, donc la subjectivité, d'un être qui ne peut séparer en lui l'organique, le psychologique, le symbolique. La douleur est pour lui une condition existentielle unifiée.

 

Mais avant même que la médecine, éventuellement, élude la subjectivité, la douleur la menace. Dans la douleur "le statut même de l'individu est mis en question". Il s'agit d'une "déconstruction radicale de l'évidence du monde".  Le sujet subit une invasion qui est une invasion de sens. Et c'est le sens de la douleur qui en détermine en partie l'intensité. Comme en témoignent certains phénomènes comme le sport poussé jusqu'à la souffrance, ou le masochisme.

La souffrance, dans des cas extrêmes, peut même anesthésier la douleur, comme chez des SDF en très grande difficulté (à cet égard je me souviens des "naufragés" de Patrick Declerck). L'individu étant néantisé, le corps dissocié de la personne, la douleur n'est même plus ressentie.

 

La douleur est une tornade. Elle confronte à l'impuissance. Elle vient interroger le sentiment même d'identité. Elle sape la confiance en soi de base, et à vrai dire la confiance dans le monde. Elle installe une relation de face à face avec la douleur et son cortège de démoralisation, et crée les conditions d'une grande solitude. Elle vient tout de suite percuter la frontière entre l'intime et le privé, puisqu'il s'agit de la montrer ou de la cacher, de la sous estimer auprès de l'environnement professionnel ou familial, ou au contraire d'en jouer. La douleur est inévitablement suspecte si elle n'est pas clairement légitimée, et elle ne l'est pas toujours. Elle peut aller jusqu'à rendre la présence d'autrui absolument intolérable. Elle peut aussi être utilisée comme un pouvoir dans une famille. Elle vient amenuiser la spontanéité que l'on peut manifester dans les rapports sociaux en demandant une grande vigilance, une application de tous les instants, pour la prévenir, la supporter, la masquer. Difficilement descriptible, le patient étant toujours obligé d'user de métaphores (c'est comme si on me plantait un couteau dans les cervicales, par exemple), la douleur vient souligner l'impuissance du langage.

 

La douleur est aussi une "pathologie de la temporalité", qui par exemple découpe la journée en alternance de confrontation ou pas avec la douleur, aspirant toute autre sens, ou empêche de se projeter dans quelque avenir, suspendu à la douleur.

 

Elle peut tout remettre en cause, comme le dit cette malade, citée : " j'ai découvert le manque d'empathie de mon conjoint".

Mais la douleur conduit parfois à des réinventions de soi. Certains découvrent que telle activité les protège de la douleur. D'autres évoluent radicalement sur le plan philosophique ou spirituel. Elle a même (et cela subsiste) été considérée comme une épreuve envoyée par Dieu, renvoyant à une culpabilité, mais aussi à la rédemption. Et la douleur peut s'enflammer, diminuer, voire disparaître, en fonction de ces réaménagements, parce que le sens qui en est inséparable en sera modifié. La qualité de la relation avec le thérapeute, notamment, est déterminante dans la perception de la douleur.

 

Or, face à ce défi terrible, quel est le contexte ? Il n'y a pas de système d'enregistrement de la douleur. Elle demande inévitablement, d'emblée, à être reconnue, avec la difficulté que la Médecine oppose l'organique au subjectif. Celui qui souffre est tout de suite impliqué dans l'écheveau social. C'est le médecin, qui en reconnaissant sa souffrance ou pas, lui donne un statut de malade ou pas.

Une maladie encore insondable comme la fibromyalgie, douloureuse mais pas visible, seulement définie par ses symptômes, a été tardivement reconnue, met longtemps à s'imposer au diagnostic. Il y a une dimension "performative" de la Médecine, qui crée le malade en nommant la maladie. Ce caractère performatif est ambivalent. Certains malades de douleur chronique vont être rassurés lorsqu’enfin la douleur aura un nom. Ce qui semble contre intuitif car on préfère ne rien "avoir", quand on va chez le Médecin. L"identification d'une cause ou d'une trace organiques par ailleurs, ne vient pas forcément apporter de réponse à la douleur. Les traitements de la douleur peuvent juste, par leur puissance, déplacer les désagréments.

 

Face aux difficultés posées par la douleur, la Médecine, quand elle se trouve face à l'impossibilité de déceler une cause organique, déclare que "c'est psychologique". David Le Breton cite de nombreux témoignages de malades, et use aussi de manière complémentaire de la littérature (Philip Roth, Tolstoï). Le psychologique est ainsi possiblement, on l'a vu avec des maladies reconnues tardivement, la fenêtre permettant de fuir la question des limites de compétence de la Médecine en son époque, sans même parler des erreurs de diagnostic ou de l'enfermement dans la spécialisation. Mais ce terme de "psychologique" n'enlève rien à la réalité de la douleur, à sa localisation, à sa réalité pour le malade.

 

Comment, si l'on s'en tient à des considérations aussi sommaires, comprendre par exemple que certaines douleurs ont peut-être pour rôle de protéger de douleurs plus fortes ? Comment comprendre que la fonction de la douleur peut-être, dans certains cas, de protéger de la néantisation ? (le cas des scarifications est évoqué, mais pas seulement). La douleur est le "langage paradoxal", parfois incompréhensible, d'un corps singulier, issu d'une histoire multidimensionnelle, maillon d'une succession générationnelle.

 

Le livre réclame avant tout que l'on regarde la douleur comme indissociable de son sens pour le malade, dans la lignée de pensée de la maladie de George Canguilhem ("le normal et le pathologique", cf dans ce blog). L'hypnose, qui consiste à utiliser le symbolique, est capable de remplacer des anesthésies générales. C'est bien la preuve que le sens, pour les êtres symboliques que nous sommes, peut énormément.

 

David le Breton incite les malades, les aidants, les thérapeutes, à non seulement quitter les vieux rivages de l'objectivation scientifique braquée sur les indicateurs organiques uniquement, mais aussi à dépasser l'idée de la "somatisation" (qui sépare encore le spirituel du physique, pour soumettre le second au premier), au profit d'une approche "physio sémantique" de la douleur.

 

Nous sommes corps tissés de sens. Les mots et les maux ont beaucoup en partage.

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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