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4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 09:18
Terrestres du monde entier, unissez-vous - "Où atterrir ? Comment s'orienter en politique" - Bruno Latour

Dans un petit essai d'intervention, "Où atterrir ? Comment s'orienter en politique", Bruno Latour, un des penseurs qui me semble les plus cités dans la production d'idées contemporaine, veut attirer l'attention sur l’événement considérable que constitue l'élection de Donald Trump, ou plutôt son premier acte politique décisif, qui aux yeux de Latour est d'une portée immense : la dénonciation de l'engagement des Etats-Unis dans les objectifs de la COP 21. Il s'agit pour l'essayiste d'un "tournant politique "mondial. Ses effets sont encore indiscernables et imprévisibles. 

 

La décision de Trump est un aveu décisif, qui a le mérite de la franchise : pour les classes dominantes de la planète, l'objectif n'est plus de diriger un monde commun, mais de s'organiser en anticipant les chocs induits par l'épuisement de la planète. L'idée selon laquelle il n'y a pas de place pour tout le monde est entérinée, et Trump ne juge pas nécessaire, tout à sa démesure, de le cacher. Latour ne cite pas Malthus, mais il me semble que nous assistons là à un retour à une lecture "ultra" de ce théoricien libéral, revivifié pour l'occasion. Alors que tout au long du XXème siècle, la bourgeoisie aura plutôt promis des lendemains qui chantent pour tous.

 

A la fin de la COP 21, l'angoisse a saisi chacun lorsqu'on a constaté que même en respectant les objectifs élevés de la conférence, l'humanité ne pourrait éviter le changement climatique et de lourdes conséquences. La généralisation de l'american way of life est devenue nettement utopique. Ce fut le moment symbolique d'une révision déchirante des perspectives d'avenir, qui devenait de plus en plus nette dans les esprits. Mais pour les classes dominantes, la prise de conscience est antérieure. Ce qui pour Latour constitue une explication du durcissement de la globalisation libérale. 

 

Là où Latour exagère un peu à mon sens, c'est quand il lie la naissance de la révolution néolibérale à la prise de conscience du mur climatique vers lequel nous fonçons. Le tournant est pris dans les années 70 avec la fin du système de Bretton woods. Il s'approfondit avec la disparition du bloc soviétique. La recherche d'un compromis entre les classes sociales n'a été finalement que circonstancielle.

 

Par le "négationnisme climatique", Trump vient donner un sens profond à l'accélération du développement des inégalités, à la dérégulation. Devant l'horizon séparatiste qui devient perceptible, les "élites" ont commencé à s'organiser, à capter tout ce qui est possible, à ramasser la mise sur la table de jeu. L'option d'un monde équilibré qu'ils dirigeraient est abandonnée. Il s'agit d'un choix "post politique", séparatiste à l'égard des moins puissants, mais aussi des générations futures. Il faut profiter maintenant, tant pis pour les autres, tant pis pour les futurs arrivants. Les classes dominantes se comportent comme le Lord Jim de Conrad au début du roman. Ils quittent le navire.

 

Tout semble évoluer vers un monde qui ressemblerait à l'Elysium de Neil Blomkamp (dystopie cinématographique, pas si dystopique que cela). Dans ce film (Latour ne le cite pas), une petite classe dominante a installé dans l'orbite terrestre une cité de privilégiés, en y concentrant tous les centres de décision mais aussi le monopole des bienfaits technologiques, non partagés. Pendant ce temps, la terre, pourrie par la pollution, est transformée en atelier sous férule policière, où les travailleurs sont retournés à des conditions de vie tout aussi impitoyables que sous la révolution industrielle.

 

Dans une perspective systémiste, cet aveu de la désolidarisation complète de la classe dominante pourrait ne pas être décourageant. En effet, il pourrait accélérer la prise de conscience de la situation dans la population mondiale, à qui l'on dit qu'elle ne compte plus dans les calculs de la petite classe surpuissante qui possède et décide.

 

Un deuxième acte fort de Trump est son positionnement anti immigration radical. C'est encore un symptôme d'alerte, comme la première prise de position.  Il y a un lien très fort entre la situation engagée par la crise climatique et ces enjeux migratoires.

 

Que dit cette crispation violente, qui vise à gagner du temps politiquement, à diviser tous ceux qui n'auront pas les moyens de se protéger de la destruction des territoires ? Elle dit que pour tout le monde, le sol est en train de se dérober.

 

Nous risquons d'être tous "privés de terre". La question politique se reconfigure donc radicalement, vers la question : comment atterrir et conserver un ancrage ? Ce que vivent les migrants annonce la future condition de tous, et la crispation identitaire, si elle ne répond en aucune façon aux questions posées, est la prescience de cette perte de sol, désormais partagée.

 

Nous sommes en réalité débordés par les deux bouts.  Les questions qui sont posées échappent à la souveraineté limitée du local, le repli n'a aucun sens. Et en même temps la planète est trop grande, trop complexe, pour nous permettre d'agir aisément, depuis là où nous nous trouvons. 

 

La question du climat, et par conséquent du refus de la réalité de la crise climatique par les plus puissants, est l'horizon politique de notre temps.

 

Le discours des "modernes" entre donc en crise fatale. Jusqu'à présent, les conflits se formulaient entre anciens et modernes. Les modernes globalisaient, et renvoyaient les tenants du local au conservatisme, au passé. 

 

La réaction, comme on le voit avec le Brexit, est la tentation de retour au local. Le problème est que c'est illusoire. Ce local là n'est pas celui qu'on espère.  Ainsi la tension entre le global et le local n'est plus une tension, mais "un gouffre".

 

L'environnement n'est donc plus le décor de la politique, il est un acteur politique lui-même. Bruno Latour cherche les bonnes métaphores. Il dit par exemple que c'est comme si le décor du théâtre s'était mis à jouer dans la pièce. Déstabilisant. 

 

Corollaires : la nature est désormais territoire. La géographie physique et la géographie humaine ne sont plus à distinguer. La notion d'environnement, même, comme réduction à ce qui nous environne, n'est plus pertinente.

 

La grande tâche politique est donc de transformer la réaction vers "le local" considéré comme repli illusoire, en politique du territoire. Ce qui est une intuition qu'on retrouve dans le concept de Zones A Défendre. Nous devons ainsi selon Latour transformer les affects politiques. Le partage du souci du terrestre peut et doit en tout cas constituer le ferment de nouvelles alliances sociales.

 

Le grand clivage sépare ceux qui se créeront des terres artificielles à eux, ils sont très peu, et ceux qui sont terrestres et doivent défendre la pérennité de la vie humaine, indissociable d'un territoire où ils sont en interaction avec d'autres éléments, d'autres êtres vivants que les humains. A l'âge de la question sociale succède l'époque de la question géo sociale.

 

Il y a eu un moment fugace, dans le passé, où un peuple s'est levé en se fondant sur une telle approche géo sociale. C'est le temps d'inauguration révolutionnaire des cahiers de doléances, qui a précédé la prise de la Bastille. Il est temps aussi d'interroger le passé, car une des exigences de la modernisation permanente a été de briser les transmissions. La notion de territoire implique aussi celle de continuité, avec le futur et donc avec le passé.

 

Saurons-nous passer d'un univers mental fondé sur le progrès continu, ou sur son implosion déstabilisante, à un univers dialectique où nous devons à la fois mondialiser notre point de vue tout en le territorialisant, sans opposer artificiellement le local et le global, mais en considérant qu'il s'agit pour nous autres et nous tous de vivre la même époque où la question climatique vient tout changer ?

 

En proclamant, au nom des siens, que peu importe ce que nous deviendrons, Donald Trump va peut-être, qui sait, être à son corps défendant celui qui aura suscité l'électrochoc nécessaire en cette direction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques Essais
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commentaires

CA 31/10/2017 16:43

C'est amusant : ça rappelle la philosophie qui utilise la science-fiction comme "compas de navigation" pour repérer les directions de l'habitabilité terrestre du futur :
« Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur », Revue française d'éthique appliquée, 2016/2 (N° 2). URL : https://www.cairn.info/revue-francaise-d-ethique-appliquee-2016-2-page-74.htm

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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