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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 08:01

 

loudun-copie-1.jpg C'est l'édifiant livre d'un étrange Historien, à propos d'évènements à peine croyables, que "La possession de Loudun" de Michel de Certeaux. Un classique publié en 1970 et disponible aujourd'hui en Folio Histoire.

 

 ... Même si la forme est un peu indocile au lecteur : l'auteur donne beaucoup la parole directe aux archives, et s'immisce par le commentaire entre les paroles des acteurs de l'épisode évoqué. D'un ton analytique quelquefois un peu abstrait. Cependant cette utilisation directe de la matière par l'Historien est passionnante. Et le français utilisé, celui du 17ème, est assez proche du nôtre pour être facilement lu. En prenant connaissance des paroles mêmes des acteurs, notamment du Curé désigné comme bouc-émissaire, on se prend de compassion, de mépris, on participe. Michel de Certeaux aussi, qui n'hésite pas à manier l'ironie envers certains membres du clergé ou magistrats, ou encore certaines possédées.
 

Michel de Certeaux est un Historien et un jésuite... inspiré par la Psychanalyse (et oui, tout arrive...), par l'oeuvre de Michel Foucault, qui s'engagea dans le mouvement de mai 68 et auprès de la théologie de la Libération...

 

Son analyse des évènements de Loudun dans les années 1630 est tout à fait convaincante. Les évènements délirants de Loudun reviennent alors à leur juste place, comme symptômes de mutations qui travaillent une société et ont besoin de se dénouer. La possession de Loudun est annonciatrice de l'effondrement du pouvoir religieux catholique, encore inabouti mais en tout cas inéluctable. Les évènements de Loudun montrent aussi comment une société en crise parvient à restaurer son unité : en l'occurence par le sacrifice, l'expulsion d'un coupable portant sur lui tout le malaise. Ici la crise se dénouera sur le bûcher, et le calme reviendra par le truchement du miracle bien pratique en effet.

Le livre narre les évènements de manière chronologique, l'analyse cheminant tout au long du livre, s'accolant à la descriptions des faits.

 

En 1632, dans un contexte de fragilisation, après une Peste qui ravagea la région, et alors que les braises des guerres de religion s'éteignent, la ville de Loudun est le lieu de manifestations magiques spectaculaires. D'autres  du même type ont été recensées ailleurs en ces années,

Les soeurs du couvent des Ursulines, à commencer par leur supérieure, ainsi que d'autres femmes pieuses, donnent des signes de possession ou d'obsession par les Démons en 1632. Ces manifestations sont spectaculaires et on a très vite recours aux exorcistes. Les démons désignent un pacte avec le Diable, qui aurait été passé par le Curé Urbain Grandier, de Loudun. Homme porté au libertinage, charismatique et séduisant. L'affaire fait grand bruit. Loudun devient un centre d'attraction national puis international. Les exorcismes vont devenir publics, très efficaces (on sollicite les démons qui arrivent à ce moment là). Entre ces séances les soeurs sont calmes et on discute avec elles. Pendant les séances, elles se livrent aux pires blasphèmes, à toutes sortes d'obscénités... Une diversité incroyable d'esprits en tous genres, exorcistes, écclesiastiques, médecins, défilent auprès des possédées. Les plumes se passionnent pour Loudun, et une littérature considérable circule dans tout le royaume.

Dans le village, devenu un haut lieu touristique, envahi de visiteurs, et transformé en théâtre de la possession et de la maîtrise de l'homme d'Eglise sur le démon qu'il dresse comme un fauve..., le conflit s'envenime entre les défenseurs et les adversaires de Grandier. Richelieu prend les choses en main et mande son représentant, dans cette ville anciennement bastion du protestantisme.  Urbain Grandier est considéré comme lié aux résistants locaux à l'affirmation de l'autorité de l'Etat, et on le soupçonne d'avoir rédigé, en plus d'un traité contre le célibat des prêtres... un pamphlet anonyme contre le Cardinal. L'Etat prend en charge à la fois l'exorcisme et l'instruction du procès.

 

On aboutit deux ans après les premiers évènements à la condamnation du pauvre curé qui meurt en clamant son innocence malgré la torture, après un procès où les preuves sont absolument inexistantes.

 

La possession continue encore et épuise des cohortes d'exorcistes devenant encore plus troublés que les concernées. D'autres méthodes d'exorcisme, plus douces, plus fondées sur l'écoute et la douceur, sont essayées (préfigurant la thérapeutique moderne me semble t-il). Elles se concluent par l'expulsion des démons, occasionnant des évènements miraculeux. La supérieure, Jeanne des Anges devient une star nationale. Elle réalise de véritables tournées triomphales et crée une sorte de cabinet de consulting en au-delà...

 

Qui sont ces démons, scrutés, catalogués, nommés, dialoguant au long cours avec leurs interlocuteurs qui savent les faire survenir à la demande... Ils sont les vecteurs du retour du refoulé.

 

Ce qui est refoulé c'est l'irruption du doute et même de l'athéïsme dans la société pré cartésienne. La Réforme a ouvert la voie au doute métaphysique, puisqu'il n'y a plus de monolithisme religieux.  

 

Ce qui est refoulé, et désigné à travers le Curé de Loudun, le "sorcier", cet homme qui chavire les femmes, c'est aussi le sexe bien sûr. L'intolérable désir.
 

Et ce n'est pas un hasard si tout cela a lieu à Loudun, zone de friction. Une des ces places fortes cédées aux protestants par l'Edit de Nantes, mais où le catholicisme revient en force, en particulier par le développement des couvents, comme celui des Ursulines.
 

En renvoyant toute cette réalité au surnaturel, au domaine du démon, on s'en exempte. Il y a donc complicité implicite entre l'exorcisée et l'exorciste. Car tout en les purgeant, l'exorcisme permet aussi aux soeurs d'exprimer aussi toutes ces pulsions, ces tentations, ces idées enfouies, par le blasphème, le geste obscène. S'exprime aussi la rébellion de femmes cloîtrées face au pouvoir d'hommes omnipotents que le démon insulte.

 

La possession dévoile donc un malaise dans le corps social. Et le pouvoir a besoin de restaurer son autorité, de remettre de l'ordre très vite. Le vrai pouvoir, désormais, c'est celui de l'Etat, qui affermit son autorité et fait prévaloir la raison d'Etat.

Le théâtre public de l'exorcisme met en scène le contrôle du démon par l'Eglise et par l'Etat. On convoque les démons en excitant les possédées. Ils viennent, on les somme de se présenter, ils obéissent, mais comme des fauves, ils sont dangereux. Le pouvoir a besoin de la crédibilité de la possession : ainsi, quand une possédée se tait, on passe à une autre... on organise un exorcisme quotidien, on apprend à faire démarrer les phénomènes et on en abuse... On fait démonstration sans cesse de la présence du Démon. Au lieu de guérir, on montre.

Les possédées se révulsent, ont des postures effrayantes et saugrenues. Puissance horrifiante de l'inconscient. La mère supérieure, la plus impressionnante, entraîne les autres. Dans ses moments de calme, elle trouve le temps de demander et d'obtenir de l'argent pour le couvent...

 

Le Curé de Loudun et ses soutiens locaux assez nombreux n'avaient aucune chance. Un tribunal spécial, qui ne connaît nullement le contexte local, va le condamner à la mort après tortures. Le Curé était coincé entre les nécessités politiques et le besoin d'une victime sacrificielle pour restaurer l'unité sociale, pour redonner foi en l'ordre et au pouvoir légitime, pour éliminer cette nouvelle peste qui menace la société et qui suinte des mots des démons.

Le plus absurde, de notre point de vue contemporain bien entendu, est que c'est la parole du Démon qui dénonce et sert de preuve. Il n'y a aucune preuve matérielle, sinon des investigations saugrenues sur le corps du curé concluant qu'il a bien passé un pacte avec le Diable. Comment le démon peut-il servir de juge pour condamner un membre du clergé ? C'est une contradiction qui ne pourra pas durer. Et Loudun, dans un monde où la raison progresse contre l'obscurantisme, ne se reproduira pas. Le temps des possessions disparaîtra.

Dans cette histoire, on rencontre aussi des esprits admirables. Des défricheurs de l'avenir, qui sont aussi le signe que l'âge moderne est venu. Minoritaires mais bien là. Ces tenants, dans le clergé, chez les médecins, de la "mélancolie" comme cause des phénomènes. Ceux qui pressentent que le surnaturel n'est que la nouvelle frontière du naturel, alors que la majorité des experts (pardon de l'anachronisme) conclut : si cela n'entre pas dans ce que nous comprenons, ce doit être effectivement le Diable. On l'a vu, le surnaturel est nécessaire pour purger le malaise qui s'empare de cette société. L'attribuer à un en dehors du social qu'il faut éliminer, expulser des corps.
 

C'est un livre qui nous rappelle la puissance incroyable de l'inconscient. Son organisation admirable. Son ancrage dans la culture de son temps, sa sensibilité aux courants profonds d'une société et parfois aux plus souterrains.
 

C'est un livre qui nous rappelle qu'une société est toujours tentée de refonder son unité, en excluant. Ceci ne s'est pas démenti même si les sorciers ont disparu.

 

C'est un livre qui nous montre que le progrès est douloureux, passe par la crise, et que ce chemin est pavé de défaites et de drames. Mais que certaines idées sont invincibles et ont raison de toutes les répressions. C'est un beau et nécessaire livre d'Histoire.

 

( De Certeau mentionne qu'à l'instar de plusieurs cinéastes, Aldous Huxley, l'auteur du "meilleur des mondes" s'est intéressé à Loudun et a écrit un essai manifestement pénétrant : "Les diables de Loudun". Ma curiosité est aiguisée)

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Eryndel Lùvalan 23/11/2011 20:15

Passionnant ! Merci pour cette découverte.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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