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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 10:29

 

arletty01g.jpg Il y a des êtres que l'on souhaiterait aimer. Mais voila, on ne peut pas. Même à se fixer des lentilles occulaires psychédéliques. On ne peut pas se mentir et se cacher la réalité, et le vernis fragile de la séduction se craquèle, et pourrit comme de la peinture au plomb.

 

Il en est d'Arletty (Melle Léonie Bathiat de son vrai nom) pour moi.

 

Je suis en pâmoison devant Arletty dans "Les visiteurs du soir" et "Les enfants du paradis". Personne n'aura incarné comme elle le charme d'une femme du peuple. Une intensité unique avant tout, à chaque image où elle est présente. Et cette voix gouiailleuse, sans aucun équivalent dans notre cinéma. Ces qualités rendues sublimes par Prévert et Carné.

 

Mais cette admiration était entâchée par ce que je savais du comportement d'Arletty pendant la guerre. Rien de vraiment grave et déterminant, mais déshonorant tout de même. L'amitié durable avec LF Céline n'était pas pour me rassurer...( Tartufferie, célébrations, et Céline le salaud)

 

Ce n'est pas un hasard, bien entendu, si on a répandu des intérprétations permettant de sauver l'image d'Arletty. Car je ne suis pas le seul admirateur désappointé, Et on s'est donc raconté des histoires... Il y  a cette fameuse phrase qu'elle aurait prononcé devant un jury d'épuration, justifiant ses amours allemands : "mon coeur est français, mais mon cul est international". Du culot certes, et de la liberté ; et on ne peut s'empêcher de sourire à telle... saillie. Il y a aussi le sens que l'on peut donner à un merveilleux film comme les "visiteurs du soir", tourné dans des conditions de collaboration certes, mais qui peut être vu comme une allégorie médiévale de la liberté résistant coûte que coûte à l'oppression (celle du Diable en l'occurence)... Et puis comme beaucoup, Arletty a eu un petit geste qu'on porte en sautoir faussement discret : en l'occurence, pour Arletty c'est d'avoir demandé et obtenu la libération de Tristan Bernard à un général allemand. Ca mange pas de pain mais c'est utile pour la suite.

 

Je suis tombé sur l'autobiographie d'Arletty, intitulée "La Défense" (peut-être est-ce un double sens, évoquant à la fois le quartier où elle est née, et le plaidoyer). J'ai donc lu le livre (édition poche Ramsay cinema) avec le secret espoir de voir Arletty réhabilitée à mes yeux, et de pouvoir donner libre cours à ma fascination.

 

Et bien j'ai été détrompé... Au contraire, j'ai du m'efforcer de ne pas lâcher le livre avant la fin, tellement il me révoltait et confirmait mes pires réticences.

 

C'est une autobiographie écrite sous forme d'un enchaînement de souvenirs, d'anecdotes, comme un carnet de notes reconstitué de mémoire.  Arletty y révéle sa culture (elle lisait beaucoup, profitant aussi, en autodidacte, de la fréquentation de gens brillants comme Colette, Cocteau, Marcel Aymé, Sacha Guitry), une certaine élégance d'écriture avec des fulgurances (il est en tout cas certain qu'elle l'a écrit elle-même, ce qui pour une star de cinéma est sans doute rare). Bon elle singe un peu le style de son adoré LF Céline.

 

Mais sur le fond, ce livre dépite.

 

Pour Arletty, fille de métallo, pur produit de la classe ouvrière parisienne, la vie tourne autour de son nombril. Elle la résume à une succession de rencontres mondaines, parfois à une liste de VIP... Elle traverse la vie comme une irresponsable, avant tout attentive à qui va l'habiller pour un film. Et surtout que l'on ne l'embête pas avec des considérations ennuyeuses :  ce qui compte, ce sont les relations individuelles, superficielles si possible, et la qualité des gens se résume à leurs bons mots... Un massacreur peut être un ami, s'il est capable de bons mots d'esprit... Ne nous empêchez point de nous distraire !

 

Arletty se dit anarchiste. Comme son admiré Prévert (qui n'est pas non plus le génie poétique que l'on nous vend). Le mot anarchiste revient fréquemment dans le livre. Bon, elle n'est certes pas une libertaire militante, pas une anarchiste philosophe (pas le genre à lire Stirner le soir au coin du feu). Mais c'est un caractère viscéral qui dit : je suis libre. Absolument libre. Aucun principe ne peut m'être opposé, et d'ailleurs je ne me soucie point de me référer à quelque idée de cet ordre. Un nihilisme plus qu'un anarchisme.

Et donc je ne me sens tenu de rien messieurs dames...

 

Et le livre est intéressant sur ce point là : l'anarchisme peut être utilisé comme une posture commode pour tout justifier, y compris le ralliement à la tyrannie. "Je suis libre, je vois qui je veux"... C'est une bonne explication pour celle qui se sent honorée d'être invitée à une exposition du nazi Arno Breker...

 

Et on comprend mieux l'amitié Arletty/Céline. Elle n'a pas seulement pour motif des racines communes et une admiration artistique réciproque. Non, l'anarchisme pacifiste qui les anime est cohérent avec leurs dérives.

 

Si Arletty ne donne pas dans l'antisémitisme violent de Céline, elle s'abrite elle aussi dans le pacifisme intégral, qui fait préférer l'occupation hitlérienne à l'agitation gaulliste. Et elle n''aura pas un mot, ceci étant dit, pour se séparer de l'antisémitisme de Céline et d'autres qu'elle fréquenta (l'infâme Lucien Rebatet, ou Drieu la Rochelle, rien que ça...).

 

Au contraire, elle écrit que Céline est un grand écrivain, le "reste" c'est de la "baliverne"... En effet, pourquoi gâcher les soirées mondaines avec ces misérables petites histoires de juifs qu'on pérsécute ? Quel mauvais goût !

 

Les anarchistes, au nom du relativisme absolu qui est le leur,  d'un pacifisme intégral, au nom de l'individualisme poussé jusqu'au bout, ne s'honoreront pas toujours pendant la guerre (pas tous bien entendu). Certains penseront comme Brassens, l'un des leurs : "mourir pour des idées, oui, mais de mort lente...". Et Arletty, fille d'ouvrier et fière de l'être, inclinant d'abord vers un anarchisme culturellement de gauche pourrait-on dire (elle admire Jaurès, va voir les occupations d'usine en 36), bascule avec la réussite et l'épreuve de la débâcle dans un anarchisme de droite. D'ailleurs, ce n'est pas fortuit, elle admirera Roger Nimier, un des papes de cette lignée.

 

Dans les mémoires d'Arletty, point de remords. Les salauds sont les épurateurs c'est à dire les résistants. Ceux qui ont osé gâcher la fête et demander des comptes à elles et aux "amis" obligés de s'exiler. Mais qu'y avait-il de mal à bambocher avec l'occupant alors que des concitoyens étaient torturés, que la France était asservie et affamée  ? Elle ne voit pas le rapport...

 

La haine de De Gaulle, savamment distillée, est à certains moments suspecte. Pendant la guerre on demande à Arletty si elle est gaulliste. Elle répond : "Non, Gauloise". Un bon mot, encore... Mais qui suscite le malaise. On sent l'argument collabo : le vrai pays profond est avec Pétain, pas avec ce grand échalas rallié à l'ennemi anglais de toujours... 

La Résistance est présentée avec un certain mépris, et certaines allusions font frémir : on trouve beaucoup d'armes en 44 mais pas en 39... Argument typique des collabos sur les "responsables"de la défaite... Et les artistes exilés pour ne pas collaborer sont présentés comme des lâches. Nauséeux.

 

Pas un mot de regret, ni d'interrogation.

Il fallait bien vivre nous dit-on... Certes. Mais d'autres options existaient pour une artiste confirmée. Gabin est parti en amérique puis dans les FFL. Piaf est allée s'enfermer dans une maison close, refusant la vie mondaine et l'instrumentalisation. Et songeons à ce beau film de Bernard Tavernier  sur les résistants dans le cinéma français, qui continuèrent à travailler tout en exploitant les failles de l'organisation allemande pour obtenir des informations, saboter ce qui pouvait l'être ("Laissez passer" avec Jacques Gamblin). Marlène Dietrich allait réchauffer le coeur des combattants alliés.

 

Le style presque télégraphique du livre n'a donc rien d'hasardeux. Il est adapté à une vision de la vie inconséquente, à l'oubli permanent, à l'incohérence assumée d'une conduite. Arletty vit à l'hôtel, elle est légère en toutes choses...

 

Cependant, ce nihilisme qui se voudrait bon enfant et détaché (ah que les choses humaines sont absurdes et périssables !) a ses limites : on aime cependant le luxe. Ca c'est une valeur sûre. Et on est totalement libre, mais on tient la liste des "people" que l'on croise dans les soirées... On aime les puissants, bien qu'anarchiste.

 

Arletty est finalement tout à fait moderne. Elle préfigure, malgré ses préoccupations littéraires et artistiques, le comportement de ces catégories parasites qui encombrent notre espace public : les "people"... inconséquents et fiers de leur "liberté de penser" rien du tout. Riant de tout, abordant la vie avec la plus grande légèreté, car ce qui compte c'est le "fun". Toujours ralliés au gagnant. Loin de tous ces "ronchons" qui voudraient passer trop de temps à "nous prendre la tête" avec des considérations trop assommantes.

 

Notre société du spectacle rend malheureusement hommage permanent à une Arletty.

 

L'actrice finira aveugle. Un comble qui aurait sans doute fait sourire un Jacques Lacan. Elle aura en effet passé sa vie à détourner les yeux...

 


 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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commentaires

JMR 04/08/2017 08:02

Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. D'une part, ces jugements à l’emporte-pièce ne font rien à l’intéressée, ni à sa mémoire ; d'autre part, ils sont injustes, car sans nuances. Les êtres sont plus complexes que votre entendement.

jérôme Bonnemaison 05/08/2017 15:29

c'est toujours réjouissant de voir comment certaines gens appliquent la "complexité" de manière relative. Je pense que se promener au milieu des mondanités allemandes, tandis que dietrich par exemple, était au front, est un comportement qui peut être "jugé". Le problème du nihilisme en effet c'est qu'il ne supporte plus le jugement. Arletty a été infâme, et il s'agit de ses mémoires. Et je lis, et je juge, puisque c'est le pouvoir du lecteur. Désolé de casser vos jouets.

nadia 09/11/2016 07:31

bonjour ,
quel courage d'avoir lu ce bouquin jusqu'au bout , personnellement j'ai tenté les lieux qui à priori semble ennuyeux , histoire de m'occuper , en train , salle d'attente aux toilettes...
hélas je préférais l'ennui
donc merci pour l'avis partagé et votre dévouement

Vaipan 19/10/2015 18:48

Article intéressant, parce qu'il parle d'Arletty et qu'au contraire je trouve qu'elle n'est pas très bien mise en valeur dans le paysage artistique (et intellectuel..) aujourdhui ! Je suis surprise de lire dans tous ces ressentis qu'on la célèbre, j'entends plutôt partout du mal d'elle, au-delà du fait qu'elle soit désignée comme ringarde, ce qui n'est pas dans le débat, surtout ses relations avec Céline et son milieu vychissois, chose pour laquelle elle est hautement décriée !! Et de façon un peu trop brusque je trouve, comme Céline d'ailleurs, qui déclenche chez beaucoup de gens la même grimace "Céline ? Je lis pas les collabos...". C'est un peu facile. En tout cas, je ne crois pas qu'elle soit spécialement idéalisée, et surtout dans la génération actuelle (repère maladroit, mais il en faut..), qui n'a pas été laissée dans l'ignorance concernant les juifs pendant la seconde guerre mondiale, malgré tout ce qu'on peut entendre de contraire,alors qu'au contraire les acteurs et écrivains comme Céline et Arletty sont tout de suite classés collabos et puants.
++

Sami 16/07/2015 06:10

Je crois que nos élites et artistes, dans une grande majorité, ont déshonoré l'Humain et la France !!!
Arletty fait partie de ces artistes qui me font horreur et peur !!!

Heureusement que le peuple français dans sa grande majorité, n'a pas suivi le nauséabond exemple de ses élites, artistes, écrivains, politiques...

Heureusement qu'il y a eu quelques artistes et politiques ayant sauvé l'honneur comme helene duc ou Josephine Baker, comme J. Moulin, ou encore le père de Jean D'ormesson, l'un des premiers politiques à rejoindre Le Grand Charles et qui a sauvé des juifs, bref, un JUSTE !!!

Voici mon avis, suite à la lecture de l'article

jérôme Bonnemaison 16/07/2015 18:36

c'est le mien, et merci de citer Joséphine Baker

denis 20/05/2015 18:33

Travaillant actuellement sur une biographie expresse d'Arletty pour une application, la critique que vous faites de son autobiographie me semble des plus pertinentes. J'en tiendrai compte.
Sans vouloir faire à plaisir "tomber les idoles", il est toujours bon d'en révéler la part d'ombre, surtout quand elle a pu déborder sur d'autres et masquer, voire permettre certains actes.
Bien sûr il y a sa fréquentation avec Céline, mais il y a aussi et bien plus tôt, celle avec Chanel, dont on a découvert récemment qu'elle fut une espionne encartée du IIIème Reich.
Arletty, elle, se serait contentée de ne (surtout) pas prendre sa carte de résistante...

jérôme Bonnemaison 20/05/2015 20:59

merci, je reçois surtout des horions sur cet article.... Il est vrai que le vichysme revient à la mode

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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