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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 21:39

lacombe.jpg On peut aimer un livre, vivement conseiller de le lire, trouver qu'il nourrit substantiellement la pensée, sans même en partager le postulat premier. C'est mon cas avec l'essai psychologique de Pierre Bayard dont le titre m'a sauté aux yeux sur un étal de libraire : "Aurais je été pétainiste ou résistant ?" (éditions de minuit).

 

 

(Un jour, j'étais présent à un repas rural avec des personnages hétéroclites dont un notable important. Je ne sais pas ce qui s'empare du notable, mais il se prend d'un coup à se demander à voix haute s'il aurait été résistant pendant la guerre. Et puis il me demande quelle aurait été mon comportement.... (c'est stupide, hein, de demander ça d'un coup, sans vraiment attendre la réponse en plus... il était censé être très intelligent pourtant... Mais comme on ne reprend jamais ces gens supposés toujours pertinents, spirituels, et dans le vrai, leur intelligence se décontracte. Et l'imbécilité s'y cultive). J'ai vainement essayé de lui expliquer que cette question n'avait pas de sens à mes yeux. Car le "je" qu'il invoquait était un fait social et historique déterminé. "Je" dans une autre époque, pour déformer Rimbaud, eut toujours été  un autre. "Je" est le produit de multiples facteurs, où génétique, rencontres, mystère, culture, situation économique et sociale se mêlent, produisant une recette singulière à chaque individu. )

 

La question posée par le titre du livre est donc à mes yeux insoluble. Car le Sujet humain n'est nullement intemporel. Il est ancré dans son époque. Dans une filiation à un moment donné. Dans un noeud d'évènements. Dans un chaos particulier.

 

Pierre Bayard le freudien sait tout cela très bien et il le dit d'emblée. Cependant, il tente tout de même le coup, et tant mieux. Il décide d'envoyer dans le passé une sorte de "délégué" de lui-même qui aurait des caractéristiques psychologiques  proches des siennes. Il s'interroge sur ses réactions probables à chaque étape de la guerre. 

 

Tout le sens de cette tentative est de souligner que chacun de nous a une personnalité potentielle (ou plusieurs). C'est à dire une personnalité qui peut se révéler dans des situations de crise. La seconde guerre mondiale en est donc le terrain d'exploration idéal.

 

Le livre est aussi une interrogation plus précise sur la personnalité du résistant. Comment peut-on être résistant ? Qu'est ce qui se joue psychiquement dans ce basculement ? Bayard, en bon disciple du Freud de "Malaise de la civilisation" ne s'étonne pas outre mesure de l'apparition des bourreaux quand le surmoi social s'effondre. C'est l'apparition de la résistance qui est intriguante.

 

Le hasard peut jouer un rôle pour nous pousser d'un côté ou l'autre de la barrière. C'est l'argument qui ressort du fameux film de Louis Malle, " Lacombe Lucien", où un jeune homme tout prêt de rejoindre le maquis se retrouve enrôlé par les collaborateurs au hasard des rencontres. Cependant, l'auteur propose une lecture plus profonde du film de Malle, démontrant que le hasard n'est que le masque d'une nécessité plus prégnante. Que dit le destin de Lucien Lacombe ? D'abord que le dépolitisé est livré à des motivations     purement psychiques : le jeune Lacombe est marqué par une tendance à la violence et la recherhe d'une figure paternelle, deux éléments qui compteront beaucoup. Cependant, la violence latente de Lacombe ne se serait pas forcément exprimée dans un autre contexte. C'est l'occupation qui va délivrer cette personnalité potentielle de brute.

 

La fameuse expérience de Milgram est convoquée pour aller plus loin. Elle est décrite, souvenez-vous en, dans le film "I comme Icare" : on expérimente l'obéissance à l'autorité en demandant à des volontaires de punir par électrocution des gens qui, volontaires eux aussi, répondent mal à des questions. Ceci dans un cadre universitaire légitime, peuplé de blouses blanches portant un discours de déresponsabilisation de celui qui appuie sur le bouton. L'intérêt est qu'à un moment, l'électrocuté demande de cesser, et le savant réclame la poursuite de l'expérience. Je me souviens qu'il y a quelques années on avait retenté cette expérience à la télévision, justement pour tester l'autorité de la télévision elle-même.

 

Les résultats de ces expériences sont terrifiants : tous les participants acceptent d'électrocuter, et 60 % continuent après les cris.... Milgram voit donc un bourreau potentiel en la plupart d'entre nous.... Bayard pense cependant que l'on doit nuancer les conclusions, car on ne doit pas oublier que les victimes sont volontaires, ce qui n'est pas le cas dans une situation d'oppression sociale réelle. De plus, une part non négligeable des participants refuse d'administrer des décharges passé  un certain cap. Il n'en reste pas moins que l'expérience démontre la force de la soumission à l'autorité....

 

 

... Et quand le Maréchal Pétain prend le pouvoir, il est une figure d'autorité certaine dans le pays.

 

Un autre livre (nous en parlerons dans ce blog, tiens) permet de réfléchir à la situation d'hommes ordinaires plongés dans des conditions extraordinaires et à qui une autorité demande des horreurs. Il s'agit de l'ouvrage de Christopher Browning, "des hommes ordinaires", décrivant les horreurs perpétrées sur le front de l'Est par des policiers allemands. Ils participèrent à l'extermination de plus de 80 000 personnes....

 

Ces hommes n'ont pas commis ces atrocités froidement ou calmement. Beaucoup craquent, d'autres saisissent les propositions (au début) d'être affectés à d'autres missions, d'autres trouvent des moyens de ne pas participer, la plupart dépriment et se noient dans l'alcool. Ils vivent indéniablement un conflit éthique, au sens ou leur Moi est tenaillé par des injonctions contradictoires du surmoi.

 

Pourquoi acceptent-ils ? Il y a certes la peur du châtiment. Il y a l'idéologie. Mais cela ne suffit pas.... Alors Browning se réfère à la soumission à l'autorité.  Mais il va plus loin.... Pour que des hommes ordinaires acceptent ces tâches, seul un puissant moteur peut jouer : la crainte d'être exclu du groupe. La peur de l'asocialité, de l'ostracisme. Le conformisme de groupe, voila ce qui retient encore des hommes qui savent ce qu'ils font.

 

L'idéologie compte, pour ceux qui en ont une. Ainsi Bayard rappelle le destin de Daniel Cordier, maurassien qui devient pourtant le Secrétaire de Jean Moulin. Dans le trouble de la défaite, il pense sincèrement que Maurras sera partisan de la poursuite du combat... Il rejoint Londres et tombe des nues quand il constate que son modèle a capitulé et soutient Vichy.

 

Mais l'idéologie ne suffit pas, il faut qu'elle rencontre une contrainte intérieure très forte, qui conduit à la rupture et à risquer sa vie. Cela demande "une certaine organisation psychique" souligne Bayard. Il faut un Moi hyper pérméable à la situation du monde et qui ne peut pas supporter l'écart entre la réalité et les principes. La réalité devient tout simplement intolérable, et la résistance n'est pas un débat mais une évidence, une nécessité psychologique.

 

L'empathie est aussi un élément déterminant. Et Bayard de rappeler ces gens qui ont pris des risques immenses pour sauver des enfants juifs, sans s'apesantir. Les "Justes" ont des personnalités très particulières, de type altruiste.  Ils s'identifient très facilement à autrui. C'est ainsi que lorsqu'on demande à ces 'justes" pourquoi ils ont agi de la sorte, leurs réponses sont floues. Car en vérité il ne peut pas se poser pour eux de dilemne réel, à partir du moment où un autre souffre, ils souffrent avec lui.

 

Pierre Bayard rappelle avec raison, ce que l'on oublie parfois, que la terreur règne, et qu'elle explique largement le faible nombre de résistants.  Pour que la peur devienne secondaire, nombre de conditions sont nécessaires : personnalité altruiste, force des principes et sensibilité au monde (ces éléments se mettant en place dans la petite enfance selon Bayard). Comme nous le montrent les héros de la Rose Blanche ( Témoins de l'espoir raisonnable ("Ces allemands qui défièrent Hitler" de Gilbert Badia) )  ne pas se sentir seul dans le combat est essentiel. Les Scholl pensent que les allemands sont au fond d'accord avec eux. La croyance religieuse est aussi un puissant auxiliaire de la résistance. Ces éléments consolident la possibilité de penser de manière autonome, c'est à  dire de rompre.

 

Ce qui est remarquable chez le résistant, c'est sa capacité à sortir du cadre. L'exemple de Sousa Mendes, consul du portugal à Bordeaux, est explicite. Il décide, après quelques jours de dépression manifestement intense, de passer outre les ordres, et de signer tous les passeports qu'on lui demande, permettant l'évacuation de milliers de personnes depuis la France occupée. Salazar se vengera en le clochardisant. Dans un premier temps, le consul agit dans une certaine légalité, puis se faisant évidemment remarquer il continue à signer illégalement les passeports, alors qu'il est révoqué. Le plus remarquable c'est que sa famille l'enjoint d'arrêter cette fuite en avant. Sousa Mendes aurait pu céder à la décharge de responsabilité psychique car des ordres lui étaient donnés... Et pourtant il poursuit.

 

Le résistant est donc un créateur. Un inventeur de comportement inédit. C'est ce que dit Cynthia Fleury dans un livre que je viens de lire : le courageux est celui qui "commence". Du courage, encore du courage, toujours du courage (Cynthia Fleury).    

 

Milena Jesenska, connue pour avoir été le grand amour impossible de Kafka, incarne cette capacité à créer l'inédit. Déportée à Ravensbruck pour faits de résistance, elle illuminera les déportés de sa liberté irréductible qui impressionnera jusqu'aux gardiens du camp. Elle désobéit aux ordres des staliniens présents dans le camp qui lui demandent de trier ses amis.... Et elle va jusqu'à proposer un deal au chef de la gestapo : en échange d'une mesure de clémence envers une femme, son amie, elle lui dévoilera un trafic perpétré.... par les gardiens du camp. Le chef sadique de la Gestapo, contre toute attente, accepte. Comme hypnotisé. Plus tard, il demande à Mme Jesenska d'espionner une femme et elle refuse net... Elle n'est pas sanctionnée et le gestapiste la qualifie même de "femme bien". L'aplomb de cette femme va jusqu'à troubler le fonctionnement sadique de son interlocuteur.

 

Comme Milena Jesenska, beaucoup de résistants créent l'impensable : De gaulle en premier lieu, partant à Londres créer les FFL, mais aussi chaque français qui part en angleterre via le Portugal, parfois sans un sou, sans savoir quoi que ce soit de ce qui l'attend. Pour résister, on doit "sortir du cadre". Le résistant est un anti conformiste. Comme ce bosniaque qui, pendant la guerre des balkans des années 90, se déclara Esquimau pour dire son dégoût de l'obsession ethnique....

 

On approche ainsi le "moi" particulier du résistant. Un Moi tout spécialement relationnel, et sur lequel les pulsions égoïstes restent assez inefficaces.

 

Ah au fait, Pierre Bayard, chemin faisant, considère plutôt qu'il aurait adopté un comportement certes désapprobateur mais passif, se consacrant à ses études... A moins que.... Telle rencontre change sa trajectoire.

 

Pierre Bayard pense qu'au delà du "vernis des contigences" il y a un invariant dans l'individu. Et c'est là où je ne le suivrai pas. Je partage son idée selon laquelle il y a un mystère dans cette contrainte intérieure que certains ressentent, qui va les pousser à résister contre toute logique, se mettant en danger absolu. Il y a eu des résistants au rwanda parmi les hutus, protégeant des tutsis. Il y a eu des résistants au cambodge dans les camps de mort des Khmers rouges. Parmi eux, on trouve des gens très simples, sans culture. Le manque de culture les a peut être protégés de la propagande d'ailleurs. 

 

Mais je ne crois pas à cet invariant qui permettrait de s'imaginer dans une autre époque. Cet invariant, c'est nécessairement un succédané de l'âme. L'âme théologique recyclée. Ce n'est pas ma compréhension de l'humanité, immanente.

 

Oui, il y a un mystère chez le résistant. Le moment de la "bascule" est imprévisible. Bayard concède que cette imprévisiblité est rassurante. Elle témoigne de notre capacité à échapper à toute programmation extérieure.

Le résistant est rare, mais il sauve l'idée même d'humanité.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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