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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 23:25

1016879_574436122598322_1391855546_n.jpgAntonio Munoz Molina a commis, avec son "Tout ce qu'on croyait solide", un pamphlet superbe, où son style efficace, son sens de l'anecdote et de la description sont placés au service d'une charge courageuse contre son propre pays qui est plongé dans une grave difficulté sociale.

 

Qui aime bien châtie bien et Molina l'illustre, aussi bien pour l'Espagne que pour son camp de toujours : la gauche. Elle a dirigé longtemps le pays durant les trente et quelques années de démocratie post franquiste, était au pouvoir dans la phase montante vers l'explosion de la bulle financière et immobilière. Et Molina ne l'épargne pas, bien au contraire, il souligne ses responsabilités en ce qu'elle a failli à sa mission et renié ses principes dans l'action.

 

 

L'essai de Molina est placé sous les auspices de Georges Orwell, ce qui me va parfaitement bien. Le même sens de la vérité quoi qu'il en coûte, y compris voire surtout aux dépends des siens. La conscience vive des dérives de la politique et de ses subterfuges formels (le langage, l'esthétique). Et aussi ce côté conservateur anarchiste qui conduit Molina à s'avancer sur le terrain de la "responsabilité", de la vertu citoyenne, du civisme : par exemple il revient plusieurs fois sur le non respect de la quiétude d'autrui dans les villes espagnoles, sur les comportements malpropres des citadins, il salue le travail patient plutôt que les comportements fumeux.

 

 

Oui, la finance mondialisée est responsable de la chute espagnole. Mais Molina ne s'y étend pas vraiment, c'est un fait entendu et dépeint dans une myriade de livres.  Molina apporte sa pierre, la sienne, la plus désagréable pour ses concitoyens sans doute parce qu'elle roule sur leurs pieds. Mais nécessaire. Loin de toute posture de victime, cherchant à l'extérieur la cause des maux espagnols, il se consacre à établir un constat courageux : la crise ibérique est aussi le résultat d'une logique endogène au pays, qui s'est porté à la rencontre du modèle spéculatif et en a apprécié les délices dans un aveuglement général.

 

La spéculation n'est pas une pure technique, elle est un fait social total en réalité. Ce que nous montre Molina, c'est comment l'Espagne bascule dans ce modèle spéculatif (les terrains se sont valorisés de 500 % entre 97 et 2007) et en quoi ce mouvement trouve ses sources dans l'histoire de la démocratie post franquiste. Une société qui a fini par ressembler à un consommateur de cocaïne. Jusqu'à l'overdose.

 

 

" A une économie spéculative, correspond inévitablement une conscience délirante".

 

 

Molina revient, à travers ses souvenirs et la relecture des journaux, sur ces années 2006-2007 d'avant crise financière, qui paraissent si lontaines tellement la rupture a été brutale, et il en reste supéfait. Un symptôme de l'aveuglement de ces années là fut l'obsession des deux camps politiques pour le passé. On ne parla que de 1931 et 1936 dans ces années, chacun défendant sa propre mémoire, dans une sorte de "sordide affinité" pour ignorer les enjeux du présent et de l'avenir. La croissance était là, on en profitait sans compter, on accumulait les plus values financières en essayant de croire à ce que ça ne finisse jamais. Le passé servait d'exutoire. Il était comme "une tulle qui empeche de voir la réalité immédiate".

 

L'Espagne d'hier s'est réfugiée dans un passé en partie mythifié et pratique (l'héroïsme comme héritage, sans risque), celle d'aujourd"hui a peur des lendemains.

 

 

Le rapport au temps des espagnols a donc changé, d'autant plus que les pythies sont mortes. Les augures sont décrédibilisées. Molina nous gratifie de portraits brillants de ces prophètes économiques, tels Alan Greenspan ou Rodrigo Rato qui promettaient monts et merveilles à l'Espagne juste avant la crise. Il nous décrit leurs méthodes pour avoir l'air à la fois sages, énigmatiques, fixant la ligne d'horizon qu'ils prétendent lire. Les faux prophètes ne doivent plus être écoutés. Molina nous explique leurs techniques d'intimidation, les tours de verres des institutions bancaires étant du même acabit que les temples assyriens : impressionner pour asseoir l'autorité, telle est leur mission.

 

 

 

Si la bulle s'est constituée, et si ça éclate, c'est que l'on a créé cette bulle. Pour Molina, la source en est l'insuffisance de la démocratie espagnole. En arrivant au pouvoir les démocrates en avaient assez de la bureaucratie en lambeaux de Franco. Ils plaidèrent ainsi pour le politique aux postes de commande. En soi cela n'était pas un problème...

 

 

...Ce qui l'a été c'est que contrairement à ce qui s'est passé en France, l'Espagne n'a pas mis en place une fonction publique stable, neutre, tournée vers le long terme. Donc les services publics, politisés, conformistes à l'égard des élus, où ont pullulé les promotions injustifiées, n'ont pas contrebalancé, bien au contraire, la frénésie dépensière, et inutilement dépensière surtout, de leurs édiles. Molina a été longtemps fonctionnaire et décrit des épisodes tout à fait parlants.

 

 

 

La bonne utilisation de l'argent public n'a pas été un critère, et l'argent, qui semblait couler à flot pour l'infini, à surtout servi à financer des "simulacres" : un torrent de festivités (les plus connues sont les JO et l'exposition universelle, mais tout le pays s'est jeté dans une ivresse festive).

 

 

Ces simulacres, ces châteaux "vides en Espagne" singeaient la puissance, mettaient en scène la fierté nationaliste des communautés autonomes, au service des seigneuries politiques. La communication sans objet a dominé l'action publique, et on a rivalisé de manifestations somptuaires, de caprices de représentation (les exemples sont nombreux, comme cette manie d'aller faire des démonstrations inutiles et coûteuses à new york). La fête, encore la fête, célébratrice du peuple local, et mise en scène de l'homme politique proche du peuple. Telle fut la préoccupation de l'Espagne.

 

 

 

Molina reproche à la gauche son ralliement à l'effervescence nationaliste. Elle a signifié que l'on se souciait d'être plutôt que de faire, de se glorifier d'un passé fantasmé, de chercher les responsabilités  des maux à l'extérieur. Tout un contexte idéologique et culturel qui a justifié et aggravé l'impotence publique, le goût des démonstrations, y compris religieuses, coûteuses et improductives.

 

 

 

Abrités de la critique, car qui critique un édile de gauche est un rallié à l'ennemi, et se coupe de son pays natal incarné par le cacique, les responsables politiques ont souvent dérapé, emprunté pour rembourser l'emprunt, cherché pour leurs territoires tous les signes extérieurs de richesse plutôt que la dépense utile à long terme (le golf en ville, un must), ouvert les zones immobilières aux spéculateurs et bétonneurs, détruisant l'esthétique, l'environnement, et s'enrichissant personnellement au passage pour un nombre non négligeable.

 

 

La démocratie espagnole, encore asséchée par l'Eglise (Molina aurait pu ajouter la monarchie), finalement, n'a pas atteint ses objectifs. Elle est restée procédurière mais ne repose pas sur une quelconque hégémonie du modèle citoyen. Ce modèle est bousculé aussi bien par l'identitaire nationaliste qui stérilise les territoires en les soumettant à des chefs incontrôlés, que par le sectarisme hérité de la période franquiste, et dans lequel on se complait.

 

 

Maintenant il faut réagir.

Molina constate que le milieu politique n'a pas tiré les leçons ardentes. Il saigne le social mais continue à financer les dépenses de mise en scène.

 

Que faire face à l'effondrement du pays, si faussement prospère il y a peu, si malade aujourd'hui ? La solution passe par la démocratie, enfin. L'émergence du citoyen surtout.

 

Il devra être lucide, enfin lucide, cesser de se mentir.

 

 "Il ne nous reste pas d'autre solution que de nous acharner à voir les choses comme elles sont".

 

Un esprit critique aigu, voila la première arme du citoyen.

 

 

Les citoyens doivent agir individuellement et collectivement pour transformer l'Espagne. Cela signifie que comme le disait Albert Camus, cité par Molina, "chacun fasse son travail". Partout, chacun à sa place, on doit résister aux reliquats de la culture spéculative, impliquant le je m'en foutisme, la légèreté, l'irresponsabilité envers le présent et l'avenir. Partout.

 

 

 

Ensuite, l'Espagne a besoin de l'équivalent du mouvement des droits civiques, un mouvement puissant, patient, serein, réclamant la démocratisation du pays à tous les niveaux, le contrôle de la politique par la loi, et la renaissance d'un service public sans lequel la société s'atomise et dépérit.

 

 

Ca vous rappelle en partie un ailleurs de l'Espagne ?

C'est normal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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commentaires

Lolita Iven-Abramowicz 04/02/2014 11:22

Je viens de quitter Fuerteventura et d'acheter et de lire en Espagnol Todo lo que era solido, je ne savais pas que le livre existait déjà en français. Merci pour vos vos commentaires. Petite-fille
d'un républicain tué en 1937 à Durango je lis beaucoup d'auteurs espagnols et Molina est un très grand écrivain plein d'humanité et de sens de la justice ...

jérôme Bonnemaison 05/02/2014 22:10



merci


Je suis moi meme petit fils de républicains espagnols. Mais ils ont pu passer en france



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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