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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 09:16

liebhnecht.png La révolution allemande (1918-1919) est dans la mémoire historique européenne comme un secret de famille honteux.

 

Et pour cause... Car beaucoup tiennent à l'oublier. Pensez donc : une révolution ouvrière qui a été à deux doigts de réussir dans un pays industriel avancé, que dis-je dans le pays le plus développé de son époque... Et qui a échoué parce que les chefs SPD du Parti de Marx et d'Engels..., grignotés de l'intérieur par le crétinisme parlementaire, ont passé un accord de pouvoir avec ceux-là mêmes qui allaient les envoyer à Dachau une quinzaine d'années plus tard. Jusqu'à se charger eux-mêmes du sale boulot habituellement confié à des généraux réactionnaires : noyer la révolution dans le sang.

 

Et puis penser la Révolution allemande, ce serait se confronter à une autre question : celle de la première guerre mondiale, de l'"Union sacrée" qui déshonora les dirigeants républicains et les socialistes à quelques glorieuses exceptions. Un passé occulté, enfoui.  

 

Souvenons-nous de Lionel Jospin qui avait rendu à l'Assemblée, seul, hommage aux mutins de 1917, surmontant un siècle de lâcheté. Sous les horions de la droite et en particulier de Philippe Seguin le supposé "grand républicain".  Ce dernier ne savait-il pas que cette République de 1914 nous mena à une guerre à 10 millions de morts, qui n'a servi à préparer que la suivante, quatre fois plus meurtrière... On peut penser ce qu'on veut de Jospin... mais ce jour là il fut bien courageux et seul, car autour de lui bien peu étaient même capables de comprendre de quoi il s'agissait vraiment...

 

Avez-vous remarqué comment on parle de la Première Guerre Mondiale en France (par exemple dans le cinéma) ? On en parle comme d'un drame humain, celui des "poilus" dans les tranchées. On pointe du doigt les généraux inhumains, qui envoyaient les foules à l'abattoir. Mais point d'analyse politique. Une guerre tombée du ciel, sortie toute habillée et casquée de la tête folle des hommes... Une guerre dont on veut oublier les causes et les responsables.

 

Ce qui s'est passé en Allemagne en 1918 est pourtant d'une ampleur inouïe. Mais qui le sait ?

 

Alfred Döblin, un romancier surtout connu pour un seul livre (que je n'ai pas lu - "Berlin Alexanderplatz") a écrit un grand roman d'un point de vue omniscient sur cette Révolution qui si elle avait triomphé, aurait changé le cours de l'histoire. L'Union Soviétique n'aurait plus été isolée et conduite à des contradictions intenables. Le centre névralgique de la Révolution se serait déplacé à Berlin. La voie vers le fascisme aurait été singulièrement plus difficile. Et peut-être l'humanité aurait-elle évité le deuxième conflit mondial...

 

"Novembre 1918 -une révolution allemande"(Agone) est un vaste roman heureusement republié,  injustement méconnu, s'étirant sur quatre tomes ("Bourgeois et soldats/ Peuple trahi/Retour du Front/ Karl et Rosa"). Sur le principe éprouvé par Léon Tolstoï, il chevauche la période et le chaos en accompagnant divers protagonistes, imaginaires ou réels, de ces évènements. Le roman commence avec la capitulation de l'Allemagne en novembre 1918 et s'achève avec l'écrasement de l'insurrection spartakiste. Les chapitres consacrés aux personnages alternent avec des survols de la situation dans une région, au sein d'une classe sociale, et des envolées plus théoriques.

 

Comme je suis désordonné et impatient, j'ai commencé avec le dernier tome, qui constitue au delà de ses qualités littéraires un document précieux sur cette période peu étudiée, (sinon par des approches utiles mais axées sur les aspects très politiques, comme celle de Pierre Broué) et dont l'auteur connaît parfaitement chaque seconde. On y vit la Révolution rue par rue, on y suit Luxembourg et Liebknecht épuisés lorsqu'ils changent de cache chaque soir et se querellent au sujet de la stratégie à suivre. J'ai poursuivi avec le premier tome qui nous permet de plonger dans ces quelques journées, ignorées, où l'Alsace-Lorraine flotte entre le départ des allemands et l'arrivée des français, et où se dénouent tant de destins dans une région occupée depuis cinquante ans. On y accompagne les soldats allemands rentrant en allemagne, se dispersant, arrivant dans un Berlin en Révolution, où la situation est confuse..

 

Heureusement il me reste les deux volumes centraux à lire...

 

Alfred Döblin est en totale empathie avec les révolutionnaires, dont il mesure cependant les faiblesses, ce qui rend le roman d'autant plus poignant. Au moment où l'auteur écrit (pendant la deuxième guerre mondiale) il a assez de recul pour comprendre toute la portée dramatique de l'échec de la révolution des Conseils. Et il vit une conversion au catholicisme. Ce qui donne au roman une dimension d'interrogation mystique assez détonnante, alors qu'il s'agit de suivre une révolution prolétarienne (issue mystique projetée de manière étonnante sur le personnage de Rosa Luxembourg). Autre curiosité : une certaine influence, ponctuelle mais très originale, du surréalisme. On voit le chancelier Ebert se transformer en toupie dans son bureau, sous le coup de la tension... Un mélange singulier d'approche réaliste et d'évocation fantastique...(la nuit, les statues deviennent vivantes dans Berlin).

 

C'est un formidable roman sur la Révolution comme accélérateur de l'histoire, où les hommes se jettent et se transforment à grands pas. Périodes indécises, où tout semble se jouer à peu de choses, à quelques décisions, à quelques retards pour délivrer des consignes, même si en investigant au tréfonds du monde social, on comprend que les évènements répondent à une logique profonde. Indécis était le destin de cette révolution allemande, appuyée sur un mouvement populaire puissant et décidé. Indécis, comme les choix de ces soldats revenus du front, au moment où le Reich s'écroule et où il n'y a plus de repère, et qui sont aussi prêts à se jeter dans la Révolution que de s'engager dans les corps-francs chargés de la liquider.

 

A quoi un être humain est-il confronté quand tout vacille ? C'est ce que ce roman nous permet de visiter, à travers de multiples trajectoires.

 

Il y aura de tels romans à écrire sur les révolutions arabes. Au moment où elles en sont, elles nous réjouissent plus que  tout, elles nous rassurent, elles nous donnent de l'optimisme. Mais elles sont fragiles. Elles peuvent basculer. La révolution, ça reste un saut au dessus du vide. Les révolutionnaires n'en sont que plus admirables.

 

S'intéresser à la révolution avortée et oubliée en Allemagne, c'est revenir au carrefour de cet incroyable siècle. Celui dont nous sommes les si proches héritiers.

 

Je connais mal le débat allemand sur la question. Je pense qu'il a été faussé par la guerre froide. Mais alors que le puissant SPD s'est égaré dans la "troisième voie" et le copilotage des réformes libérales que l'on nous présente comme "inéluctable" au plan européen, il serait sans doute utile de sortir cette Histoire du refoulé, là-bas aussi. Certains oublient que le Mur de Berlin est tombé pour les deux côtés.

 

En cette année exaspérée où la société française, mais aussi européenne, se polarise politiquement (ce que nous disent les sondages), les solutions radicales et fortement antagonistes étant de plus en plus tentantes pour un peuple confronté à la radicalité du réel, il est sans doute utile de réfléchir sur les leçons de cette époque où la modération n'était plus de mise.

 


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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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David F.M 18/03/2011 23:39


Bonsoir jérôme,
Passionnant et très intéressant ton article. Tu as raison, revisiter notre histoire, peu nous permettent de mieux appréhender les évènements présent et futur.
Cordialement
F.M


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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