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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 08:53

 

bernanos.jpg J'ai lu sur la Guerre d'Espagne, mais j'avais (sans doute soigneusement) différé la lecture du classique "Les grands cimetières sous la lune" de Georges Bernanos. Je savais néanmoins que j'y viendrai, car l'oublier eut été négliger un aspect essentiel de l'affaire : que s'est-il vraiment joué dans le camp du "soulèvement" ? Une voix comme Bernanos, malgré sa rareté (et aussi grâce à elle finalement) nous aide à la comprendre, car elle a porté le fer au sein même des milieux politiques et sociaux qui ont soutenu Franco.

 

La Guerre d'Espagne est un évènement inépuisable. C'est le carrefour, l'heure de vérité du vingtième siècle. Un laboratoire à ciel ouvert. Une exaspération. Un paroxysme.

 

L'Espagne était devenue un petit pays arriéré, sans puissance, ne tirant plus parti de son extraordinaire destin mondial. Et pourtant, en ce petit pays, la deuxième guerre mondiale a véritablement commencé, le destin du mouvement ouvrier international - malgré la combativité des travailleurs espagnols - a été largement et dramatiquement tranché, les totalitarismes ont effectué leurs tours de chauffe.

 

Une autre tournure des évènements était-elle possible ? Nous n'en savons rien bien entendu. Il est certain que la victoire (mais laquelle ?) des républicains aurait ouvert des chemins difficiles à entrevoir, mais vertigineux. Imaginons seulement une alliance victorieuse entre les deux Fronts populaire français et espagnol et le rapport de forces qui en aurait surgi sur le continent, radicalement différent.

 

Tant de choses se sont donc jouées sur ce front, dont bien des versants sont à explorer. Y compris au sein de la chrétienté, comme nous l'apprend le célèbre pamphlet de Bernanos, que je viens enfin de lire. Le ralliement de l'Eglise catholique au fascisme, son soutien au franquisme, sa cohabitation avec Hitler et son silence coupable sur son régime génocidaire... Tout cela n'a pas recueilli l'unanimité dans la "galaxie catholique".

 

C'est ce qu'on comprend en lisant ces pages d'un homme en colère, qui s'adresse aux siens : les catholiques, le monde conservateur et réactionnaire. Avec âpreté, et avec la souffrance de l'homme lucide, qui voit les baïonnettes recouvrir la surface du monde. Et qui va jusqu'à prévoir "l'élimination" des juifs en Allemagne (deux peuples élus, selon lui, ne pouvant pas coexister).

 

Un homme qui voit si clair qu'il peut écrire en 1937, à l'attention d'une droite française espérant tirer profit de l'ascension de Mussolini et d'Hitler : "ce n'est pas vous que nous craignons le plus, cher Monsieur Hitler. Nous aurons raison de vous et des vôtres, si nous avons su garder notre âme ! Et nous savons bien que nous aurons, prochainement sans doute, à la garder contre les artificieux docteurs à votre solde (...) qui prétendront exiger de nous la soumission au vainqueur, cette rétractation, pénitence et satisfaction qu'ils obtinrent un moment de Jeanne d'Arc. Puis ils l'ont brûlée."

 

Si Bernanos prophétise l'"écrasement" de la France (il utilise le terme) et l'avènement de Vichy (qu'il affrontera par son engagement dans la France Libre), il saisit, dans cet essai, tout l'aveuglement des classes dirigeantes françaises, obsédées par la peur du Front Populaire et magnétisées par le Veau d'Or. Il tance leur cynisme, leur légèreté face à ce qui s'avance et a été testé en Espagne. Et dans le même temps il éreinte l'Eglise, son Eglise, qui bénissant les mitrailleuses franquistes, saccage l'Evangile.

 

Bernanos n'était pas un démocrate chrétien. Il était Monarchiste, ancien Camelot du Roi. Issu de l'extrême droite maurassienne, admirateur, même, de Drumont, l'auteur sinistre de "la France juive".

 

Mais voila : certaines personnes sont sincères et affrontent le réel. Bernanos, sans le sou, va vivre à Majorque dès 1934 pour survivre grâce au coût modéré de la vie. Il assiste donc au soulèvement franquiste, qui au début obtient sa sympathie. Son fils s'engage même temporairement dans la Phalange. Et puis, les franquistes s'emparent de Majorque et Bernanos assiste aux exécutions massives, lâches et débordantes, pérpétrées par des mercenaires et des hommes sans aucune foi, poudre à canon du totalitarisme en marche. Lui, inspiré par les Franciscains et leur voeu de pauvreté, voit la haine du peuple, du pauvre, s'exprimer sous la brutalité la plus échevelée... Il constate la complicité de l'Eglise espagnole, les palinodies hypocrites de la papauté.

 

L'auteur, pour qui le Monarque de référence, c'est le bon Henri IV aimé de son peuple, ne peut pas absoudre cette pseudo "croisade", qui est en réalité un déferlement barbare. Bernanos élève la voix, jusqu'à être condamné à mort par Franco... Et il devient la bête noire de ses anciens amis de l'Action Française, qui moquent son manque de "virilité"... depuis le bureau de leur journal (lui qui fut combattant sur le front pendant la première guerre).

 

Ce qui est intéressant, c'est la complexité à laquelle nous ouvre Bernanos. Il parle depuis une tradition qu'on croyait unanimement engagée derrière Franco, puis plus tard dans Vichy. Certes ce fut une pente très majoritaire, mais n'oublions pas que De Gaulle lui-même était issu d'un milieu catholique et conservateur. Et la Résistance compta des royalistes, des anciens disciples de Maurras. Les grandes fractures ne se dessinèrent pas de manière totalement prévisible et nette entre deux camps désignés à l'avance. Il reste que ces hommes très à droite, qui prirent le parti de la liberté, étaient la plupart du temps des marginaux, des non conformistes, des esprits singuliers (comme De Gaulle considéré comme une tête de pioche, prônant des idées originales).

 

Leurs raisons propres étaient d'ailleurs parfois différentes. Alors que pour De Gaulle, l'esprit "national" l'emportait par dessus tout, y compris sur les intérêts de sa classe, Bernanos trouve ses ressources de résistant dans le message du Christ. Le "national", ça ne lui parle pas. Et d'ailleurs à ce propos, il donne à la droite un conseil qui mériterait d'être relu aujourd'hui par ceux qui s'en réclament :

" Depuis quand les gens de droite s'appellent-ils nationaux ? C'est leur affaire, mais ils me permettront de leur dire qu'ils devancent ainsi le jugement de l'histoire (...) Ca ne vous fait pas honte, non, d'exploiter contre d'autres français, même égarés, un nom qui appartient à chacun de nous".

 

Bernanos voudrait une élite (une aristocratie à son idée) au service du peuple, de la classe ouvrière. Du progrès social. En monarchiste maintenu malgré tout, il rêve à l'unité du pays et ne peut pas concevoir qu'un Monarque massacre son peuple... Homme du passé, qui plus est mythyfié, ce Bernanos...

 

Pour lui, et étonnamment il rejoint en cela les marxistes (sans les évoquer), il n'y a que deux classes qui comptent : le prolétariat et la grande bourgeoisie. Les classes moyennes ne peuvent pas avoir de "politique propre", et elles doivent être dirigées, risquant de devenir une masse de manoeuvre dangereuse (et de basculer dans le fascisme). Dans son mépris pour le commerce, le petit fonctionnaire, les intérmédiaires, "le parasitisme", on retrouve des éléments qui ont du faciliter la complaisance du jeune Bernanos pour l'antisémitisme maurassien.

 

J'ai eu du mal, il est vrai, à suivre la prose de Bernanos. Un langage un peu obsolète, sans doute, mais surtout un univers de représentations, un champ culturel, dans lesquels je n'ai pas grande habitude d'évoluer...

 

J'ai ranimé le souvenir d'autres penseurs et créateurs de cette époque, issus d'autres rives philosophiques, qui ont lu clair dans l'irresponsabilité de la classe dominante française, dans son jeu avec le feu, dans sa légèreté. Et aucune autre force sociale ne prenant la direction du pays, cette élite allait conduire le pays au désastre. Quels tourments d'y assister sans pouvoir infléchir le mouvement !

 

J'ai ainsi pensé à ce film, d'un génie éblouissant (politique comme cinématographique, les deux étant d'ailleurs indissociables dans cette oeuvre immense), de Jean Renoir (1939) : "La règle du jeu" : radiographie de l'oligarchie de ces années là. Et qui nous annonce le drame derrière la fausse farce légère.

 

J'ai songé aussi à un livre écrit dès après la défaite de juin 40, mais qui venait de loin : "L'étrange défaite" de Marc Bloch, brillant contre-argumentaire par avance au procès de Riom et au discours pétainiste sur les "fautes" nationales à expier. Livre qui recense clairement les responsabilités des "élites" dans cette course à la défaite.

 

La grande erreur de Bernanos est sans doute de réfléchir dans l'intemporel, et de croire aux sornettes qu'on lui a raconté sur le "pays de cocagne" des bons rois... Il n'était certes pas prêt de le voir éclore de la société industrielle capitaliste...

 

Malgré sa naïveté à l'égard de son Eglise (elle n'avait pas attendu Franco avant d'oublier certains aspects des Evangiles...), malgré son éloignement des principes républicains, Georges Bernanos s'affirme dans ce pamphlet vigoureux et flamboyant comme un Universaliste courageux. En cela il sauva, en dépit de sa singularité, un peu de l'honneur du catholicisme de son siècle.

 


 

 

 


 



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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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