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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 00:00

1229985190_diamants_sur_canape_38.jpg Quand j'ai appris l'existence de ce livre de Sam Wasson sur l'aventure Diamants sur canapé, je l'ai littéralement réclamé au papa Noel, et l'ai obtenu !

 

Et je n'ai pas été déçu.

J'aime les livres qui, parce que l'auteur ne singe pas sa passion, s'imprègnent tellement de l'esprit du sujet abordé qu'ils nous en offrent finalement une nouvelle dimension. Tout en élargissant nos perspectives.

 

Il se trouve que Diamants sur canapé est un de mes films favoris, qu'Audrey Hepburn est une grande admiration, que New York est mon fantasme, que les années 50-60, en particulier aux Etats-Unis, sont un de ces carrefours où je reviens sans cesse. Il se trouve aussi que Truman Capote - l'auteur du roman adapté par le film- est un immense écrivain, celui qui signa en particulier "De sang froid", invention littéraire (roman vrai du fait divers) tellement importante, sans laquelle la littérature contemporaine (en particulier française) ne serait pas ce qu'elle est.

 

Il se trouve encore que Marylin Monroe (pressentie au départ) et le jazz sont dans les parages. Que le glamour traverse tout cela. Que c'est une histoire de jeu rusé du progrès avec la censure et de liberté plus maline que la répression. Que c'est un point de rencontre passionnant entre le livre et le cinéma. Que Blake Edwards est un réalisateur génial dont "The party" (l'idée en naquit à partir d'une scène de diamants sur canapé, à savoir la fête délirante chez Holly Golightly-Hepburn) est à mon sens le film le plus drôle qui existe.

 

Tous les ingrédients étaient donc là pour m'attirer comme une guêpe sur un éclair au chocolat en plein soleil. Et je n'ai pas été déçu de mon attaque en piqué sur ce bel objet édité chez Sonatine (quel bel intitulé pour une maison d'éditions).

Ce Sam Wasson a réalisé un beau livre, savoureux, léger et subtil, coquin, virtuose. A l'instar de l'aventure cinématographique dont il parle.

 

" 5e Avenue, 5 heures du matin" n'est pas un simple ouvrage d'analyse de Diamants sur canapé même s'il en dévoile tous les ressorts et les recettes de fabrication. C'est un projet plus large, plus passionnant encore. Il resitue ce film, dont il narre toute l'aventure, notamment sa dimension humaine, les sources et la réception, dans le contexte du cinéma américain des années 50 finissantes. Mais il l'inscrit bien plus largement dans la dynamique d'une époque et d'une civilisation. 

 

Il montre particulièrement en quoi ce film est une étape particulière dans la représentation de la femme en occident, comme un coup de clairon pré féministe. Et c'est justement la si rassurante Audrey Hepburn qui était capable de concrétiser le changement. Ce film magique, poétique, loufoque, est un saut qualitatif dans la modernité. Qui s'est joué de la répression à l'oeuvre (le fameux code Hays).

 

Réaliser un film à ambition mondiale, qui en plus dénote avec son époque (pas avec la vraie vie des américains déjà travaillée par des mutations, mais avec sa représentation) est une aventure incroyable (ce n'est pas le moindre intérêt du livre que d'en visiter les étapes), où tout est sans cesse remis en cause.

 

Le résultat est issu, et c'est cela qui est beau, de la rencontre entre des comètes individuelles. Des producteurs, un scénariste, un écrivain, un lot de comédiens dont cette star en émergence qu'est alors Hepburn, un réalisateur. Mais aussi un jeune créateur de mode (Givenchy), un compositeur (Henri Mancini) et un auteur.... (et leur fameux "Moon river"). Nous sommes en présence d'immenses talents, et de professionnels de toute première grandeur : leurs débats, affrontements, compromis et "eurekas" sont toujours flamboyants.

 

Ce n'est pas une voie sacrée que de réaliser un chef d'oeuvre de cinéma, qui plus est marquant une percée de ce genre. Mais c'est une histoire heurtée, pleine de rebondissements, au final frustrante pour certains des protagonistes, avec ses brouilles et ses mesquineries (Capote conchiera le film). Ses egos. La création collective est sans doute une des plus belles choses à vivre, mais aussi des plus délicates et éprouvant vos qualités humaines. Au passage, on redécouvrira le cinéma comme art total, ou plutôt comme forme géniale d'association des créativités : de la styliste au compositeur, en passant par le scénariste. En termes d'association de compétences, c'est encore plus large et enthousiasmant.

 

Et puis pour produire cet objet inutile et indispensable, il faut se coltiner le réel dans toute sa médiocrité : la censure (il s'agit ici d'une comédie romantique avec deux personnages principaux : une jeune femme vivant seule, en réalité une call girl, et un écrivain entretenu par une femme riche contre rétribution sexuelle.... En pleine amérique post mac carthy), la Paramount qui est avant tout une industrie et rechigne bien entendu à prendre des risques, sinon mesurés.

 

Ce qui est beau à mon sens, c'est que les protagonistes de cette immense réussite artistique sont au départ des outsiders. Aucun d'entre eux n'était le favori pour exercer son rôle. Et on pensait qu'il serait impossible de convaincre Audrey Hepburn de jouer Holly G.  Mais c'est la rencontre de ces outsiders, pour certains angoissés, pour d'autres au bord d'être black listés, qui donne le résultat. Ces rencontres procèdent d'intuitions et de paris, et de concours de circonstances. Le hasard et la nécessité.

 

Car un résultat inédit et exceptionnel, finalement, ne peut s'obtenir que par des décalages. Ce que malheureusement (je l'ai toujours pensé pour ma part), notre modèle d'éducation fondé sur le culte de l'être "moyen" a toujours répudié, favorisant le conformisme, l'obéissance, la reproduction du même..

 

Ce film marque un moment particulièrement important : le virage des années 60. Les femmes américaines, après la guerre, ont été priées de rentrer à la maison, de se marier très tôt, d'étouffer leur libido. Pas question de donner suite aux aspirations d'indépendance que l'effort de guerre aurait pu soulever. Dans le cinéma américain, le sexe est prohibé, mais lorsqu'une femme assume sa sensualité, elle est systématiquement punie. Holly G va être la première femme libérée, très libérée même.... incarnant un personnage auquel s'identifier, héroïne attendrissante et finalement récompensée (ce qui est immoral au regard de la morale dominante puritaine). Et les américaines se rueront sur cette petite robe noire ouverte dans le dos, symbole de liberté et de glamour démocratisé, réel. Pour faire avaler tout cela, il a fallu de l'habileté : faire de ce film une oeuvre ambivalente, suggestive évidemment, jouer de la dualité d'Audrey Hepburn, femme-enfant, un peu garçon manqué, belle mais pas sexualisée clairement, ayant incarné le goût de l'indépendance dans "vacances romaines", et actrice à la réputation impeccable au regard de la police des moeurs....

 

Encore une fois, on vérifie ce fait (dommage, mais pourtant incontestable) selon lequel la privation de liberté fonctionne comme un stimulant pour les créateurs. Songeons au Maître et Marguerite de Boulgakov. Les périodes révolutionnaires, au contraire, n'ont pas forcément produit les plus grandes oeuvres. La liberté n'est jamais aussi audacieuse et imaginative que quand elle est encerclée, sous pression. Et finalement, c'est plutôt rassurant.

 

Il a fallu dans ce film dissimuler la subversion derrière l'excentricité.

Le souffre derrière le loufoque.

Le pêché derrière le cool.

Et c'est ainsi qu'une brêche s'ouvre dans la culture américaine. Tout en réalisant un film diablement efficace, commercial, divertissant.

 

Les créateurs du film n'étaient pas des militants politiques, mais ils se sentaient aspirés par un vent de modernité et avaient envie d'en être les pionniers, parfois sous une forme prosaïque : parler de sexualité libre dans un film, c'était déjà un beau pied de nez au conservatisme écrasant de ce temps.

 

Un film est le reflet d'une époque, et Holly G est une mosaïque de new yorkaises que Truman Capote (un personnage à la fois insupportable, fascinant par son talent, et profondément émouvant de par son parcours et cette douleur enfantine qu'il promène) fréquenta avant d'écrire son roman. Mais par son impact, une oeuvre, réinjectée dans la société, a un rôle actif, confortant des tendances, légitimant des attitudes, changeant les représentations ou  y contribuant en tout cas. 

 

L'art est une force révolutionnaire considérable, quand il est laissé à l'audace des créateurs. Le modèle américain, en ce qu'il n'a pas séparé la sphère de "l'auteur" de la sphère commerciale, l'élitaire du mainstream, a conduit nombre de talents immenses (tel le scénariste Georges Axelrod, clé de voûte de cette réussite du projet) a plonger dans l'industrie, à s'y morfondre et à parfois réaliser le meilleur en trouvant le chemin de crête. Et à la subvertir de l'intérieur. Avec des limites certes. Mais sont-ce des limites plus importantes que de ne pas pouvoir toucher un large public ? C'est encore vrai aujourd'hui et c'est pourquoi le public "exigeant" européen est bien souvent grisé par le cinéma américain.

 

Les révolutionnaires ne sont pas toujours là où on les attend. Peut-être même jamais, ou presque.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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