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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 00:04

3105Hugo Pratt avait beau être doué pour l'imaginaire, il ne sera jamais parvenu à inventer des fictions aussi incroyables que les vraies trajectoires vécues par des centaines de milliers de gens dans ces décennies centrales du vingtième siècle, moment d'expaspération absolue de la lutte des classes jusqu'à l'explosion mondiale, le vomissement inimaginable de tout ce que l'histoire humaine avait accumulé de dangereux, et l'affrontement en plein soleil du grandiose et de l'abominable.

 

On peut passer une vie à y explorer la cruauté et la destruction. Mais du côté du grandiose, il y a tant à découvrir aussi. Ces deux aspects se sont fréquentés, heurtés, entrecroisés. Face à Klaus Barbie il y a un Jean Moulin.

 

Dans ces périodes affreuses, il y a paradoxalement des encouragements à aller chercher. Chez les perdants en particulier. Elsa Olorio, romancière argentine, nous fait par exemple découvrir " La capitana" dans un récit romancé de la vie de Micaela Etchebehère ("Mika"), enlevé, émouvant, admiratif et débordant d'empathie. Un récit gravitant autour de la période la plus intense de la vie de Mika : sa guerre d'Espagne (qu'elle raconta elle-même dans des mémoires de guerre publiées dans les années 70, rééditées je crois en poche récemment).

 

La vie de Mika est celle d'une révolutionnaire internationaliste, se jetant dans la mêlée mondiale sans aucune retenue, tenant par la main l'amour d'une vie : son mari Hippolyte Etchebéhère. Elsa Olorio a enquêté avec passion de longues années sur la vie de cette femme inconnue et au destin presque suspect (au sens où il parait imaginaire) tellement il est romanesque. Le destin dantesque d'une petite femme, argentine d'origine russe, morte dans une maison de retraite d'Ile de France en 1992, après avoir repris la chambre de Beckett, qui la reçut lors de sa première visite en lui tirant la langue...

 

Mika descend d'une famille juive russe immigrée en argentine (son nom de jeune fille est Feldman). Au lycée, au début du vingtème siècle, elle fréquente des femmes s'ouvrant à l'anarchisme. Elle y manifeste vite un talent de conviction. Puis c'est le départ pour Buenos Aires. Elle va s'y lier aux animateurs d'une jeune revue critique, "insurrexit", et rencontrer Hippo, un communiste prometteur, brillant garçon, mais fluet, maladif, fragile physiquement, et qui en outre ne s'épargne pas. Ce sera l'homme de sa vie et c'est ensemble qu'ils écumeront les fronts révolutionnaires les plus chauds de l'époque, tentant de trouver une voie révolutionnaire en échappant au stalinisme... Comme d'autres, qui échoueront. Mika sortira vivante de ces tumultes, passant par plusieurs trous de souris. Elle restera fidèle à son idéal socialiste révolutionnaire, mariant l'égalité et la liberté.

 

Très vite, en Argentine le couple se sent étouffé au sein d'un appareil communiste vite contaminé par les effluves staliniennes. Ils rejoignent une petite formation dissidente. Et puis la conscience des enjeux internationaux les aimante. Jamais ils ne pensent à eux-mêmes de manière étroite ou cupide. Seul compte l'avenir du monde et être ensemble. Ils apprennent donc le métier de dentiste... Pour pouvoir survivre n'importe où.... et se rendent en Patagonie pour mener une enquête sociale suite à une émeute écrasée de paysans. Ils y confortent leurs idées, soignent, continuent à lire avec frénésie, à partager, à couvrir des cahiers de notes, à rédiger des articles, à épaissir leur culture révolutionnaire.

 

Mais Hippo est magnétisé par l'Europe. Mika gagne du temps, elle qui se sent bien au bout du monde, mais le couple finit par atterrir à paris où ils se lient aux communistes dissidents proches de Trotsky (le couple Rosmer en particulier), ou anciennement proches (Léon se brouillant avec la plupart des gens qui le soutiennent, par son intransigeance et son incapacité à admettre que le modèle de la révolution d'octobre n'est pas transposable universellement).

 

Mais les Etchebehère, qui vivent chichement de traductions et autres expédients (mais n'ont aucune attention pour quelque question matérielle, sinon l'esthétique. Mika, avec son amie Katia Landau réfléchiront même à une sorte de haute couture prolétarienne), ont besoin de se rapprocher du foyer brûlant de la révolution, et filent à Berlin où la situation politique est très tendue et encore incertaine, les forces des extrêmes croissant de manière parallèle. Ils vont assister à la période où le drame se met en place, la désunion du mouvement ouvrier, majoritaire, laissant Hitler s'emparer du pouvoir. Mika et Hippo sont parmi ceux (comme ce groupe de Wedding qu'ils rejoignent) qui plaideront pour le front unique sans aucun succès. Quand la répression féroce s'abat sur la gauche, ils rejoignent Paris.

 

La maladie d'Hippo, qui se confirme comme tuberculose, s'aggrave. Les agents soviétiques sont de plus en plus pressants à l'égard de ces groupes dissidents du communisme (c'est l'époque de la liquidation des oppositions internes). Pour Mika c'est encore plus compliqué, car un agent du Guepeou, infiltré au sein du groupe de Wedding à berlin, la harcèlera personnellement, par obsession pour elle... Elle aura le malheur de retomber sur lui en Espagne, sous une autre identité...

 

La révolution espagnole les appelle. Ils y filent et dès le coup d'Etat plongent dans la guerre. Hippo prend la tête d'une colonne de miliciens. Il est tué au premier assaut. Pour Mika, l'alternative c'est la balle dans la tête ou la plongée dans la guerre. Elle choisit cette dernière, dans les rangs des milices du POUM, le parti sans doute le plus digne et le plus pertinent des forces républicaines, éliminé par les services secrets soviétiques prenant la tutelle du gouvernement espagnol en 1937, assassinant le leader du parti : Andreu Nin, et écrasant l'organisation à base d'une préparation d'artillerie calomnieuse. Les libertaires de la grande CNT passeront après.

 

Mika est nommée Capitaine de bataillon par les soldats eux-mêmes. Elle se bat sur plusieurs fronts, parvenant à sauver ses hommes et à stabiliser le front, avec des pétoires face aux franquistes mieux équipés. Elle y fait la preuve d'un courage hors pair, mais aussi d'une forme possible de direction militaire conforme aux principes politiques qui sont les siens : la discipline voulue, le respect, la solidarité.... Elle expérimente aussi une fonction militaire dans un milieu machiste dont elle force le respect, et interroge la question de la féminité et des relations d'affect dans le milieu combattant...

 

Ensevelie par une bombe, elle échappe à la mort de justesse. Elle ne veut pas quitter le front, est obligée d'accepter une promotion mais reste près des tranchées, parvient à installer des écoles d'alphabétisation derrière les premières lignes où on lit Dumas et Sagliari entre deux escarmouches...

 

Elle est une des premières touchées par la répression stalinienne, accusée d'espionnage hitlérien... (pourquoi pas martien tant qu'on y est ?) par vengeance d'un pervers à qui elle s'est physiquement dérobée à berlin. Elle parvient à sortir de prison grâce à l'intervention d'un colonel CNT. Puis elle rallie Madrid, se refusant à rejoindre la France (dont elle a la nationalité) avant l'arrivée des fascistes. Juive, elle comprend vite qu'elle doit quitter le pays et retourner en Argentine. Elle rejoindra la France plus tard, on la retrouvera avec ses cheveux blancs, sur les barricades de mai 68, expliquant aux jeunes qu'on doit mettre des gants pour enlever les pavés...

 

Malgré tout ce qu'elle vécut, jamais elle ne sombra dans le cynisme. Jamais elle ne passera de l'autre côté de la barrière comme beaucoup d'anciens staliniens convertis au libéralisme avec le même zèle pseudo scientiste... Résistante, un point c'est tout.

 

Chapeau, Mme la Capitaine ! Et gloire et devoir d'Histoire aux perdants des années 30. Des inspirateurs indispensables. Orwell, Koestler, Serge, Landau, Nin, Rakovsky, Pivert, Léon, tant d'autres... Minoritaires et mode majeur.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Xavier 16/11/2014 12:53

Bonjour.
Je viens de terminer ce magnifique roman, acheté au hasard, comme souvent pour la plupart des romans que je suis amené à lire....mais y-a-t-il vraiment du hasard ?
Je fus emporté de bout en bout par cette femme, ses combats, ses rêves que la réalité des comportements des Hommes a trop souvent souillé.
Révolutionnaire magnifique, capitaine Poumiste à la fois camarade, mère, institutrice, cheffe....
Je ne regrette pas de mettre laissé au hasard, vraiment pas.
Xavier

Thierry FABA 06/02/2013 18:03

je découvre ce jour ce très riche blog (d'un toulousain qui plus est!). Vu ce que j'ai pu découvrir des centres d'intérêt de Jérôme, je ne résiste pas à la tentation de l'inviter - s'il ne le
connait déjà - à la lecture de livres de Marc HALEVY, physicien, philosophe, prospectiviste (et j'en passe). Un auteur et conférencier kabbaliste, taoïste, spinoziste, Nietzschéen, spécialiste de
la complexité, qui est capable de s'intéresser à l'économie et au management dans ces aspects les plus concrets,... je suis un très grand fan en plus d'être devenu un ami de Marc. Du cosmologique
avec "Un Univers Complexe", au plus spirituel avec "Le Sens du Divin" au plus économico-sociétal " Le principe Frugalité", difficile de faire plus cohérent comme vision globale du monde et de la
place de l'Homme.

jérôme Bonnemaison 06/02/2013 21:39



Merci.


Non, je ne connais pas ce Marc Halévy. Je regarderai de quoi il s'agit. A bientôt j'espère. N'hésitez pas à laisser vos commentaires et vos suggestions de connection à d'autres mots.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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