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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 20:25

9782021097795.jpgL'essai démystificateur de Guillaume Duval, "Le modèle allemand au delà des mythes" est un livre très utile, alerte, incisif et convaincant. Voici quelqu'un qui n'a pas pris sa plume pour rien, même s'il ne fait qu'effleurer les conséquences de ses propres constats, et évite le sujet de la franche révision des relations européennes que la situation imposera, d'une manière ou d'une autre. 

 

 

Sa thèse est que le "modèle allemand" dont on nous serine, en plus d'être contestable car l'Allemagne n'est pas l'eldorado (on vient d'y décider d'y créer un smic...) n'est pas la panacée, comme ne l'était pas le modèle allemand dit de capitalisme rhénan, comme ne l'était pas le modèle américain, ou le japonais ou l'italien des "districts", le danois fléxisécure, l'angleterre blairiste, ou l'Espagne spéculatrice Aznaro zapateriste.

 

 

Il nous faudra bien accepter, en citoyens adultes, d'affronter notre propre devenir : celui de notre pays, qui n'est que lui-même, avec son histoire et ses caractéristiques ; et celui de l'Europe, qui n'est pas l'Allemagne, même si l'Allemagne y joue son avenir aussi, comme nous.

 

 

 

Guillaume Duval est germanophile. Les lecteurs de la revue alternatives économiques le connaissent bien (je rends hommage au passage à cette coopérative, qui en plus d'être indispensable dans le débat économique français -bien que trop scolaire à mon goût, mais il faut bien vivre-, démontre qu'on peut imaginer des entreprises performantes, durables, sur un mode de gestion non capitaliste, mais égalitaire et démocratique.). Il aime l'Allemagne ou il a vécu et il est pro européen. Donc sa parole n'est pas une seconde suspecte de nationalisme bas du front, et il est bon que le mythe soit ébréché depuis ce versant là.

 

 

 

La bourgeoisie française, comme le disait Alain Badiou dans "De quoi Sarkozy est il le nom ?", soi disant "patriote", est victime d'une maladie chronique : le "pétainisme transcendantal". Elle n'aura cessé, au moins depuis la révolution française où elle avait fui et suppliait les monarchies étrangères d'envahir la France, de se servir de l'extérieur pour discipliner le pays à ses intérêts. Ce sont les troupes ou les "modèles", selon les époques, qui servent de levier. Le meilleur exemple en est Adolphe Thiers se servant des troupes prussiennes pour efrayer Paris, après que la deuxième restauration ait procédé de la sorte. Mais la droite a aussi été munichoise en se couchant devant Hitler (elle ne pardonnera jamais vraiment à Philippe Seguin de lui avoir rappelé ce refoulé avec son expression indiquée de "munich social" au moment des critères de maastricht, expression à dire vrai prophétique), fascinée par Thatcher, et aujourd'hui elle culpabilise le pays avec le "modèle allemand, miroir prétendu de notre déclin imputable, non pas à une mondialisation socialement agressive, mais à notre maudite habitude de vivre notre chemin... Un modèle revisité à sa sauce, tordu au maximum, pour justifier les traitements de choc dont elle rêve. La grande revanche post Keynésienne. Le règne du marché roi.

 

 

S'il y a bien une classe dominante et une droite dans le monde qui ne sont pas soucieuses de la spécificité de son pays, en tant qu'histoire collective, c'est bien "chez nous" comme ils disent... Je ne sais pas si c'est la "plus bête du monde", mais la plus encline à abandonner la souveraineté nationale, et donc celle du peuple tant qu'elle se borne à ce cadre, sans doute.

Excepté la parenthèse gaulliste. Bel et bien enterré.

 

 

 

"Le modèle allemand"  et la merkelomanie tels qu'on nous les livre dans le tube cathodique, c'est la baisse du coût du travail, c'est la réforme Schroeder, saignant sans complexe le système social de nos voisins. Or, au regard des constats de Duval, non seulement ces réformes ont plutôt accablé le pays et ont d'ailleurs été sanctionnés politiquement par un recul durable des dits sociaux démocrates et leur scission, non seulement la relative réussite allemande ne lui est pas imputable, mais en plus le contexte allemand n'est pas du tout transposable à la France.

 

 

Prétendre nous sortir de la crise générale que nous ressentons en singeant l'allemagne, c'est comme vouloir guérir un infarctus avec une amputation des doigts de pied.

 

 

La politique de Schroeder, tellement personnellement obsédé par son admission dans le cercle des riches, aura plombé les résultats économiques du pays (à la traine de la France sur tous les domaines pendant les mandats du "camarade des patrons"), amplifié les inégalités et augmenté la pauvreté. Et si l'Allemagne va mieux que ses voisins aujourd'hui, elle le doit à bien d'autres paramètres. Qui peuvent d'aileurs nous inspirer, si on ne s'en tient pas à une volonté d'assimilation artificielle, décontextualisée. Ceci d'autant plus que l'Allemagne n'est pas non plus le pays ultra libéral réalisé, on peut par exemple noter que le temps de travail hebdomadaire par travailleur est inférieur au nôtre.

 

 

L'Allemagne s'est appuyée sur son système de cogestion (droit de veto des comités d'entreprises, forte représentation des salariés dans les instances de décision), sur la forte cohérence entre ses entreprises au sein des branches qui lui permettent des économies d'échelle de masse, et des politiques qualité efficaces, sur sa capacité à négocier le chômage partiel plutot que de licencier, sur son réseau mondial d'émigrés l'aidant à exporter, sur une division du travail efficace avec les pays de l'Est qu'a permis la réunification.

 

 

L'Allemagne n'a pas, comme la France de la Loi le Chapelier, considéré les corps intermédiaires comme des entités parasitaires à éliminer, s'opposant au lien unique entre "la" République et "le" citoyen. Notre pays en paie le prix aujourd'hui, et les forces de l'argent qui ont passé leur temps à essayer de marginaliser le syndicalisme et à le diviser y ont leur belle part.

 

 

 

Ses spécialisations industrielles et surtout son positionnement unique sur les biens d'équipement, lui ont permis d'être le fournisseur privilégié de la croissance dans les pays dits émergents. Et cela, ce n'est pas reproductible. Ce qui pourrait l'être, c'est de réfléchir à une politique industrielle. Une politique, pas un Ministre.

 

 

 

Le modèle allemand contient les déficits car la dépense publique n'a pas du tout le même statut qu'en France. L'Allemagne, deux fois plus dense, n'est pas un pays de concentration économique, démographique et financière sur le plan interne, contrairement à la France très hétérogène où Paris absorbe les richesses. La France est tenue d'investir publiquement et de redistribuer, c'est ainsi qu'elle peut réaliser son unité nationale. Oublier cela, c'est ignorer la France, et à cet égard on lira avec grand intérêt les analyses d'Emmanuel Todd.

 

 

 

On vante l'apprentissage allemand, mais on oublie qu'il n'a pas le sens français, et se combine avec le corporatisme allemand et un système d'études longues. On salue leur faible chômage des jeunes, mais on oublie... Qu'ils n'ont pas de jeunes... On parle de leur taux de chômage, mais on tait le fait que les femmes y sont reléguées, dans de petits emplois à temps partiels sous payés, dans un pays qui ne leur propose ni modes de gardes et où l'école maternelle n'existe pas.

 

 

 

On mésestime qu'une démographie allemande très vieillissante (due notamment au sort réservé aux femmes) qui est un atout à court terme, et a évité aux allemands la bulle immobilière, réduit le cout des services, contenu les dépenses publiques, va agir comme un violent boomerang lorsque le pays va connaitre une insuffisance de main d'oeuvre formée, et qu'il faudra payer les retraites fragilisées de cohortes innombrables. On oublie que l'export ne durera pas toujours lorsque les émergents se tourneront vers leur marché intérieur.

 

 

 

On néglige que l'impasse éducative des budgets allemands ait provoqué une baisse de ses résultats scolaires (enquête PISA), qui a d'ailleurs secoué l'Allemagne... Et que la France, en l'imitant sous les gouvernements Fillon Raffarin, a aussi réalisé la prouesse de faire baisser le niveau de ses élèves selon les derniers résultats. Merci, donc, le "modèle allemand" !

 

 

 

On tait simplement - et là Duval évite un peu-... Et n'irait pas jusqu'à montrer la place de "passager clandestin" de l'Allemagne en Europe, que si tout le monde se met à devenir allemand, alors l'Allemagne ne vendra plus et ne sera plus ce qu'elle est... Dans un jeu à somme nulle de concurrence.  On fait mine de ne pas voir que l'Europe est un marché unifié, et que l'industrie s'y spécialise géographiquement, comme dans n'importe quel marché.

 

 

On fait mine d'ignorer qu'un budget européen ridicule (et même en recul !) est incapable de donner un contenu social au territoire européen. Il ne peut que conduire le site exportateur allemand à accumuler les excédents, jusqu'à ce que les ventes allemandes chutent aussi en Europe.

 

 

On tait les réussites allemandes qui ne sont pas arrangeantes : leur avancée écologique, leur sortie du nucléaire, leur absence d'entente entre monopoles, le fait que les rémunérations des dirigeants soient un peu moins scandaleuses, le fait qu'ils ont su résister un peu à l'emprise de l'actionnaire vorace alors qu'en france la fameuse "valeur" actionnariale transforme les entreprises en rapaces myopes, licenciant au moindre mauvais présage, oubliant l'effort de recherche beaucoup plus fort en Allemagne, essayant d'externaliser tout ce qui est possible sur la puissance publique en matière de responsabilité sociale.

 

 

 

On oublie de regarder, dans le miroir de l'Allemagne, nos propres défauts qu'il n'est nul besoin, pour résoudre, de passer au tamis d'un modèle : un système d'éducation français, qui se glorifie d'être méritocrate mais qui consiste à sélectionner par le contraste de la production de l'échec. L'inceste entre les élites publiques et économiques. La fermeture des systèmes. La préférence pour l'exclusion plutôt que pour la remise en cause de soi.

 

 

 

Et l'on évite, surtout, de parler avec les allemands sérieusement de nos différences qui posent très gravement problème. La désinflation allemande a par deux fois, dans les années 90 avec la réunification, et maintenant depuis la crise, appauvri le reste de l'Europe en étouffant la croissance économique par la relance de la demande interne, interdite par les traités.

 

 

L'économie européenne se donne des objectifs qui ne sont pas les siennes : les buts de court terme de l'Allemagne : servir la rente d'une population vieillissante, au risque d'ailleurs de saper son service à force d'étouffer la création de richesses, permettre par la stabilité monétaire la politique d'export de la première puissance.

 

 

Nous devons faire comprendre à l'Allemagne que dans une Europe qui va mal, l'Allemagne ne pourra pas surnager durablement. L'Allemagne doit cesser de penser à la crise du mark de 1923 et à sa dévaluation de 1945 qui ont dilapidé les bas de laine. Elle doit regarder l'avenir avec nous, elle doit penser à large échelle et cesser de considérer que ses règles d'orthodoxie pour le moment encore tenables puissent valoir pour tout un continent.

 

 

Nous avons besoin d'une rude explication dans la famille européenne, où nous ne pourrons un jour plus parler de famille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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