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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 23:43

pictures-22b.jpg Dans mon article précédent, je disais que l'édition se mettait à reparler de l'après capitalisme, et on va le confirmer ici.

 

La chute du socialisme réel a d'abord assommé la pensée critique, dans un premier temps occupée à s'autoflageller (expulser marx devenait l'urgence). Puis devant les dégâts du néolibéralisme l'heure de la déconstruction a sonné. On parlait cependant de critique du libéralisme, et utiliser le mot même de capitalisme était s'autodésigner comme hurluberlu. Enfin la crise de 2008 est arrivée. Les experts de la banque natixis eux mêmes la qualifient comme une crise "marxiste typique de suraccumulation du capital" dans leurs notes internes. La critique a donc franchi un pas de plus, en parlant de lendemains au système de production dominant. Certains jugeant la chute inéluctable, d'autres souhaitable.

 

 

 

Les  "Adieux au capitalisme" de Jérôme Baschet, personnage qui partage son temps entre l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et l'enseignement populaire au Chiapas se risque à parler carrément de l'après capitalisme. Tout en prenant ses distances, de précaution (y parvient il ? Ca se discute) avec le socialisme utopique du 19eme siècle qui proposait des modèles de société sur plan, avec le succès que l'on sait.

 

Comme dans la plupart de ces livres anticapitalistes, il propose une analyse très convaincante du présent, mais quand il s'agit du lendemain, on dirait qu'il a prêté sa plume à un pote bien moins doué.

 

Ce contraste décevant entre l'analyse et les propositions est le symptôme de la difficulté de la gauche à s'imaginer un avenir, pétrifiée par l'échec du communisme dans ses différentes variantes et revenue des rêves icariens.

 

Surtout, ce qui est très difficile à surmonter, c'est de proposer une autre société, tout en ne figeant pas, donc de concilier démocratie et alternative au delà des adjectifs. Tous les penseurs anticapitalistes butent sur cette contradiction. Si je propose trop précisément, je borne la liberté de construire le monde, si j'en reste aux principes mon alternative ressemble à un catalogue de bonnes intentions, pas assez convaincant pour quitter un monde qui bien que décevant est au moins réel.

 

"Nous sommes englués dans la réalité" dit l'auteur. Et c'est bien le souci. Mais l'ignorer c'est se condamner à la marge et à l'échec programmé.

 

Bien que plus radical que les auteurs de "la grande bifurcation" (Duménil/Levy) précédemment chroniqué, Baschet ne croit cependant pas, contrairement à eux, à la certitude de l'effondrement du capitalisme. Il peut survivre, au prix de souffrances et de destructions, car il nous a déjà étonné par sa capacité à muter, à tout transformer en marchandise pour continuer à avancer.

 

Mais il reste que sa nature destructrice est établie : à l'égard des relations sociales, de la planète, de l'intimité psychologique aussi. Donc le dépassement, incertain, est nécessaire. Si une chose devait nous persuader, ce serait le sentiment d'"absurdité" que nous ressentons devant le gâchis capitaliste.

 

La crise de 2008 est la première crise globale du capitalisme mondialisé. Les remèdes pour en sortir ont initié d'autres crises : celles des Etats et du surendettement. Alors que les prochaines bulles spéculatives meutrières sont en train de gonfler. La suraccumulation du capital devient intenable.  La productivité concerne plus les moyens de production que les produits, et le système ne parvient plus à se relancer par des vagues de consommation.

 

Bientôt on n'aura plus besoin que d'un cinquième de la population pour assurer la production mondiale. La vieille contradiction entre production et consommation est avivée, le capitalisme créant des "inutiles" censés consommer ce qu'ils n'ont pas. Le travail reste la valeur centrale alors qu'il n'y en a plus...

 

Certaines innovations, comme internet, sont porteuses (à travers la possible gratuité) de bombes incendiaires pour le mode de production.

 

Comme beaucoup d'autres auteurs, Baschet considère la phase néolibérale comme une étape tout à fait particulière de l'histoire capitaliste. Le formatage de toutes les conduites sociales par la logique économique la caractérise.  Le système recourt de plus en plus à un mode d'intégration négatif, par la peur d'être hors course. Les humains subissent une "compression temporelle" dévastatrice psychiquement. L'abondance engendre le manque. Mais surtout, chacun est désormais invité à se concevoir comme une monade-entreprise.

 

Le compromis keynésien (social démocrate dirait-on) n'a plus aucune base. Il n'y a plus d'Etat puissant, plus de cadre national cohérent, plus de possibilité de relance par la consommation.

 

L'auteur estime que lutter contre la résignation en dessinant le monde de demain  est désormais la tâche urgente. On doit montrer que d'autres possibilités existent. Pour lui le Chiapas est le meilleur exemple, par les formes d'auto gouvernement développées. Il en détaille les modalités, et c'est tout à fait intéressant. Les habitants ont pris soin d'empêcher la concentration et la monopolisation du pouvoir.

 

...Mais enfin, ces principes du socialisme libertaire sont connus, et n'ont rien de bien nouveau. On peut saluer les habitants du Chiapas pour les faire vivre, et d'ailleurs Baschet à l'honnêteté de dire que ce n'est pas aisé tous les jours, ce qu'on veut bien croire. De plus, le Chiapas n'est pas l'Eure et Loire.

 

Puis Baschet essaie d'imaginer la transposition des leçons mexicaines au monde entier, en commençant avec des tas de précautions qu'il ne respectera pas ... (ne pas imaginer le monde parfait à la place des autres, partir du réel, être concret...).

 

C'est beau, cohérent, et lumineux. Un peu trop, même. Pour y croire. De temps en temps, on sourit, devant la naïveté de Monsieur le Professeur de l'EHESS.... Qui explique que dans la société post capitaliste nous pourrons compter pour sûr de sûr sur l'élimination des coûts de police et d'armée...    Il imagine aussi de vastes assemblées où l'on déciderait si on continue à produire tel ou tel produit... Bonjour les cachets d'aspirine...  

 

Comment de tels esprits analytiques, brillants, en viennent-ils à de telles affabulations ? Mystère. L'ivresse théorique, je ne vois que ça...

On apprend peu, car à peu près tout est connu depuis la première internationale ouvrière dans ce qui est proposé, mis à part la décroissance. Mais on retrouve en plus toute l'utopie post 68 dans des propositions jargonnantes, ultra radicales, allant de l'abstraction la plus vague au détail le plus technique. Ainsi l'auteur calcule combien de temps nous devrons travailler au terme d'un long cheminement savant...

 

Les questions sérieuses sont évitées : comment remplacer le marché ? Est-il nécessairement remplaçable et se confond t-il avec le capitalisme ? Quelle efficacité productive dans un système post capitaliste ?

 

Comment pouvons-nous parvenir dans cet eldorado sobre, solidaire, épicurien, souriant ? Ce n'est pas un coup d'Etat qui le permettra, tout le monde le sait.

Mais alors que faire ?

 

On doit d'abord commencer dès à présent à "libérer des espaces" du capitalisme. Ce sont des bases de départ.

 

Cette idée n'est pas nouvelle... Au fond elle est celle du gradualisme socialiste, qui s'est par exemple incarné dans le socialisme municipal, ou dans la sécurité sociale. Rien de bien nouveau sous le soleil.

Mais allez, cessons de râler, c'est important de le rappeler.

 

Nous pouvons aussi utiliser notre pouvoir de consommateur pour affronter le capitalisme. Soit individuellement, soit collectivement. Cela, c'est connu. Et c'est difficile, car nos intérêts de consommateur et de citoyen éclairé sont parfois discordants, comme nos représentations.

 

Nous pouvons lutter sur le terrain de la culture, pour créer des "contre subjectivités". Personnellement, je trouve que c'est plus qu'essentiel. Dans un monde dominé par le spectacle.

 

Chemin faisant, l'auteur note tout de même (ce qui a été reproché à juste titre aux socialistes utopiques) que le retrait du monde capitaliste ne conduit qu'à l'impasse, puisqu'on est inévitablement rattrapé.

 

Il convient donc surtout de "se préparer", en commençant à se désintoxiquer de la marchandise. Le système va dans le mur, et la "terre mère" va lui répliquer sèchement (l'influence indienne...). La crise écologique sera sans doute décisive dans l'incapacité du capitalisme à garder la maitrise des populations. Nous devrons être prêts, en tant qu'individus autonomes, à prendre le pouvoir partout et à ne plus le laisser confisquer par quelque oligarchie. Ce temps risque fort de venir (en cela, je suis assez d'accord avec l'auteur). Chacun le perçoit un peu, comme le montre l'effondrement de la croyance dans le progrès.

 

C'est un essai remarquablement écrit. Brillant dans sa présentation synthétique des apories du système économique actuel, et des dynamiques d'auto destruction qu'il porte. Mais beaucoup moins convaincant dans sa partie utopique adolescente, naïve parfois, à la fois insuffisante et trop avancée. Une réflexion sur ce qui a raté dans les expériences du passé aurait peut-être aidé l'auteur à échapper à l'ornière utopique. Il reste que l'on ne peut que partager son obstination à ne pas retomber dans les confiscations politiques des expériences révolutionnaires.

 

On peut en retenir deux excellents mots d'ordre :

-libérer ce qui peut être libéré dès maintenant,

- et se préparer.

Deux bons conseils.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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