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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 15:25

 

tout-est-possible.jpg En revenant en arrière dans ce Blog, je me rends compte que beaucoup de lectures tournent autour du sujet de la jonction entre la pensée et l'action, leur rassemblement, leur harmonie. La pensée est vaine et mortifère sans portée tangible ; l'action découplée de l'exigence théorique ouvre la trappe des bas instincts et du nihilisme barbare.

Tenir les deux bouts de la chaîne, sans doute est-ce une formule de vie heureuse ?

 

Ce n'est pas un hasard si ce Blog de lectures est tenu par un individu qui ne travaille pas dans la sphère intellectuelle, ni dans l'enseignement, ni dans la recherche ni dans la création. Souci d'établir un lien solide entre l'abstrait et le prosaïque.

 

Bon, j'en parlerai à mon Divan...

 

Lorsque nous avons évoqué il y a quelques temps (article très consulté) le livre singulier et méconnu de Colette Audry, "Les militants et leurs morales"( Peut-on être de gauche et se comporter comme une brute ou une ordure ? ) nous lisions les lignes d'une femme qui justement se tenait sur un pont entre la vie de l'esprit et la transformation du monde. Le titre même de l'essai en question le signifie.

 

Il se trouve que grâce la thèse publiée d'une Historienne, Séverine Liatard, nous disposons désormais d'une biographie de cette intellectuelle, toujours éloignée des centres de pouvoir, évoluant souvent dans les marges, mais militante influente, créatrice littéraire. Et surtout femme  remarquable dans sa démarche, car jamais elle ne céda un pouce de ses convictions, par ailleurs justifiées avec le temps.

 

Dans "Colette Audry, engagements et identités d'une intellectuelle", nous suivons le parcours d'une figure militante, féministe, littéraire, socialiste "de gauche", oubliée depuis sa disparition en 1990. Un périple que tous ceux qui s'intéressent à ces traditions gagneraient à découvrir. J'avais gardé son nom en mémoire, car croisé ça et là dans une lecture évoquant le Front Populaire (par exemple dans "Front Populaire, révolution manquée" de Daniel Guérin.), l'aventure existentialiste, le soutien aux républicains espagnols, ou dans la biographie de Marceau Pivert écrite par Jacques Kergoat.

 

Désormais je la connais mieux, grâce au livre de Mme Liatard. Il s'agit certes d'un travail universitaire dépourvu de la fluidité d'une biographie plus littéraire, mais qui par sa rigueur interroge efficacement l'ensemble des sphères - et elles sont nombreuses- investies par Colette Audry.

 

Colette Audry, née en 1906, fille de Préfet et descendante de Gaston Doumergue, fut des permières générations de femmes normaliennes. Femmes, on les dédiait à l'enseignement dans le secondaire (où Colette Audry restera jusqu'à la retraite avec plus ou moins d'intensité au travail, mais tenant manifestement à cet ancrage dans le réel), les carrières universitaires,politiques ou créatrices étant réservées plus ou moins explicitement aux hommes.

 

Agrégée de lettres, elle s'engagea d'abord dans le syndicalisme enseignant, refusant l'engagement au sein du PCF très tôt, après la lecture de "Ma vie" de Trotsky... Comme quoi ceux qui nous servirent qu'ils "ne savaient pas" la réalité du stalinisme, des décennies après la jeunesse de Colette Audry ... verrouillaient aux-mêmes leurs oeillères (tel l'encensé Jorge Semprun).

 

Colette Audry rencontre des collègues qui la marqueront : Simone Weil et surtout Simone de Beauvoir dans les années 30... Rien que ça. Dans ses relations avec "le Castor" dont elle sera proche, et qui restera sa grande référence malgré certains éloignements, elle construit sa pensée féministe. Pensée qu'elle ne dissociera jamais de ses convictions politiques plus globales. Pour Audry, la libération de la femme ne peut se délier de la rupture avec le capitalisme. La lutte féministe en dépend, mais en est aussi un moteur puissant.

 

Colette Audry s'engage dans l'aile gauche de la SFIO, groupée autour de la figure de Marceau Pivert dans les années 30.  Elle devient une dirigeante de ce courant ("la Gauche Révolutionnaire"). C'est la période de sa vie, profondément marquante, qu'elle ne reniera jamais un instant, au cours de laquelle elle plonge au plus profond dans les tumultes politiques. C'est une des théoriciennes politiques les plus acérées au sein de ces mouvances de gauche radicale, non ralliées au Komintern. Elle devient alors une plume très utilisée dans la presse révolutionnaire. Une écriture claire et précise, alerte, au service d'une connaissance très poussée de l'histoire du mouvement ouvrier et de la pensée.

 

Elle vit intensément toutes les bataille de ce temps. Le combat antifasciste, la solidarité avec l'Espagne où elle se met au service de ses camarades. Elle conduit par exemple une opération de sauvetage des cadres survivants du POUM, parti frère de son courant, doublement traqués par les agents de Staline et les fascistes.

 

Consciente très tôt des limites dramatiques du Front Populaire et des conséquences de sa probable défaite, elle se bat en vain pour en réorienter le cours. Ce qui conduira à la rupture avec la SFIO qui finit par exclure ses éléments révolutionnaires, qui réclamèrent en vain l'intervention en Espagne et l'affrontement assumé  avec le Sénat qui refusa les pleins pouvoirs financiers à Blum. Elle vit alors une période de sa vie particulièrement difficile, déprimante, car elle crut comme son dirigeant Marceau Pivert que "tout" était alors "possible".

 

La guerre d'Espagne fut un galop d'essai de la deuxième guerre mondiale, et après la défaite sur ce champ il est déjà trop tard en réalité. L'aveuglement des démocraties les condamnèrent à affronter Hitler dans les meilleures conditions pour lui. Les courants de gauche sont alors dans l'impasse, tiraillés entre l'antifacisme et le pacifisme anti impérialiste issu de l'expérience de la première guerre. Colette Audry, malgré des hésitations bien compréhensibles, restera digne dans toutes ses interventions, s'efforçant de définir une synthèse entre l'intransigeance à l'égard d'Hitler et le refus de l'Union Sacrée avec un système politique et social qui accoucha lui-même des monstres en Italie et en Allemagne, bientôt en France.

 

Pendant la guerre, alors que son réseau militant s'est atomisé, elle se retrouve à Grenoble où elle parvient à entrer en contact avec un mouvement contrôlé par les communistes. Elle s'y engage.

 

A la sortie de la guerre, toujours aussi brillamment lucide, elle ne cède pas à l'appel du "Parti des fusillés", qui magnétise alors les intellectuels. Elle préfère encore les marges, l'incertitude, le chemin difficile, plutôt que la voie royale. Par honnêteté intellectuelle encore.

 

Elle approfondit alors ses relations avec Sartre, et devient une plume de la revue "Les Temps modernes", alors d'un immense prestige. Elle ne retournera pas dans la SFIO, dont elle perçoit de suite la faillite irréversible. Elle tâtonnera, participant activement à nombre d'aventures refondatrices d'une gauche socialiste : la "nouvelle gauche", puis l'Union des gauches socialistes, le PSU et les relations avec Mendès qui dialogue avec elle, l'UGDS de François Mitterrand. Un long périple qui aboutira à la création du PS en 1971.

 

Dans cette odysée complexe, où il est si difficile de trouver une voie entre le délâbrement de la "vieille maison" SFIO gangrénée sous le règne de Guy Mollet, et la puissance du PCF stalinisé, Colette Audry a toujours les bonnes intuitions. Elle comprend précocément que l'on ne pourra faire évoluer les communistes que dans une stratégie d'Union avec eux... Elle saisit immédiatement (les pivertistes étaient d'ailleurs en avance sur ce sujet dès les années 30, tissant des liens forts avec le leader algérien Messali Hadj par exemple) l'importance du combat anticolonial.

 

Les années d'après-guerre la voient aussi approfondir son engagement féministe, et elle devient peu à peu une référence dans le mouvement, formant même des militantes qui plus tard seront en situation d'agir de manière spectaculaire pour la libération de la femme : la future Ministre Yvette Roudy en particulier, qui a été "couvée" par Colette Audry, dans la filiation du féminisme universaliste du "deuxième sexe". "Le Castor" n'est jamais très loin dans cette biographie...

 

Toutes les avancées que nous connaissons aujourd'hui, notamment la parité, ont été mûries longuement dans des réunions obscures et minoritaires, et Colette Audry a joué un rôle pionnier dans cette aventure.

 

Sur un plan politique, elle reste dans la périphérie du pouvoir, se rapprochant durablement de Jean Poperen, animateur d'un des courants de la gauche du mouvement socialiste. Elle devient une dirigeante importante de ce courant explicitement marxiste, et sa théoricienne fidèle à ses idées socialistes révolutionnaires d'avant guerre. Par son ampleur intellectuelle, elle en vient, malgré son appartenance à la minorité (mais Mitterrand avait l'habileté de mettre tout le monde à profit) à s'investir de manière brillante dans la formation des militants, puis dans le débat théorique, y compris au plan international... C'est encore une époque où l'on pense que les questions de fond sont si importantes que pour les traiter on a besoin d'un socle de connaissances solide, transmissible à chaque génération de militants... Tous ceux qui jugent la politique décisive ne peuvent qu'en être nostalgique...

 

Et l'influence de Colette Audry, réelle dans la manière dont le PS bientôt au pouvoir appréhende la question féminine, est aussi importante aux moments où se posent la question des relations et des différences entre socialistes et communistes (lors des aléas du programme commun). Elle participe à la clarification de ces débats, aidant ainsi le Parti dans son avancée vers le pouvoir d'Etat.

 

Elle perçoit encore une fois très tôt, dès le début des années 70, l'advenue de ce qu'elle définit comme la "social-technocratie". Longtemps éloignée des responsabilités de Chef ou d'élue par les réflexes patriarcaux, elle sera ensuite délaissée au profit de la promotion de jeunes femmes directement recrutées à l'ENA...

 

En même temps, dès l'après-guerre, Colette Audry devient un écrivain de romans et de pièces de Théâtre, souvent autobiographiques ; oeuvres respectées par la critique, qui touchèrent parfois un public assez large. Pour "Derrière la baignoire", elle est saluée par le prix Médicis dans les années 60.

 

Elle devient directrice d'une collection consacrée à l'émancipation des femmes aux Editions Denoël. Collection prolifique qui jouera un rôle important pour la génération de militantes qui secouera la fin du siècle.

 

Elle fut aussi intéressée par le cinéma, écrivant le scenario et les dialogues du fameux film "la bataille du rail" de René Clément, dans le sillage de la Résistance. Elle travaille aussi avec sa soeur cinéaste Jacqueline Audry.

 

Mais Colette Audry n'a pas écrit la grande oeuvre littéraire qu'elle aurait pu réaliser. Ses écrits révèlent un potentiel peut-être atrophié par la diversité de ses préoccupations intellectuelles et de ses engagements, qui la mobilisent parfois jusqu'au "burn-out" (on ne l'appelait pas comme ça à l'époque)...

 

Elle reste une illustre inconnue et une inconnue illustre, dont une seule rue en France (au Pré St-Gervais) porte le nom. Mais à l'instar de tant d'acteurs du siècle de l'engagement, elle a pesé sur son temps en ne détenant jamais les clés du pouvoir (même si à cette époque où la politique ne se faisait pas au Grand Journal de canal +, être responsable au sein d'un Parti avait un vrai sens, alors qu'aujourd'hui personne ne connaît les membres du Secrétariat du PS, même pas les militants).

 

Surtout, son parcours montre que l'aveuglement n'était pas une fatalité, que l'on pouvait conserver sa lucidité face aux évènements les plus déstabilisants.

 

Elle incarna une continuité, celle d'une gauche intransigeante et en même temps éperdue de liberté. Socialiste et démocratique, et non social-démocrate. Pascal Ory, l'historien, la connut et remarque dans sa préface que bien peu au PS furent assez imprégnés de l'histoire de leur mouvement pour mesurer ce qu'elle représentait au terme de ce chemin. Nul n'est prophète en son Parti ?

 

Moi je suis nostalgique de ces philosophes militants ou militants philosophes, je ne sais. Aujourd'hui, tant de nos dirigeants politiques sont dépourvus de curiosité intellectuelle, sans égard pour la pensée et surtout pour la cohérence dans un tempo médiatique qui permet de tout dire et son contraire selon le moment. Et nos philosophes engagés ressemblent à Luc Ferry, à savoir des malades de narcissisme cherchant la lumière des plateaux jusqu'à s'y brûler les ailes...

 

A la fin de sa vie militante dans les années 80, occupant des responsabilités dans la recherche théorique au PS, Colette Audry n'a même plus un bureau à elle pour travailler rue de Solférino... Tout le symbôle d'un changement d'époque.

 

J'aime les biographies. Elles permettent aux historiens de saisir l'aspect subjectif de leur matière. Elles démythifient l'Histoire, aussi, ce qui peut nous être utile, en montrant que nos aînés n'étaient pas des surhumains, et ont du surmonter des questions difficiles, à laquelle nous pouvons nous affronter avec les mêmes sentiments.

 

Content de vous avoir croisée dans ces pages, Mme Audry.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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