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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 08:11

 

grossman.jpg Quand j'étais gamin, j'avais souvent recours à la pensée magique. Si je parvenais à faire rouler un caillou du collège jusqu'à chez moi, c'était un 15/20 garanti à l'interro dont je sortais...

 

De ces petits jeux conjurant l'angoisse, l'écrivain israëlien David Grossman a fait le lit de son roman fleuve : "Une femme fuyant l'annonce".

 

Une femme apprend au dernier moment que son fils prolonge son service militaire et interrompt son projet de grande randonnée avec elle, pour participer à une opération de "nettoyage" dans les territoires occupés. Elle va conjurer la possible mort au combat en se coupant de tout : en partant marcher sans son fils en Galilée, en y emmenant de force le père véritable de son fils, qui vit dans la déchéance loin d'elle depuis de longues années, après être revenu à moitié mort d'une prise d'otage lors d'une précédente guerre.

 

Ora, la mère du jeune Ofer, pense que si elle fuit la possible annonce,  n'écoute pas son répondeur, qu'elle refuse d'entendre quelque information, rien ne pourra arriver car rien ne pourra parvenir jusqu'à elle. Les militaires aux airs contrits ne pourront pas se présenter à sa porte. Et si elle fait vivre Ofer dans ses propos auprès de son père, alors il n'en aura que plus de force pour survivre. Alors Ora et Avram vont marcher, remonter leur histoire et celle d'une famille, qui se conçut dans la guerre, celle-ci ne lui lâchant plus la nuque.... Et dérouler l'histoire d'un pays et d'un conflit.

 

C'est un beau roman sur un pays qui n'a connu que la guerre, où les enfants naissent avec la désignation inévitable de l'ennemi arabe et le sentiment de la menace permanente. C'est un beau roman sur l'horreur d'être parent dans un tel pays, qui soumet ses générations successives de jeunes à la menace d'une mort violente, et à la souffrance inouïe des conflits armés. Des parents qui voient leurs enfants obligés de s'endurcir, de devenir soldats, de perdre leur innocence.

 

C'est un beau roman sur l'absurdité du sort des arabes israëliens, et sur la situation inhumaine créée entre les deux parties de la population vivant en Israël, qui ne peuvent pas vivre dans l'harmonie quand ils savent ce qui se passent aux lisières du pays. C'est un beau roman aussi, sur la beauté éblouissante de cette terre, malheureusement souillée de sang.

 

C'est un beau roman, encore, qui nous permet de mieux comprendre, dans la chair des personnages, pourquoi le peuple israelien ne se révolte pas contre cette guerre permanente qui lui répugne, car être mère et père d'un soldat c'est se sentir solidaires de ceux qui sont envoyés aux check points. Et être mère de soldat et mère de la paix est un déchirement. C'est ainsi un odieux et efficace chantâge quotidien qui plâne sur le peuple, organisé par son propre Etat. C'est aussi un bon roman sur la splendeur de la culture juive, et sur son ancrage véritable, qu'on le veuille ou non, dans le bain oriental.  

 

Il y a quelque chose de biblique dans cette longue marche à travers Israël, et bien sûr dans cette croyance des personnages dans la force du Verbe. Et David Grossman nous dit sans doute que la Terre Promise, c'est la survie des jeunes, c'est le silence des armes.

 

C'est un long et dense roman, et cette forme se justifie car il s'agit d'exprimer l'interminable attente du retour du fils, qui oblige à marcher plus loin, à gagner du temps sur la peur, à la repousser en s'épuisant.

 

En le refermant chaque soir, je me suis demandé comment il pouvait subsister de l'humanité, de la civilisation digne de ce nom, dans un pays où plusieurs générations successives n'ont connu que l'état de guerre. Car Israël reste une démocratie libérale, c'est à dire une démocratie certes largement formelle, truquée par la guerre (et par l'impotence des dirigeants travaillistes ralliés, muets, laminés, incapables d'incarner une autre voie) comme l'ont magnifiquement dit les Indignés de ce pays. Mais une démocratie tout de même, avec un Etat de droit, un pluralisme, des libertés publiques, un débat, des polémiques, des mises en cause publiques des dirigeants. Et ce constat est tout de même rassurant sur l'humanité. Même si cette guerre de cent ans qui gangrène le Moyen Orient et bien d'autres enjeux au delà dans le monde, est en elle-même d'une abjection démoralisante.

 

Pendant que David Grossman écrivait ce livre, c'est à dire pendant la dernière guerre du Liban, son propre fils est mort brûlé dans un tank. Le savoir ne rend cette lecture que plus poignante.

 

On pense ce qu'on veut de ce conflit, et ici n'est pas le lieu pour développer mes pensées à ce sujet. Mais même si on se qualifie de "pro palestinien" (ce n'est pas mon cas, car je n'aime pas ce terme précis qui replonge dans la mêlée nationaliste et tourne affreusement en rond, même si l'occupation des territoires me scandalise et si la politique des gouvernements depuis la mort de Rabin me consterne), on doit toujours à mon avis conserver intacte dans sa réflexion la conscience de ce peuple israëlien, de son parcours et de ses représentations. Bien souvent, cela me frappe, ce "facteur" est absent des réflexions. Or sans nul doute, ce peuple possède une large part de la solution, non ? C'est pourquoi les récentes manifestations de la jeunesse d'Israel, prenant le débat à contrepied, et désignant la guerre comme une diversion alors que la vraie question est comment tous vivre une vie digne, m'ont profondément touché.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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