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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 11:12

tumblr_mkjcfctSAz1r03m0qo3_500.jpg Qu'est ce que la réalité ? C'est quand on se cogne disait Lacan. Et Philip K Dick ne cesse d'y cogner ses personnages et de nous les montrer dans leur embarras, toujours au bord du gouffre. Seulement ils ne savent pas s'ils délirent ou sont dans une autre réalité. Combien y a t-il de réalités d'ailleurs ? La physique qantique ne le sait pas, elles peuvent être infinies en nombre. Elles le sont de toute manière, puisqu'à tout moment le chaos peut rebondir, dans un monde héraclitéen où tout coule. Cent mille vies sont devant nous et peut-être derrière. Sans doute l'avant et l'après ne sont qu'une catégorie humaine, le temps étant une ligne d'instants.

 

 

La lecture de K Dick vous garantit toujours le vertige métaphysique. Si le meilleur livre que j'ai lu de cet ours paranoïaque est incontestablement "Ubik", je ne suis jamais déçu, et c'est encore le cas avec "Coulez mes larmes dit le policier". Un roman écrit sous Nixon, à une époque où les tendances vivement paranos de l'auteur se confirmaient dans l'actualité, ce qui n'était pas pour l'inciter à la nuance (pour ceux qui voudraient mieux le connaitre, Emmanuel Carrère a écrit une superbe biographie ici chroniquée : Philip K Dick est vivant et vous êtes morts ! (Emmanuel Carrère)       .

 

 

La conscience de soi rend inévitable le problème du doute sur la réalité. Et donc de doute sur autrui, toujours menaçant. Il y a, disait Pessoa, comme un "verre dépoli" entre nous et le ou les réels. Et nous ne l'effacerons jamais. L'autre, comme tout, n'est pas digne de confiance, malgré lui. Car il peut lui aussi être un mirage à ses dépends. Il est lui aussi sous emprise totalitaire.

 

 

K Dick s'inscrit à la fois dans la lignée orwelienne des uchronies et autres dystopies anti totalitaires mais il est autrement radical. Son autre source d'inspiration est plus rimbaldienne. Cette conviction selon laquelle les opiums permettent d'entrevoir d'autres réalités. Voire la vraie réalité. Plusieurs cohabitent chez K Dick. Ce n'est pas que la vraie vie est ailleurs, mais que plein de vies sont ailleurs. L'écriture de ce livre est un écho aux expérimentations dickiennes de la mescaline, qui joue un rôle important dans l'intrigue.

 

 

Dans "coulez mes larmes..." une drogue permet de déstabiliser le rapport à l'espace temps et ainsi de vivre d'autres réalités. Le souci est que dans la réalité il y a autrui, donc à travers notre perception autrui lui aussi est affecté même s'il n'a rien absorbé pour sa part. Autre souci : quand on passe de la nuit au jour on a une transition, un crépuscule ou une aube. Ces phénomènes de passage, de mutation progressive, passionnent K Dick. Car dans cette crise, ce passage, surgissent évidemment les monstres dont parlait Gramsci.

 

 

Dans le livre, un présentateur et chanteur vedette, qui a bénéficié d'un traitement génétique très rare (6 personnes sont concernées) lui conférant force et intelligence, se retrouve tout à coup un pouilleux sans la moindre identité, qui échappe ainsi au fichage généralisé et à l'espionnite aigue d'un Etat Policier futuriste (K Dick a prophétisé Snowden il y a quarante ans).

 

Jason Taverner n'existe plus, donc. Il va s'efforcer d'exister à nouveau et de comprendre ce qui lui arrive, alors que comme toujours chez notre auteur de SF, le réel n'est que précaire.  La métaphysique converge avec le politique pour insécuriser encore plus l'homme aliéné. Tout complotent, tous complotent. Donc personne en particulier finalement, ni rien.

 

L'Etat policier ultra répressif qui règne est une oligarchie mondiale nihiliste, libérale, qui ressemble de près à la russie de Poutine, où personne ne croit plus à rien, surtout pas les dirigeants qui luttent entre eux au sein des sphères de pouvoir et utilisent les citoyens complètement froids (à part les étudiants, en référence à la situation des années 60. Ils sont effroyablement réprimés, dans l'indifférence) comme des pions dans leurs luttes impitoyables. Taverner, par son anonymat incompréhensible à la Police, devient évidemment un enjeu dans cet univers totalitaire. De plus, il est issu d'une micro élite génétique, menace potentielle pour les tenants de l'ordre techno policier. L'être intelligent est une menace, et on entrevoit la mégalomanie de Dick qui se pensait traqué par un peu tout le monde.

 

Chacun est coincé dans cet étau métaphysique et politique, et donc devient un fauve et un menteur dangereux. Chaque livre de K Dick est marqué par une présence du mal. Le mal est toujours présent, il est inéluctable. On ne peut pas rester tranquille. La plupart des gens vont chercher à anticiper l'incertitude en prenant l'avantage et en passant à l'attaque. Il y a aussi de l'empathie, du désir, de la solidarité, mais jamais trop. On ne doit pas compter trop dessus. C'est un éventuel bonus.

 

 

La technologie de contrôle sur les humains est tellement développée qu'il n'est même plus nécessaire de chercher à se défendre. Jason Taverner se convainc assez rapidement de n'échapper à rien, de ne pas fuir vraiment, juste un peu. Il sait qu'on ne peut pas faire grand chose au fond, même s'il essaie de réagir au mieux face aux situations. Il s'interroge et attend de voir. Mais l'impuissance prévaut, le Léviathan est trop puissant et l'incertitude est totale. Le personnage avance comme il peut. Nous savons que l'Etat mais aussi des puissances privées peuvent savoir tout sur nous, influer sur nous à distance (y compris nous tuer à n'importe quel moment), mais que faire ? Soit partir dans le désert (qui n'existe plus), soit vivre avec comme on le peut. Pourquoi pas aussi déborder le système de l'intérieur en jouant de la force du nombre, comme le peuple Egyptien l'a fait ? Cette dernière option ne vient pas à l'esprit du pessimiste K Dick pour lequel l'individu est toujours écrasé.

 

C'est tout le problème de la paranoïa. Elle est sans limites, mais elle est réservée aux rationnels et aux lucides aussi. Ce qui explique que le paranoïaque ne puisse s'en sortir. K Dick entrevoit un univers social qui ressemble à bien des égard aux nôtres, il se pose des questions que la science soulève. Le fou n'est pas si dingue.

 

La Science Fiction d'autrefois est toujours plaisante dans la mesure ou elle voit parfois juste et évidemment se plante parfois en grand. Ainsi nos voitures volent, mais nous n'avons pas trouvé le compact disc...

 

Pour vivre un peu, il faut nécessairement adhérer au réel, lâcher prise un tant soit peu. K Dick n'arrivera jamais vraiment à vivre. Ce qui l'explique aussi, c'est l'absence de l'affect dans son oeuvre, le refoulement des émotions, hors l'angoisse. La raison raisonnante ne saurait suffire à nous apporter quelque vérité sur autrui ou le monde. Les personnages de K Dick utilisent leur pouvoir logique, toujours confronté à l'absurde, comme un serpent qui se mord la queue. L'issue, évidemment, ne peut pas être purement intellectuelle.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Science-Fiction
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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