Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 16:29

 

 kingston.jpg 

Intellectuel africain mondialement reconnu, Achille M’bembé signe avec sa « Critique de la raison nègre » un essai qui m’a plu sur le fond par son courage à affronter les versants contradictoires d’un drame gigantesque, même s’il me parait surtout synthétiser des prises de position, au sein des mouvements noirs et des débats africains, qui sont désormais largement connues (sinon partagées).

 

 A vrai dire, pour qui s’intéresse de près à ces questions, l’essai n’apporte pas d’éclairage absolument nouveau, même si l’auteur a l’originalité de puiser largement dans la veine psychanalytique pour étayer son propos. D’où d’ailleurs un retour franc à l’admirable Frantz Fanon pour qui la libération du peuple était une cure, et la cure une préparation à la libération.

 

L’essai, riche, hétéroclite, pèche par des passages quelquefois trop denses, et donc des thèmes survolés poétiquement, qu’on aurait aimé voir étayés. La verve littéraire talentueuse de M’bembé s’y exprime, parfois trop, cédant à la facilité de la formule de trop, ou de la formule furtive qui s’envole, laissant le lecteur dans l’attente, frustrée.

Trop en dire c’est peu dire.

 

L’auteur s’attaque à l’éternelle question du tiraillement, pour les opprimés quels qu’ils soient, entre la solution particulariste et l’affirmation d’une fusion dans l’universel. Son choix, dépassant le concept de « Négritude » d’Aimé Césaire, indispensable mais nécessairement temporaire, est celui de l’Homme noir, « homme parmi les hommes » comme n’importe quel homme.

 

Pourquoi revenir sur le sujet ? Parce que dit M’bembé, nous vivons un « devenir nègre du monde ». Le néo libéralisme universalise la condition nègre en créant partout de l’humanité superflue, séparée de l’humanité qui compte, mais aussi en marquant les corps, les soumettant à la pression, les disciplinant comme on a pu le faire avec les esclaves. Relire l’expérience des peuples noirs, c’est donc comprendre aussi un présent plus universel. La situation des noirs est une leçon pour tous. Et à travers l’exploration du monde, le noir comprend mieux ce qu’il lui est arrivé.

 

Le « nègre » est d’abord la désignation d’un stigmate ultra violent et on n’en est pas sorti. C’est celui qu’on ne voit pas, celui qu’on désigne quand on ne veut pas comprendre. On connaît tous l’horreur de la désignation méprisante de « l’aut’ nègre là… », le caractère de stupidité satisfaite du raciste, content d’être caricatural et ignorant, en souriant.

 

Le nègre a été intimidé, marqué dans son corps et par le langage du dominant. A la stupeur de l’acte initial violent succède un gouvernement par la violence. Le colonialisme est nécro politique. Le nègre est :

 

« celui dont la vie est faite de débris calcinés ».

 

La « raison nègre » qu’il s’agit de critiquer est ainsi double. Elle est un complexe psycho onirique. Elle articule la vision du Négre par le Blanc et la vision du Négre par le Nègre, conflictuelles mais en réalité reliées. Cette raison nègre s’est affirmée avec l’âge moderne, le capitalisme en sa phase d’énorme expansion initiale qui a fait du noir un homme matériau, un homme monnaie, dont l’exploitation a été tout à fait essentielle dans l’essor économique qui commence après la Renaissance. Cette raison nègre prend sens dans un système de races étanches, fortement affirmé, d’abord par l’esclavage, ensuite par le colonialisme. Ces races sont dans la logique de l’enclos, qui est une technique de gouvernement toujours de mise, d’abord dans les plantations esclavagistes puis à travers le mythe de la frontière. Derrière la clôture de l’Afrique, il n’y a plus de droit, il n’y a que la force. On ne vole la terre à personne, on la prend c’est tout. Les lois de la civilisation ne s’appliquent pas outre mer. Comme si l’Afrique était un état de nature, où vit un homme resté à l’état sauvage d’ailleurs.

 

Quand un Président de la République français dit en Afrique que l'homme africain n'est pas entré dans l'Histoire... On voit que cet inconscient colonial est toujours là.

 

La dépossession, l’aliénation, telles sont les conditions de la condition nègre. La dépossession de son passé d’abord, avant qu'on le dépossède de tout, mais en premier lieu d’une Histoire dont il ne reste pour beaucoup que des fragments éparpillés. Or, pour exister, l’écriture de l’Histoire est fondamentale. Le chemin vers la réappropriation est dur pour celui qui a été assigné à une image vile et inférieure par le raciste.

 

L’appel à la race est alors pour l’homme noir une solution pour sortir du sentiment de perte lié à la prédation esclavagiste puis impériale. Chez Césaire, l’exaltation du nègre est le moyen, à travers les œuvres culturelles, de produire une communauté libre et souveraine. Césaire vise l’universalité, mais la négritude reste tournée vers le passé, vers la perte, qui reste au cœur de l’identité.

 

Longtemps, les « amis des noirs » ont eux aussi maintenu la négritude dans l’altérité, même valorisée. Cette altérité, même « miraculeuse » pour citer un recueil de Césaire est toujours tributaire de la division de l’humanité en races.

 

Ainsi l’admiration des avant-gardes artistiques pour la culture censée « prélogique » du noir, l’enferme dans le rôle d’une sorte d’enfance rigolote de l’humanité. Cette ambivalence rejaillit fortement chez une figure exotique comme Joséphine Baker, adulée à Paris. Les « beautés noires » fascinant les peintres étaient considérées comme à disposition de l’homme blanc. L’auteur développe d’ailleurs toute une réflexion sur la dimension érotique du racisme, sur les fantasmes autour des hommes noirs « sauvages », exprimés sous la forme d’un désir de castration de ces hommes qui soulignent les doutes sexuels des occidentaux. Les pratiques du KKK étaient explicites en ce domaine.

 

La pensée de la gauche républicaine a tellement été enfermée elle-même dans ce paradigme de la division des races, qui a pris une forme systématique dans la phase nationaliste qui court de la moitié du 19eme siècle à la deuxième guerre mondiale. M’bembé cite des paroles étonnantes de Blum et Jaurès sur la mission civilisatrice de la France, qui suppose la croyance ferme dans l’inégalité des races.

 

Ainsi Léon Blum : « nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues à un même degré de culture ».

 

Et Jaurès de prétendre que « là où la France est établie, on l’aime ».

 

Mais c’est tout un système d’éducation raciste qui est développé en Europe, impliquant la muséographie, l’ethnologie, les clichés véhiculés par la presse, l'exotisme. Les nations se consolident par le sentiment de supériorité, et la France, par exemple, humiliée par Bismarck, trouvera dans les colonies le moyen de raffermir le sentiment national.

 

Les mouvements d’émancipation dans leur ensemble ont été largement tributaires de cette logique de séparation est d’essentialisation, ce qu’on trouve fortement dans le séparatisme noir d’un Marcus Garvey. Elles ont pu saluer « le génie propre de l’Afrique ». Des historiens africains ont été chargées d’aller chercher des racines fameuses dans l’Egypte ancienne. Le panafricanisme est une pensée basée sur le lien entre territoire et identité, entre race et milieu géographique. Sans doute une étape nécessaire de reconstruction de l'homme noir en morceaux. Mais pas un horizon.

 

Pour l’auteur, il est nécessaire de sortir de ce destin de victime, dont le passé glorieux aurait été soumis, comme l’avenir le sera, à des fatalités extérieures. L’obsession du passé est psychiquement « un appétit pour la mort » dit il sévèrement.

 

En versant dans l’affirmation d’une essence noire et ou africaine on se lie en réalité au discours du colon ou de l’esclavagiste. On entre dans sa logique.

 

« L’afrique n’existe qu’à partir de la bibliothèque coloniale ».

 

Au cœur de la difficulté à se libérer du discours du colon, il y a selon l’auteur un « petit secret » inavouable. Celui du désir.

 

Car les hommes noirs ont été domptés par la violence, mais aussi par leur désir. Amadoués avec des objets, qui ont fait écho à la notion de fétiche. Les peuples africains ont participé de la vente d’esclaves, attirés et fascinés par la marchandise. Et d’ailleurs l’explosion anti coloniale a aussi pour cause une frustration de ne pas accéder à la marchandise que monopolise le colon.

 

L’Histoire, le travail de vérité, la littérature, le cinéma oublie l’auteur, doivent pouvoir libérer les noirs de ce petit secret aussi.

 

Il est désormais temps de sortir de la race, ce qu’un Nelson Mandela a illustré le plus magnifiquement possible. De quitter le ressentiment et se tourner, disait Césaire, « vers une plus large fraternité ». Cela signifie aussi de se créer une nouvelle intériorité pour les noirs et de faire reculer le racisme par tous les fronts, ce qui est le plus difficile. Fanon pensait que la violence devait conduire à cette étape à travers une « montée en humanité » consistant à rompre avec la domination, se retrouver d’égal à égal dans le combat, puis dans un monde commun, pour devenir enfin homme parmi les hommes et rien d’autre. Nègre est le nom donné par le maître, le but n’est pas de le mythifier, le but est de s’en débarrasser.

 

La liberté, ce ne peut pas être reproduire, ressasser. La liberté, c’est inventer. Et la liberté a pour horizon le monde entier. Le « Tout Monde » d’Edouard Glissant.

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
commenter cet article

commentaires

Melabuz 12/06/2014 16:18

très juste tout ça.
y compris le poignant " Le nègre est :« celui dont la vie est faite de débris calcinés » "
Il va rejoindre ma pile de livres en retard.

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche