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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 01:52

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« L’homme n’est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles »

Goûter au génie de Stendhal, c’est bien sûr se plonger dans les romans essentiels : le Rouge et le noir, la chartreuse, et le moins encensé Lucien Leuwen – pourtant superbe -, que l’on ne saurait jamais trop conseiller aux gens qui s’occupent de politique : c’est un excellent manuel de trucage d’élections.

Mais Stendhal a laissé une œuvre bien plus large et chaque ligne est un délice. Je me demande d’ailleurs à quoi sert d’en parler ici, mis à part par hygiène mentale personnelle (ce qui il est vrai est une raison d’être importante de ce blog). Car vous mériteriez plutôt, badaud égaré ici, de trouver une simple somme de citations du livre dont je vais parler, tellement chaque phrase éclate de superbe.

Il y a ainsi  cet essai, moins lu et pourtant si fructueux, intitulé « De l’amour ». D’une forme assez originale en son époque. Une sorte de mélange entre l’essai, les souvenirs, les digressions, et la confidence, d’une écriture assez libre, avec des mini romans insérés, des extraits de mémoires, des aphorismes, des documents (le Code de l’amour courtois provençal).

Stendhal y dissèque l’amour, tout en le célébrant. C’est dans ces lignes qu’il établit sa théorie de la cristallisation (ou double cristallisation) sur lesquelles nous avons tant ferraillé étant en classe de français et causant de Julien Sorel. Il faut bien dire qu’en matière de psychologie, les romanciers français du 19eme sont indépassables.

C’est aussi et peut-être avant tout une grande profession de foi féministe (« donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous »). Car l’idée de Stendhal, c’est que la liberté des femmes, l’égalité des sexes, seront de puissantes vitamines de l’amour, et donc du bonheur. L’humanité ressent donc un impérieux besoin de la libération des femmes. C’est un fil directeur solide de sa théorie sur l’amour.

On trouve dans « De l’amour » un Stendhal optimiste, pas le moins du monde cynique ou même désabusé (un anti Balzac), totalement ouvert d’esprit : par exemple quand il rend un hommage très appuyé à la civilisation arabe dans son rapport à l’amour, sans verser dans l’exotisme. Dans certains passages, il touche au scandaleux, citant un jugement occitan d’amour courtois où il est conseillé d’aimer hors mariage pour que l’intérêt ne se mélange jamais au sentiment (« l’allégation de mariage n’est pas excuse légitime contre l’amour »), ou prétendant qu’« il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque ». Et pour lui, c’est entendu, avoir maîtresse et amant est bien naturel, mais la facilité du divorce doit permettre de ne pas trop compliquer l’existence non plus. Le clergé, ici comme ailleurs, est le grand ennemi du bonheur.

Pourquoi écrire ce qui appelle un essai d’idéologie sur l’amour ? Parce qu’il se sent meurtri par un échec cinglant avec une femme, Mathilde, pour laquelle il entretint une vive passion, mais qui le repoussa. Il voulut sublimer cette douleur en roman mais tout aurait été trop reconnaissable ; alors il opta pour le déguisement de ses sentiments sous la forme de la spéculation. Mais malgré la déception et la frustration, ce livre est un éloge de l’amour.

 

Stendhal distingue quatre amours différents : l’amour passion, l’amour goût (« tandis que l’amour passion emporte au travers de tous nos intérêts, l’amour goût sait toujours s’y conformer »… Quelle phrase sublime…), l’amour physique, l’amour de vanité.

Il s’arrête longuement sur ce miracle, la naissance de l’amour. En séparant sept phases :

-          L’admiration

-          La spéculation autour du plaisir

-          L’espérance. Un tout petit peu d’espérance suffit, comme une étincelle.

-          La naissance de l’amour proprement dite

Tout au long de son essai, Stendhal différencie les rapports de la femme et de l’homme à l’amour, mais il ne naturalise ou n’essentialise jamais cette différence. En cela il est tout à fait avant-gardiste et superbe. Ces différences s’expliquent très clairement, et facilement sous la plume de Stendhal, par les rôles sociaux dévolus aux deux sexes, et qui impliquent ainsi des psychologies divergentes.

Le fait que les femmes de son temps soient plus sujettes à l’émotion que les hommes, plus tournés vers la raison, est un résultat « de nos plats usages » qui ne donnent aucun rôle aux femmes dans la sphère économique. L’usage de la raison ne débouche que sur de la frustration pour une femme. Le fluide nerveux chez les hommes s’écoule par la cervelle, à cause du travail, et par le cœur chez les femmes.

-          La première cristallisation. C’est ici que Stendhal évoque le fameux rameau de Salzbourg, qu’on jette au fond d’une mine de sel et que l’on récupère constellé, comme couvert d’une infinité de diamants. La cristallisation, c’est « l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ». Une puissante force de l’imagination qui se met en route.

-          Puis le doute naît

-          C’est alors que survient la seconde cristallisation. Et le sentiment de l’amour partagé

Evidemment, la cristallisation est plus difficile à trente ans qu’à dix huit, mais elle en sort plus solide aussi et plus merveilleuse.

 

Toujours en fonction des rôles sociaux, car Stendhal ne donne jamais dans un psychologisme désincarné ou hors sol, les femmes doivent être plus méfiantes et prudentes. Les mouvements de naissance de l’amour sont donc chez elles plus progressifs.

 

L’amour est magique car il s’avère un puissant  hallucinogène : « il suffit alors d’avoir l’idée d’une perfection pour la voir dans ce qu’on aime » . L’amour, s’il a des accointances avec la recherche de la beauté en toutes choses, peut conduire à aimer la laideur. Car la beauté « ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d’une femme », or c’est de la passion qui est en jeu dans l’amour :

 

« L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde ».

 

Belle leçon que Stendhal donne à notre époque d’étalage que l’éloge de la pudeur : « la pudeur prête à l’amour le secours de l’imagination, c’est lui donner la vie ».

 

Le livre regorge de conseils aux amoureux : soyez naturels. L’affectation est le pire : « tout l’art d’aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme ».

 

Stendhal, grand voyageur et européen s’il en est, détaille les particularités de l’amour dans chaque contrée, en fonction de sa culture. Et sachant distinguer entre les classes, s’il vous plaît. En France (malheureusement pour l’auteur, l’amour courtois provençal y a été abattu par les croisés), la passion est difficile, car chacun craint pour son image. Or l’amour c’est toujours prendre des risques insensés : « l’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice ». L’italien « se laisse aller à l’inspiration du moment » et il n’y a pas de ridicule en Italie, les cultures et les usages y sont trop morcelés pour cela… En Espagne, il y a heureusement l’influence des maures…  Aux Etats-Unis, la Raison est si omniprésente que la cristallisation y est devenue très difficile… (quel prophétisme !).

 

Le grand espoir de Stendhal, c’est l’égalité hommes femmes qui enflammera l’amour. Il casse une à une les objections s’opposant à cette égalité, par exemple celle qui prétend que les femmes, égales à l’homme, deviendront ses « rivales ». Selon Stendhal, donner une éducation au femmes, leur parler de l’amour très jeune, et mieux encore leur assurer une éducation mutuelle avec les hommes – la même -, c’est ouvrir la voie au bonheur : la société se prive des génies potentiels féminins, et les hommes de compagnes grandioses. L’amour s’ampute de la sincérité, de la profondeur , de la richesse des nuances (« sans les nuances, avoir une femme qu’on adore ne serait pas un bonheur, et même serait impossible »).

 

Bref, pour imiter Danton : de l’amour, encore de l’amour, toujours de l’amour. Envers et contre tout.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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