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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 08:46

capital-VS-travail.jpgL'armée américaine vient de rendre publique sa dernière arme : une cape d'invisibilité. Impressionnante technique de camouflage absolu destiné à semer le trouble et la terreur chez l'ennemi.  Le camouflage est depuis toujours une arme décisive : depuis la chasse préhistorique en passant par Du Guesclin entrant dans les châteaux occupés par les anglais déguisé en vendeur de bois, jusqu'aux jungles vietnamiennes.

 

Il en est de même dans l'antagonisme social. Car nous vivons, c'est en tout cas mon avis (que je partage avec moi-même comme on dit), dans une société non seulement fracturée, mais fondée, du fait de son mode de production, sur des conflits, des divergences d'intérêt qui nourrissent notre existence collective. Bref, la lutte des classes, ce moteur de l'Histoire humaine, ce carburant des révolutions, est à l'oeuvre. Non pas pour des motifs culturels, moraux ou idéologiques, mais parce que notre manière de produire suppose la formation de classes et leur conflictualité pour accéder à des ressources et au pouvoir. Nous ne sommes pas en guerre civile, même si cela surgit parfois dans l'Histoire, mais nous vivons sur le théâtre d'un conflit plus ou moins ouvert.

 

Mais il est justement un enjeu central de cette lutte que de faire croire à son inexistence ou à sa disparition. De la rendre invisible par une cape tissée d'habiles diversions, ou de troubler son image, de la rendre floue. Quoi de mieux, pour rester dominant, que de nier la domination ? Quoi de mieux, pour faire oublier que cette domination est structurée et oppose des macro groupes sociaux, que de nier l'existence d'un conflit central entre capital et travail (les marchés et les salariés si l'on préfère) ? La lutte des classes ne serait qu'un malentendu surmontable par la bonne volonté ("le consensus") ou plutôt d'accepter ce qui est censé être indépassable : l'ordre établi. 

 

Donc, depuis que la théorie de la lutte des classes a été élaborée, par Marx et Engels et leurs successeurs, tel Gramsci, Bourdieu plus tard, des armées d'intellectuels s'évertuent à expliquer qu'elle est inepte. Et pourtant ceux là même qui la contestent sont les premiers à réfléchir et à agir avec une conscience de classe aigue : Mme Laurence Parisot ne croit pas officiellement à la lutte des classes, et pourtant elle est à la tête d'une organisation qui exprime explicitement les intérêts d'une classe : celle des possédants des moyens de production. Une simple anecdote de changement de dénomination montre bien l'enjeu de l'invisibilité des classes : la transformation de son organisation, autrefois Centre National du Patronat Français (CNPF) en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF).... manière de faire croire que le PDG représente l'ensemble de l'entreprise, et donc qu'elle est un tout homogène, sans division.

 

Le petit livre pédagogique d'Alain Bihr, "Les rapports sociaux de classe" a le mérite de présenter une synthèse remarquable de la théorie de la lutte des classes, afin que l'on sache de quoi il s'agit. Car ceux qui la contestent, bien entendu, prennent souvent soin de la déformer et de la caricaturer. On a évidemment toute légitimité pour expliquer qu'elle n'a rien de scientifique (pour ma part, je suis resté très sceptique sur la notion de science sociale ou politique, même si je crois qu'on peut introduire de la science dans le débat politique ou social, pour créer des bases communes de discussion. Je préfère parler de "théorie"). On peut parfaitement ne pas adhérer à la théorie des classes, prétendre qu'elles ont disparu ou que leur lutte a disparu. Mais on est en droit d'attendre que ce soit sur la base d'une idée nette de ce qu'elle affirme. Le livre d'Alain Bihr est à cet égard un bel outil de clarification.

 

La lutte des classes n'est pas foncièrement une question de subjectivité

 

 

  En particulier, les adversaires de la théorie de la lutte des classes ont toujours répandu un malentendu efficace : la lutte des classes est dépeinte faussement à travers une seule de ces manifestations : l'affrontement direct, conscient, sur la scène politique ou économique, entre des groupes totalement conscients de leur appartenance de classe et décidés à en découdre. Elle se voit réduite à "Germinal" de Zola.

 

Donc.... lorsque ces scènes particulières disparaissent, on en conclut que la lutte des classes a elle-même disparu. On nous dit notamment :  "regardez, les ouvriers ne votent pas forcément à gauche, donc il n'y a plus de lutte des classes". Comme si les classes étaient des essences, des contenus définis d'avance, emplis d'unités interchangeables et imperméables au monde, comme si la politique n'avait nulle autonomie, comme si les êtres humains étaient des machines simplissimes. Caricature grossière... mais si habile qu'elle est devenue dominante aujourd'hui, contaminant les organisations fondées sur l'idée même d'une lutte des classes, même si l'explosion des inégalités et le coup d'Etat permanent bancaire que nous vivons viennent relancer le débat.

 

Notre société est segmentée, beaucoup moins uniformisée qu'on ne l'a présentée, et cela se voit tout de même... Malgré les prestidigateurs il est difficile, par exemple, de continuer à faire croire à l'égalité des chances entre les classes sociales, ce mythe libéral. Et  dans notre pays, comme le chante Alain Souchon, chacun sait bien au fond que "les cadors on les r'trouve aux mêmes places, nickel; les autres c'est  toujours Châteauroux Palace, plus d'ciel".

 

La lutte des classes, présentée par ses critiques, est ainsi pensée d'abord comme subjective, comme une volonté conciente et délibérée des acteurs. Alain Bihr remet les choses à leur place : c'est ne rien comprendre au matérialisme historique de Marx que de penser la lutte des classes comme une notion d'abord subjective (elle peut le devenir, mais là n'est pas sa réalité fondamentale). La lutte des classes est d'abord et avant tout la résultante des rapports de production dans une société. Elle a les pieds solidement ancrés dans la vie matérielle des humains.

 

Alain Bihr insiste sur cette idée essentielle : on ne peut pas dissocier l'existence des classes sociales et leurs luttes. Le titre du livre est ainsi "rapports sociaux de classes" et non "les classes sociales". Car elles ne vivent que par leur rapport, par leur conflit. Elles sont le fruit de la segmentation de la société. Donc si l'on croit à l'existence de classes, et non pas simplement à des individus atomisés, désaffiliés, alors on doit logiquement considérer qu'il y a lutte. 

 

La lutte des classes provient des rapports de production

 

La classe des travailleurs n'existe que par son rapport au capital, qui est un rapport d'exploitationNous vivons encore, plus que jamais même, dans un monde capitaliste, et ce qu'il est crucial de saisir, c'est que le capital est un rapport social avant tout. 

 

Les producteurs, dans ce régime, ne sont pas propriétaires des moyens de produire, ni de ce qu'ils produisent. Cette séparation est essentielle, elle est une expropriation historique, car il n'en a pas été de même dans le passé. Dans le monde pré capitaliste, il y a unité entre le producteur, son moyen de produire et le produit.

 

La force de travail est ainsi devenue une marchandise qu'on vend et qu'on achète "librement". Cette marchandise sert à fabriquer de la plus-value, que le capitaliste veut maximiser à travers l'intensification du travail, l'allongement de sa durée, ou en diminuant la quantité de travail nécessaire.  La valeur de cette marchandise, pour le capital, est le prix de sa reproduction. C'est autour de la formation de la plus-value et de la définition du prix du travail que se noue l'antagonisme. 

 

Le capitalisme est fondamentalement, économiquement (ce n'est pas une notion morale) un rapport social d'exploitation. Le travailleur travaille quelques heures pour rembourser son prix et ensuite gratuitement pour le capital.

 

Le capital se rend donc maître du process de travail. Et il est conduit à former toute une série de fonctions intérmédiaires afin de se consacrer à ce qui le préoccupe d'abord : la gestion du capital.

 

Le rapport entre les classes, structuré par ce rapport central entre travail et capital, est donc à la fois un rapport d'exploitation, de domination, d'aliénation (au sens ou le travailleur est séparé de son travail). 

 

Les classes sont donc en lutte. De fait, que les individus le veuillent ou non, là n'est pas la question. Elles luttent de fait pour l'accès à la richesse, pour l'usage de la richesse, elles luttent quant à la manière d'utiliser les moyens de produire. Elles luttent pour le pouvoir politique, enjeu majeur, elles luttent pour légitimer leur place ou la contester. Elles luttent pour que leurs idées s'imposent. La lutte des classes prend donc d'innombrables formes, et des degrés d'intensité très variables. Elle débouche sur de multiples compromis aussi, mais ceux qui prônent le compromis oublient souvent que justement il suppose et révèle une lutte : il n'est pas spontané ou naturel.

 

La lutte des classes, du fait de leur diversité (bourgeoisie, prolétariat, petite bourgeoisie...) et de leur fractionnement (bourgeoisie financière, industrielle...) passe par des alliances. La formation de blocs sociaux, qui se réalisent sous la direction d'une classe hégémonique. Marx explique par exemple que la révolution de la deuxième république, en 1848, est le résultat d'une convergence entre la bourgeoisie industrielle, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Contre un régime monarchique qui représentait les intérêts de l'aristocratie foncière et de la bourgeoisie financière. 

 

Au sein des classes se forment aussi des couches sociales. Elles n'ont pas l'autonomie d'une classe ou d'une fraction de classe, mais elle a une particularité qui la distingue. C'est par exemple la fameuse aristocratie ouvrière (les qualifiés) qui est attirée par le rapprochement avec l'encadrement ou la petite bourgeoisie.

 

On peut aussi identifier des catégories sociales, inerclassicistes. Comme les fonctionnaires.

 

Sur le terrain de la lutte, multiforme, on distinguera la situation de classe (objective) et la position de classe (les prises de position).

 

Comment penser le rôle de l'Etat dans ce cadre ? Il est d'abord "un moment de la lutte des classes" car il en est une chambre d'enregistrement. Il tend aussi à s'en autonomiser. Fracassée par des luttes, la société a besoin d'assurer son unité, grâce à l'Etat, qui vient séparer la société de la puissance publique. L'Etat est aussi chargé de réfréner la lutte des classes, de l'encadrer dans des limites vivables. Ils se présente ainsi en médiateur et il acte les compromis. C'est pourquoi lorsqu'aucun compromis n'est plus possible (la guerre civile en Espagne par exemple), l'Etat n'est plus viable.

 

Mais saisissons la double nature de l'Etat : s'il recherche un intérêt général, s'il atténue la lutte, il sert donc l'ordre établi aussi, et peu ou prou il est donc au service de la classe dominante.  Il permet la reproduction de cet ordre. Par exemple en garantissant une monnaie, ou en gérant l'accès à des ressources socialisées indispensables pour le capitalisme (l'école).  Une autre de ses fonctions est de servir d'arbitre au sein de la classe dominante (typique est à ce titre le rôle de la commission européenne en matière de droit de la concurrence).

 

La classe dominante et ses alliés ont accès aux responsabilités de l'appareil d'Etat.

 

 A l'égard des classes dominées, l'Etat a aussi un double visage : il sert à les réprimer certes quand c'est nécessaire, et à les intégrer pour permettre la continuité du mode de production.

 

Afin de jouer ces rôles, l'Etat a besoin d'une unité. Une bureaucratie, une logique de hiérarchie propre. Cette bureaucratie a ses propres intérêts. Le capitalisme a besoin d'une autonomie relative de l'Etat. Plus la classe dominante l'est (19eme siècle européen, bureaucratie chinoise) moins l'Etat est autonome. Dans certaines conditions, où la lutte des classes est indécise, l'Etat peut prendre une grande autonomie (le bonapartisme).

 

On l'a vu, les classes sont des réalités objectives, fondues dans les rapports de production. Elles ne sont pas spontanément conscientes d'elles-mêmes, mais elles peuvent le devenir, et cette conscience peut s'effriter, voire disparaître. Ce qui ne supprime pas la classe "en soi". La classe consciente est appelée "classe pour soi" (en soi/pour soi : distinction opérée par la phénoménologie, et Husserl en particulier. Un caillou est 'en soi", alors que la conscience humaine est "pour soi").

 

Devenant consciente, la classe se figure son sort et son destin, elle crée ses organisations. La conscience de classe atteint son apogée dans la formulation d'un projet politique propre, où la classe (c'est le cas avec le socialisme historique) postule à résoudre les problèmes généraux de l'humanité.

 

Et les individus dans tout cela ? Ils existent ! Ils partagent avec d'autres des conditions d'existence qui sont intériorisées et deviennent des manières de penser, d'agir, de ressentir en commun. Ces types humains sont la matière privilégiée de la littérature (Balzac l'a illustré très explicitement) ou du cinéma (songeons à Chaplin ou à Citizen Kane).

 

Il revient à Pierre Bourdieu d'avoir explicité le plus profondément ce système d'incorporation d'une situation sociale, avec son concept d'Habitus. C'est un système de dispositions intégré à l'individu, qui "fait de nécessité vertu", qui conduit l'individu à exprimer des choix, des stratégies, des goûts et dégoûts qui le rattachent à sa classe, sa fraction de classe, sa couche sociale. Qui le conduisent à des horizons d'attente très différents, expliquant en partie les logiques de reproduction des inégalités de génération en génération (un enfant d'ouvrier ne ressent pas spontanément sa vocation de futur agrégé de lettres clasiques ou d'Enarque). Cet Habitus explique alors pourquoi il est si difficile de renverser l'ordre établi, chacun étant ramené à sa place par des schémas intégrés. C'est par la lutte des classes, que le travail critique s'effectue et que peut naître la contestation de l'existant.

 

Mais contrairement à une vison vulgaire de la lutte des classes, cette contestation n'est justement pas spontanée, elle doit être très difficilement construite. D'autant plus que la classe dominante déploie des stratégies de division de ses adversaires : le nationalisme, effaçant les classes, en est une. La xénophobie ou la haine religieuse en est une autre, la diffusion de l'égoïsme consumériste en est encore une autre. La mise en concurrence des salariés, leur atomisation, l'opposition entre salariés et chômeurs (l'armée de réserve du capital) en sont aussi d'autres modes.

 

Les rapports de classes viennent s'articuler avec d'autres rapports sociaux : rapports de genre, rapports de générations par exemple, différences culturelles.... Mais par leur force tirée de la place fondamentale de l'économie dans notre survie, les rapports de classes, issus des rapports de production, imposent leur logique et influent sur les autres rapports sociaux. Ils sont premiers. Ainsi, si la division entre catholicisme et protestantisme a été centrale à la Renaissance, on doit considérer que le protestantisme naît au moment où le capitalisme émerge, la bourgeoisie venant coloniser la pensée religieuse pour défendre sa vision du monde (l'éthique protestante, qui sacralise le mérite, provenant de la providence, exprime le besoin de légitimité des nouveaux possédants. Contrairement à Max Weber, un marxiste verra donc dans le protestantisme un résultat plutôt qu'une cause, mais verra aussi dans le protestantisme une arme dans la lutte des classes, une idéologie et donc une force historique). Mais Max Weber, en tant qu'intellectuel, justement, avait tendance à penser que les idées étaient la force essentielle de l'Histoire...

 

Alain Bihr se contente, et c'est déjà bien, d'expliciter cette théorie de la lutte des classes, et on peut regretter qu'il ne tente pas de l'appliquer à notre temps, où la bourgeoisie financière est devenue la fraction de classe hégémonique.

 

Si à l'échelle mondiale, le salariat se généralise et représente une force potentielle immense, sa faiblesse dans la lutte des classes est à ce jour patente, lorsqu'on constate l'écroulement de son idéologie propre, la faillite de ses organisations ( captées par une bureaucratie issue des couches supérieures du salariat et enfermées dans le cadre national), et la quasi disparition de sa conscience et de tout projet politique indépendant. L'Etat, qui avait enregistré des victoires de la classe salariale, les efface, en revenant à des formes plus régaliennes, et la bourgeoisie a moins besoin de lui. Des mécanismes de division du salariat ont été mis en place, extrêmement puissants : la sous-traitance par exemple, le libre échange à l'échelle mondiale.... Et tant d'autres barrages à la contestation de l'état actuel des choses.

 

Mais ces évolutions ne signifient pas que la lutte est terminée, elle se mène au contraire. Partout et tout le temps. Pour garder sa place dominante, une classe dirigeante doit stabiliser la société. Saisi une fois encore par de violentes contradictions, déstabilisé par l'obésité de sa bulle financière, confronté à la renaissance de contestations disparues pour des raisons politiques (l'échec du socialisme dit "réel"), incapable de résoudre le problème de l'épuisement des ressources planétaires, la classe capitaliste pourra t-elle garder le contrôle de la société ? Devra t-elle changer de stratégie et renoncer, comme le montre certaines tendances, aux méthodes démocratiques ? ...

 

Les conditions de cette lutte changeront : peut-être assisterons-nous à une démondialisation obligée, affaiblissant le capital en lui enlevant sa mobilité ? peut-être la paupérisation des aristocraties ouvirères changera t-elle la donne politique ? Rien n'est écrit, mais ce n'est toujours qu'un début...

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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