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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 08:31

 

oliviers.jpg J'ai profité de quelques jours de vacances dans la Haute Vallée de l'Aude pour lire coup sur coup deux livres sur la littérature :


- "La vie éclaircie" de Danièle Sallenave (Romancière et Essayiste, femme de théâtre, militante féministe, auteur de la biographie politique de Simone de Beauvoir : "Castor de Guerre"). Il s'agit d'un livre d'entretien écrit, où cette intellectuelle répond longuement aux questions d'une journaliste américaine.


- Et "La littérature sans estomac" de Pierre Jourde, Universitaire connu pour ses pamphlets sur la littérature contemporaine, parfois coécrits avec le médiatique ad nauseam Eric Naulleau (avec qui, on le verra, il partage certains défauts). Il s'agit d'un livre sur le roman français contemporain, qui distribue beaucoup de gifles, et signifie quelques admirations.

 

(Niché dans une maison comme grattée dans la pierre, au milieu de ce "pays cathare" ainsi que le célèbrent les offices du tourisme, j'aurais pu me laisser berner par des élucubrations cousines du"da vinci code". Car à quelques kilomètres de mon gîte, on dénotait le fameux village de "Rennes le Château", où un Abbé Saulnière aurait trouvé un Trésor grandiose à la fin du 19ème siècle. Certains y ont vu le Graal... Ce village attire ainsi nombre d'illuminés, de déglingués des Solstices, de férus de chasse au trésor, et aussi semble t-il quelques nazis qui rêvent de magie noire... A tel point qu'en entrant dans le village, vous tombez sur une pancarte indiquant qu'il est "interdit de mener des fouilles"... Pas moins de trois librairies dans ce tout petit village, où l'on trouve toute une sous-littérature paranoïaque (et parfois un peu suspecte), qui trame des complots impliquant les Egyptiens anciens, les Templiers bien entendu, et autres obligés du genre.... Pensums pissés par des héritiers de ce capitaine Simonini dont on a parlé dans ce Blog en évoquant le dernier livre d'Umberto Eco( Umberto Eco jongle avec le Vrai et le Faux dans le cimetière de Prague).

 

Et pour encourager les vocations, on recense aussi dans le coin le château de Puivert, lieu de tournage des scènes érotico-sataniques de ce film raté et ridicule de Roman Polanski, "La neuvième porte". Ou bien le sublime château de Puylaurens, perché comme Montségur son cousin ariégeois, appendice d'un gigantesque rocher, et propice à la rêverie "Heroic Fantasy". 


 Mais toulousain viscéral j'ai déjà lu mon lot sur les cathares. Et même si tout cela est important et passionnant, il n'y a pas de quoi y revenir sans cesse non plus. A ceux qui ne connaissent pas tout cela, je dis : allez vers le classique, le "Folio-histoire", les livres des éditions "Privat".  Car l'Histoire "sérieuse" de ce temps (le paroxysme est le début du treizième siècle) est en elle-même assez ébouriffante pour ne point nécessiter d'ajouts mystico-délirants. Mais il est vrai que c'est bien revivifiant d'aller dorer comme Varan sur la pierre de ces quelques châteaux dans le ciel... Et sans doute la chasse au trésor et au Sang du Christ est-elle un prétexte pour transpirer dans les forêts et boire du Corbière...)

 

 

Bon, ceci étant dit, revenons à nos deux essais sur la littérature. Puisque je tiens un Blog de lectures, je me suis dit que ce serait sans doute intéressant de lire, comme j'ai pu l'éprouver avec grand plaisir auprès de Charles Dantzig ( Lire, ça sert à rien, c’est ça qui est bien ) , ce qui s'écrit à propos de la littérature de notre temps.

 

Les deux Essais montrent, quand on les lit en parallèle, qu'on peut aimer et promouvoir la littérature de manières très différentes. Même s'ils partagent certaines nostalgies.

 

Sallenave magnifie la littérature. Et elle rend hommage à tous ces auteurs qui ont illuminé sa vie. Elle insiste sur une idée qui me tient à coeur : se plonger dans la littérature n'éloigne pas de la vie réelle, elle la rend plus riche encore, elle lui imprime un sens nouveau. Elle amplifie la sensibilité. Elle permet d'appréhender le monde plus profondément, avec des angles multiples, des perspectives nombreuses.

 

Cela, j'en suis convaincu. Depuis que je lis avidement, je deviens toujours plus attentif aux "choses", et elles prennent une dimension inédite. Adolescent, je ne prêtais guère attention aux paysages. La littérature me les rend bien plus inspirants. Par exemple la Mer depuis que j'ai lu "l'Eternité" de Rimbaud. Ou la campagne depuis mes découvertes de Proust ou de René Char.

 

Sallenave ne perd pas son temps à étriller les auteurs qu'elle n'apprécie pas. Certes, comme Jourde, elle n'aime pas l'écrit sans sujet, le narcissime, l'"autofiction", le formalisme stérile ; elle conteste cette idée faussement démocratique selon chacun aurait son roman à écrire, et que la beauté se confondrait avec l'authenticité, le dévoilement, le strip tease... Mais l'essentiel est qu'en lisant Danièle Sallenave, on comprend comment la lecture et l'écriture peuvent nourrir une vie, lui donner un sens. C'est le discours qui vaut d'être tenu à ceux qui doutent des livres ou en ont peur.

 

Danièle Sallenave souligne une foule d'idées importantes. Par exemple lorsqu'elle s'interroge sur la pertinence d'une "littérature jeunesse", alors qu'elle a connu son premier choc en lisant Dostoïevski un peu trop tôt, cela déclenchant l'envie de savoir ce que tout cela signifiait... Ou quand elle établit avec clarté l'utilité du roman en tant que production de l'esprit dans l'Histoire de l'Humanité. Le roman apparaît à la Renaissance comme signe et moyen de la "sécularisation" de la société, bref de la liberté. C'est ainsi que plus récemment, roman et despotisme n'ont jamais pu faire ménage. Le roman est le domaine de l'incertain, donc du doute. J'applaudis quand elle propose de redonner aux textes grecs et romains, même traduits, une place déterrminante dans l'enseignement du français. Comment ne pas saisir que cet univers épique et tragique, où le prosaïque se mêle sans cesse au merveilleux, où les grandes questions universelles sont traitées dans la simplicité d'histoires de héros, de batailles et de ruses, sont propices à l'engouement des plus jeunes ?

 

Danièle Sallenave, née juste avant guerre, fille d'un couple d'Instituteurs, est très, mais alors très républicaine. En plus d'être athée proclamée et féministe dans l'acception "universaliste". Je la suis sans hésiter quand elle dit que, justement, la littérature est un moyen de dépasser sa propre identité, sans cesse. Et donc de refuser le communautarisme, ou quelque enfermement. D'où le rôle majeur qu'elle peut tenir, mine de rien, dans un projet républicain. Je la suis moins quand elle incarne un peu trop ce que j'appellerais 'l'aile culturelle du chevènementisme". Qui comprend une vision sans doute exagérée et mythifiée du passé républicain... Un côté "c'était mieux avant", notamment à l'école. On y réalisait de superbes herbiers, certes, et on y apprenait bien la syntaxe et la grammaire. Mais Danièle Sallenave oublie que se sont rajoutés au programme les langues, les mathématiques "modernes", ou encore la maîtrise de l'informatique dès le primaire...  Parmi tant de changements dans et surtout hors de l'école.

 

Mais ce que je retiens surtout, c'est le beau message suivant : la vie sans la pensée, dont le vaisseau principal est l'écriture, est une "vie mutilée" (concept de Théodore Adorno). La vie avec les livres vaut le coup d'être vécue. Elle peut vous aspirer. Si lire et transmettre représentent un devoir envers ceux qui nous ont précédés, et si lire est une manière de sauver les morts, de vivre avec eux, et de conjurer le Néant en vivant une vie sans limites, la lecture ne doit pas être présentée comme un devoir. Mais comme une voie vers le bonheur.

 

 moi.jpg extrait du blog photos rachelaltabas.wordpress.com

 

Pierre Jourde, pour sa part, se lance dans une explication de texte de la littérature française contemporaine. Le projet annoncé est de confronter les "faux" écrivains, produits de marketing, à des auteurs dignes d'admiration (Eric Chevillard, notamment, dont le Blog - "l'autofictif"- est par ailleurs un régal). Mais en entrant dans le livre, on se rend compte que Pierre Jourde se concentre surtout sur la destruction de quelques idôles en tête de gondole.

 

C'est habile. C'est très drôle, et ça touche au but. En plus, Jourde s'attaque à des vaches sacrées, comme Philippe Sollers , et donc on ne peut pas lui reprocher de se mesurer à des gens sans défense... J'ai lu il y a longtemps "Portrait du joueur", sommet d'affectation et de préciosité. Cet échantillon m'a vacciné contre Sollers, ce pseudo libertin qui n'est qu'un Monsieur Trissotin des Lettres.

 

 

Le seul auteur à propos duquel Jourde n'est pas tranché, voire manichéen, c'est Michel Houellebecq. Il ne sait qu'en conclure. Et c'est bien le cas de nombre de ses lecteurs, dont moi-même... oscillant entre admiration et mépris. Mais en tout cas lecteurs conscients que cette oeuvre, par son néo-naturalisme viscéral et son regard ample sur la société occidentale, creuse des tranchées où peu s'aventurent. Beaucoup d'auteurs français préférant narrer une séparation, leurs difficultés à sortir de l'Oedipe, ou bien nous sommer d' apprécier les toutes petites choses... Comme  "la première Gorgée de Bière"... Quel ennui.

 

Jourde dégage peu à peu quelques recettes pour vendre un livre, dans la catégorie productions pour "amateurs éclairés". Il distingue trois possibilités : l'écriture rouge (par exemple Christine Angot), l'écriture blanche (par exemple Camille Laurens), l'écriture écrue (comme un grand pull en laine pour aller aux champignons, par exemple Philippe Delerm...). Et Jourde nous montre comment le faux anticonformisme, le jeu du scandale, l'utilisation à peine masquée du cliché, la complaisance en accord avec les valeurs du temps - dont l'ultra narcissisme-, tiennent lieux de talent littéraire.

 

On rit beaucoup. Si vous aimez comme moi l'humour un peu cruel, vous goûterez ces analyses au vitriol des textes d'Oliver Rolin, d'Emmanuelle Bernheim, de Christine Angot, de Jean-Philippe Toussaint, de Beigbeder et de bien d'autres... Jourde maîtrise un art de la formule qui sied au pamphlet. 

  

Le chapitre consacré à certains poètes contemporains est assez succulent. Pierre Jourde nous explique comment écrire, en deux minutes trente, un poème de notre temps, avec quelques mots-clés qui sont autant d'ingrédients. Le résultat est hilarant.

 

Mais à certains moments,  le sarcasme flirte avec le vipérin. Et alors on a envie de dire à Jourde : même si les auteurs décriés s'enrichissent éhontément en écrivant des bleuettes un peu frottées du style Durrassien, il n'y a pas de quoi  concevoir tels sentiments violents. Le lecteur, finalement, n'est jamais volé sur la marchandise, s'il a la simple curiosité de chercher ailleurs que dans les fosses où mènent la publicité des éditeurs et les photos de jolies intellectuelles ou de beaux ténébreux imprimées sur les bandeaux des romans.

 

En fin de compte, même si on a bien ricané sur le dos de quelques charlatans, on se demande à quoi sert ce type d'Essai ? A qui il parle ? Ceux que j'ai vus il y a quelque temps en train de piétiner dehors en une longue file pour obtenir une dédicace de Marc Levy, n'en auront cure. Ce n'est pas de cette manière qu'on leur inspirera l'idée d'aller tirer un Dashiell Hammett ou un Zadie Smith dans le rayon Poches.

 

Quand on entre dans une librairie, on se retrouve face à une manne. Jourde devrait sans doute utiliser son talent à faire briller, quelque part dans les rayonnages, le joyau méconnu qu'il aimerait partager. C'est ce que nous essayons humblement, dans les blogs de lecteurs, de simplement pratiquer. Mais sans la force de frappe de Jourde et Naulleau.

 

Pour le superflu, passons vite, ignorons le superbement, ainsi que l'illustre Charles Dantzig dans son considérable "Dictionnaire égoïste de la littérature française" qui ne consacre pas une seule ligne à ces auteurs détestés par Pierre Jourde. Oui, soyons d'égoïstes lecteurs !

  

C'est donc un sentiment de scepticisme, pour être modéré, que je retire de la lecture de la "littérature sans estomac" de Pierre Jourde. Le même que j'éprouve finalement devant son compère Eric Naulleau dans l'émission à grande écoute de Ruquier.

 

A quoi sert d'inviter de mauvais auteurs, des starlettes ou des joueurs de foot qui ont "rédigé" leurs mémoires, pour les ridiculiser ? Ce n'est pas lutter contre le système du fric, c'est au contraire le légitimer en incarnant un rôle en son propre sein. En se défoulant un peu au passage, en flattant le sadisme du téléspectateur. Monsieur Naulleau, cessez de railler, obtenez-donc l'invitation de grands auteurs dans vos émissions de télévision ! Donnez à lire, non à déplorer.

 

Je choisis donc le chemin de Danièle Sallenave.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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kad 04/05/2011 12:43


Tout à fait d'accord avec vous Jérome....Et merci encore pour vos contributions...


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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