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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 00:10

un-monde-sans-wall-street---143791-250-400.jpgToulouse n'a pas que de bons rugbymen mais aussi de bons économistes comme François Morin.

 

La radicalité de ses constats et de ses propositions, dans "Un monde sans Wall Street ?" démontre l'ampleur de la crise du capitalisme à son stade d'obésité financière...

... Car Monsieur Morin, sage universitaire, nous livre une analyse alarmiste et n'hésite pas à en appeler à révolutionner notre système économique. Convaincu du fait que la crise financière ouverte en 2007 et qui meurtrit les peuples depuis lors, aura une réplique rapide et sans doute amplifiée.

 

Le péril ne s'est pas éloigné, car aucune cause n'en a été épurée.

 

Son livre, essai de synthèse très efficace et percutante sur l'ultra dangerosité de l'hypertrophie financière, est symptomatique. Si de tels hommes, qui en ont vu d'autres et n'ont jamais donné dans l'agitation par principe, se rallient à des perspectives radicales, nos modérés gagneraient à interroger leur réalisme autoproclamé.

Il y a des moments où la rupture, c'est le raisonnable, car le raisonnable c'est la lucidité. C'est ce à quoi se résoud le Professeur François Morin avec un courage intellectuel indéniable.

 

La surpuissance de la finance est au coeur de cette crise.  Le problème, ce ne sont pas des excès commis, des fautes de traders, des banquiers incompétents.... le problème c'est "l'écart insensé" qui s'est creusé entre sphère financière et économie réelle. Ainsi, sur les marchés monétaires, moins de 2 % des transactions concernent l'économie réelle. Le développement des produits dérivés est tellement important et dérégulé qu'on en est arrivé à vendre des produits tout en spéculant sur leur baisse.

 

Le problème commence vraiment en 1971 avec la fin du système de Btretton Woods. Le déficit américain conduit à abandonner la parité or du dollar, les monnaies se mettent à flotter. C'est la première grande victoire du néolibéralisme : c'est désormais le marché qui va fixer les taux de change.  Se développe alors un marché de couvertures des risques de change.

 

Dans les année 80, la logique est étendue aux taux d'intérêt, désormais dépendant de l'offre et la demande de crédit. Les produits dérivés se développent, s'étendent à tout : les matières premières, l'alimentaire.... S'enclenche aussi un mécanisme de "titrisation", qui voit les créances, par exemple immobilière, se transformer en titres échangeables et objets de spéculation intensive.

 

Ce qui se passe en 2006, c'est un éclatement de bulle. La bulle immobilière américaine se dégonfle, les titres liés perdent leur valeur... C'est la dégringolade.

 

Derrière le mot de "marché", il y a d'abord l'oligopole financier, qui se concentre dans quelques dizaines de banques.  Suite à la crise, elles ont réussi à transformer leur endettement en endettement public et sont parvenues à éviter toute réforme profonde du système financier. A ces acteurs primordiaux on doit ajouter les fonds souverains, qui agissent en meute et par leur puissance créent des mouvements de déstabilisation.

 

L'hypertrophie financière a été rendue possible par la politique des autorités monétaires, sous l'impulsion de la banque centrale américaine, qui pour soutenir une économie incapable de se relancer, n'a cessé d'injecter de la liquidité dans le système. Une croissance à crédit a permis de suppléer aux défaillances du système productif capitaliste. Jusqu'à l'éclatement.

 

Aujourd'hui... Ca continue. En effet, une hausse des taux d'intérêt ruinerait encore un peu plus la croissance. C'est pourquoi se préparent de nouvelles bulles qui exploseront encore, si l'on ne change pas profondément les règles du jeu.

 

Une des causes profondes de la crise est l'exigence actionnariale intense qui a pesé sur l'économie depuis trois décennies, sabrant la demande et l'investissement. La fameuse règle des 15 % de rendement obligé. L'origine en est un changement au sein des fonds de pension américains. Le retraité y cotisant a vu sa retraite à taux fixe et prévisible se transformer en taux variable mais possiblement gagnant.... Alors tout change, la course au profit devient folle. Le management des entreprises se transforme ainsi que leur organisation, les stock options solidarisent les dirigeants avec l'actionnaire. Le risque bascule sur les salariés et sur une chaîne de sous traitance.

 

Ce processus de financiarisation a déclenché une onde de choc énorme : dislocation du monde du travail, déformation du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital, accroissement ahurissant des inégalités de revenus et de patrimoine (95 000 personnes détiennent un quart de la richesse mondiale ! Alors qu'un milliard et demi vivent en dessous du seuil de pauvreté). La logique de prédation ne s'encombre pas de ses effets sur l'environnement : en dix ans les gaz à effet de serre ont augmenté de 25 %. Les coûts sociaux et environnementaux sont externalisés par le capital sur les individus et les institutions.

 

Le plus grave, finalement, c'est la "pulvérisation du politique" qui en ressort. L'endettement des banques a été transformé en endettement public. Les marges de manoeuvre classiques des Etats ont été annihilées. Entre 2007 et 2010, la dette publique a augmenté de 45 %. Les Etats sont désormais condamnés à verser un lourd tribut à ceux là mêmes qu'ils ont sauvés et à appliquer leurs diktats ! Un véritable coup d'Etat financier s'est déroulé. Apeurés par l'inflation (que leurs banques centrales n'ont pas le droit d'organiser), apeurés par l'idée de faire défaut ou de restucturer la dette, les Etats se retournent contre leurs contribuables et leurs citoyens et leur appliquent une dose brutale de rigueur. Aggravant encore la crise en sapant la demande.

 

Dans ce tableau sinistre, quel a été le rôle de la Bourse ? On nous dit bien souvent qu'elle est indispensable à financer l'économie.... Eh bien non. Elle ne sert plus à cela en fait. Les émissions d'actions pour financer l'entreprise sont devenues nulles.... Les entreprises se financent désormais par d'autres moyens, dont le crédit bancaire. La Bourse sert donc principalement à transmettre la norme de rendement aux entreprises....

 

Pour François Morin, il ressort de cette description que si nous voulons résoudre nos problèmes sociaux, écologiques, on devra en passer par une confrontations sérieuse avec la finance. Aujourd'hui, la pensée économique libérale, qui nous a menés dans le mur, est déstabilisée... pourtant elle inspire encore les politiques économiques... C'est un "canard boîteux à qui on a coupé la tête et qui continue de courir". Les libéraux ont essayé de trouver des explications : excès de liquidité (leur argument classique est qu'il ne faut surtout pas essayer de jouer de la politique monétaire), tricheurs, règles prudentielles insuffisantes, prises de risques inconsidérées... Les responsables seraient là. Ces explications sommaires  ont malheureusement légitimé l'immobilisme politique.

 

Or, c'est bien le poids démesuré de la finance dans notre monde qui pose problème. Le coût du capital finalement.

 

La première chose à accomplir, c'est de sanctuariser des biens publics mondiaux et les protéger de la finance. F. Morin cite en particulier l'énergie et la monnaie. Cela va de pair avec la réhabilitation des services publics.

 

Face à la finance mondialisée, l'humanité doit se doter d'une forme de gouvernement mondial à la hauteur de l'enjeu. Ce gouvernement devrait se fonder sur le principe de l'équivalence des normes, proposé par l'Organisation internationale du travail : la norme financière ne peut plus être supérieure par principe aux autres normes que sont le droit social, l'environnement....

 

Il est temps de revenir sur le processus, qui a échoué, de libéralisation des taux de change et d'intérêt. Et d'avancer vers cette idée de monnaie internationale que Keynes avait esquissée sous l'idée du "bancor". Ce qui suppose, si la parité entre les monnaies est fixe, de réintroduire un contrôle des changes.

 

L'harmonisation fiscale, à l'échelle mondiale, est un impératif, tout comme l'est la taxation des mouvements de capitaux. Une taxe de un pour mille permettrait de rembourser toutes les dettes publiques en une douzaine d'années.

 

Des poles financiers publics doivent voir le jour, afin de prendre le contrôle du financement long de l'économie.

 

On doit aussi s'attaquer à la question de la création de valeur actionnariale, dont on a vu les liens avec la financiarisation. L'auteur propose tout bonnement d'instaurer de nouveaux rapports de propriété. Car si l'économie sociale et solidaire est une forme de propriété collective à développer, il convient avant tout d'arracher le gros de la production aux griffes de la finance. Il prend au mot le Président Sarkozy qui avait proposé (sans suite... comme toujours) un partage de la valeur ajoutée en trois tiers : un pour l'actionnaire, un pour le salariat, un pour l'investissement. Mais il croit plus à une nouvelle définition du pouvoir dans l'entreprise, équilibrant la présence des actionnaires, des salariés, de personnes qualifiées, dans les organismes de décision de l'entreprise. Il en propose même un projet très détaillé. C'est une forme de cogestion avancée qui organise un veto des salariés sur la prédation de l'entreprise.

 

Tout cela est bien enthousiasmant... Mais comment y parvenir ? Doit-on envoyer l'essai de François Morin aux dirigeants du G 20 et la force des idées fera son chemin ?....

 

L'auteur est un économiste et pas un stratège politique. Il précise qu'il faudra dessiner un rassemblement de la classe ouvrière, de la paysannerie, des autres couches du salariat, d'exclus, de migrants, de jeunes, de membres lucides des classes dirigeantes.... Oui. Mais comment ? Personne ne le sait.

 

Il reste que selon l'auteur, qui y revient en conclusion, de nouvelles répliques, peut-être plus intenses, de la crise financière sont à attendre. Et nos sociétés ne pourront plus supporter de telles déstabilisations sans réactions fortes. La forme de ces réactions n'est pas écrite d'avance, mais une option reste un sursaut positif. Il convient de s'armer théoriquement pour rendre cette issue possible, et éviter des formes de régression sociale immenses. C'est ce que François Morin, parmi beaucoup d'autres, tentent d'anticiper, en nous aidant à comprendre ce qui se déroule, et à prendre conscience que rien n'est fatal.

Merci à eux.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Economie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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