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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 21:38

 

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"Se diviser pour ne pas être dirigé"

 

Adage Berbère

 

C'est une lecture extrêmement plaisante et vivifiante -de par son originalité-, que cet ample ouvrage géographique et politique de James C . Scott, sur une zone méconnue du monde. Le seul défaut que je lui ai trouvé est une tendance à la redondance, mais les gens qui cherchent à bien se faire comprendre trahissent une certaine humilité qui n'est pas déplaisante non plus.

 

"Zomia, ou l'art de ne pas être gouverné" évoque la Zomia (une zone du Sud Est asiatique à cheval sur huit pays différents),  d'un point de vue explicitement libertaire, et en analyse la dynamique historique, économique, sociale, d'une écriture limpide, qui n'est pas sans rappeler la clarté des merveilleux essais géographiques de Jared Diamond (un nouveau vient de sortir, il faudra que je le lise et vous en parle).

 

J'aime quand la science et l'intelligence ne "se la jouent pas", et ne singent pas la rigueur par le jargon. Ici c'est du petit lait et on apprend beaucoup, dans un livre très documenté et qui articule pensée vaste et souci du détail probant.

 

 

Même si le fonctionnement anarchiste de la Zomia s'estompe depuis quelques décennies, sous le coup des arsenaux techniques au service de la domestication de ces peuples des collines, il est assez sidérant de découvrir une partie du monde comptant 100 millions d'habitants, qui a développé des techniques de fonctionnement social tournées vers la liberté à l'égard des Etats.  James C. Scott nous explique pourquoi et comment la Zomia s'est constituée. Et cette description est l'occasion de développer une théorie libertaire de l'Histoire : les peuples sans Etats ne sont pas des primitifs arriérés mais  ont adopté des décisions politiques au cours d'une Histoire qui n'a rien de linéaire et de bâtie sur des étapes développementalistes.

 

La politique, telle est l'idée phare de James C Scott qui assume un "constructivisme radical", à savoir cette conviction selon laquelle nombre de données sociales que nous pensons premières, comme l'ethnicité, ne sont que le résultat d'options politiques, voire de bricolages, notamment adoptés dans la recherche de résistance à l'oppression.

 

 

Il y a aussi chez Scott cette idée d'arrière plan selon laquelle le déploiement de l'Etat n'a rien à voir avec une solution harmonieuse. Cet essai, même s'il ne le cite pas, me parait être une sorte de "contre Rousseau", dans la mesure où l'idée d'un contrat social donnant naissance à l'Etat est un mirage. L'Etat est avant tout le résultat d'une prédation, d'une appropriation, et s'est construit sur l'esclavage aussi bien en Asie du Sud Est qu'à Athènes et à Sparte. Il n'est pas une forme rationnelle de défense de l'intérêt général mais bien l'expression d'intérêts particuliers souhaitant capter un surplus en prenant le pouvoir sur la population. L'Histoire de l'Etat est celle d'un coup d'Etat. Il n'est pas l'Etat synthétique Hegelien, aboutissement d'une logique qui laisserait derrière elle des peuples archaïques pas encore conquis, mais il produit des fuites, des exodes, des repositionnements et des Histoires différentes.

 

L'Histoire conçue comme celle des Etats est une amputation de l'aventure humaine, d'autant plus que ces cartes du monde couvertes par des Etats sont fausses dans la mesure où les influences des Centres politiques ne sont pas uniformes sur le territoire. Scott compare l'influence de l'Etat à celle d'une ampoule électrique qui diminue avec la distance. Les cartes politiques devraient notamment prendre en compte le temps de déplacement, qui compte énormément dans l'Histoire de la domination réelle des Etats. En définitive, l'Histoire est fondée sur l'Etat parce que l'Etat a le monopole de ses sources. L'absence d'Etat est donc un impensé de l'Histoire, et Scott propose d'y remédier.

 

La Zomia est une zone d'altitude traversant le vietnam, le Cambodge, le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, deux provinces chinoises. C'est une mosaïque ethnique et linguistique "sidérante".  Ses peuples n'ont jamais été complètement intégrés dans les Etats qui ne parvinrent pas à leur appliquer leurs procédures, et eux-mêmes n'ont pas développé d'Etat stable.

 

En Asie du Sud Est, l'Etat est apparu tardivement, et se caractérise par une fragilité.  Dans un territoire peu dense,  ils ont d'abord cherché à sédentariser les populations. L'espace étatique est d'abord une zone d'appropriation du surplus économique. C'est pourquoi l'Etat aime les zones céréalières, et ici c'est le riz. L'Etat asiatique est historiquement un Etat Rizière.  Le riz est idéal pour recenser, estimer, calculer, stocker, et capter. La concentration de la main d'oeuvre est la première préoccupation de l'Etat dont le rayon d'influence faiblit avec la distance, et en fonction du relief et du climat.

 

A distance, la souveraineté s'étiole, elle est parfois duelle, ou périodique en fonction des saisons. Ce n'est pas le PIB qui préoccupe l'Etat traditionnel, mais le produit recouvrable. Ainsi la riziculture est avant tout intéressante pour l'impôt, la concentration pour la conscription, mais pour le peuple c'est la corvée, l'impôt, la guerre, les épidémies liées à la production céréalière et à la concentration.

 

Pour fixer la population, on attire certes, mais cela est loin de suffire car on spolie la population concentrée. Alors pour peupler on esclavagise massivement. On pratique la servitude sur dette. Les guerres, menées grâce à la concentration de population, servent avant tout à ramener des prisonniers et des esclaves. Leurs descendants sont sans doute majoritaires dans nombre de villes asiatiques.

 

Les Etats produisent donc des périphéries. Les tribus sont un "effet d'Etat". Les collines de la zomia sont des zones de morcellement accueillant et mêlant des générations de fuyards de toutes sortes. Ces populations ne sont pas "nos ancêtres vivants" comme on appelle les Mhong, mais des barbares à dessein. Qu'est ce qu'un barbare ? Ce n'est pas une antiquité, mais un au delà de la Loi. Ainsi des peuples aux cultures comparables sont appelés ou non barbares en fonction de leur place dans ou en dehors de l'Etat. "Crus" ou "Cuits" en Asie. C'est la même définition qui prévalait sous l'Empire romain.

 

Alors que l'Etat impose l'alignement culturel à sa population, les collines comportent des myriades d'identités. Elles se caractérisent par des structures sociales flexibles, égalitaires, qui sont l'expression d'un refus de l'Etat honni. Sur un plan religieux les collines inclinent à l'animisme, ou à un christianisme universaliste, et millénariste (on verra pourquoi). On commerce avec l'Etat, on s'allie avec lui, mais on ne veut pas de son modèle.

 

La Zomia est une zone refuge qui accueille des peuples "amphibie" capables de changements sociaux instantanés, pouvant "agir sur le champ". Ce sont des sociétés de marronage, et on en connait ailleurs dans le monde : les cosaques, les roms, les Sinti, le suriname, les bédouins, les régions des Grands Lacs Nord américains au 18eme siècle, la zone de non droit entre Prusse et italie au 17eme.... La colline est le territoire de la dissidence avant tout, elle a une nature politique et non éthnique et religieuse. L'expansion impériale chinoise en a été un moteur très important, mais il y a eu bien d'autres phases : les grandes révoltes paysannes, les guerres, les discriminations religieuses (telle la Suisse accueillant les vaudois, les protestants), la révolution communiste chinoise plus près de nous (le Kuomintang est allé dans la Zomia prendre le contrôle de l'opium). Evidemment il n'y a pas à idéaliser ces peuples libertaires, qui pratiquèrent eux aussi les razzias et l'esclavage.

 

La Zomia est ainsi devenue un étonnant feuilletage vertical d'ethnicités, qu'on peut repérer comme telles mais dont on a le plus grand mal à trouver les frontières. Ces peuples refusent l'Etat, ce qui imprègne jusqu'à leurs mythes peuplés de figures semblables à Icare et de rois assassinés parce qu'ils voulaient s'imposer...

 

Leur mode de vie est la traduction de leur projet politique. Il repose sur une agriculture et une culture fugitives. Dont une extrêmité est le "village caché" des Karènes. Ils développent la capacité de se scinder vite en petits groupes, de se recomposer, de devenir illisibles. Ils cultivent de petit lopins, fondus dans l'environnement, des cultures choisies comme le maïs, le manioc, la patate douce, les tubéreux, qui sont tout à fait impropres à l'appropriation par un percépteur, qui ne se stockent pas, sont irrégulières, peuvent être délaissées et rejointes... L'agriculture est celle de l'abbatis brûlis qui permet la mobilité. La diversité est la règle sur tous les plans, évitant le contrôle, la classification extérieure. Le grenier n'existe pas. Si le fisc veut venir, il devra tout récolter lui-même.

 

Lorsque l'Etat colon par exemple a essayé de susciter des chefs les peuples ont proposé des chefs bidons régnant sur des villages potemkine. Ces femmes et ces hommes ont développé une grande "plasticité sociale". Ce sont des "bancs de méduse" insaisissables.

 

L'absence d'Etat et le mode de vie ne sont donc pas des témoignages d'autrefois, mais le résultat d'une fuite, d'un abandon de techniques qui étaient liées à l'Etat. Pierre Clastres avait discerné aussi cela dans les tribus prétendues "primitives" d'Amérique du Sud, qui avaient connu auparavant l'agriculture sédentaire et l'avaient abandonnée par adaptation.

 

Certains de ces peuples ont abandonné l'écriture, ou même toute histoire. L'oralité est le gage de la liberté car aucune orthodoxie fixe n'y est possible. Vivre sans archives, sans dogme écrit, c'est "voyager léger", comme les tsiganes européens dont le récit est introuvable ce qui est une caractéristique des peuples de "la feinte" qui veulent échapper aux Etats. Mais comme les mythes le montrent, l'écriture a été connue et abandonnée (volée ou perdue disent les mythes).

 

L'identité est labile, flexible. Elle est politique. Elle sert à revendiquer par exemple le contrôle d'une source ou d'une route commerciale. Elle n'a rien d'une essence. Il est possible d'imaginer des généalogies sur mesure, justifiant des alliances, l'intégration de nouveaux venus dans la montagne.

 

Le millénarisme, les prophètes, y sont des phénomènes classiques. Ces peuples dominés sont sensibles au thème du retournement du monde, mais encore une fois on voit que c'est une technologie sociale qui permet d'agir vite, de bouleverser vite, et de se regrouper rapidement et massivement sans recours à l'Etat.

 

Aujourd'hui la Zomia perd de sa spécificité, à l'heure des drones, des satellites, des hélicoptères. Mais son histoire nous incite à reconsidérer la nature de l'Etat, bien moins idyllique que le prétend la philosophie politique. L'Etat est avant tout un système de domination, qui de plus négocie avec ses propres bureaucrates réclamant une part du surplus. Certes, l'Etat a incorporé entre la fin du 19eme siècle et la fin des années 70 une dimension sociale, devenant une sorte d'enregistrement d'un compromis. Mais la liquidation de cet aspect du rôle de l'Etat rapproche le modèle de son aspect archaïque, ressemblant à un outil avant tout au service de la classe dominante.

 

Observer la Zomia incite aussi à remettre en cause un développementalisme simpliste, où les "tribus" sont censées représenter une étape primaire et arriérée ; mais aussi à relativiser la notion d'ethnie, celle d'identité. La politique remanie le monde quand c'est nécessaire. Quand il faut survivre en tant que peuple, on adapte tous les dispositifs qui prennent alors leur vrai visage de superstructure. C'est une belle leçon universaliste. Dans des conditions historiques données, nous sommes tous des possibles réfugiés en Zomia.

 

Une dernière remarque, plus acerbe... Qui sont aujourd'hui les zomiens de notre monde ? Ce ne sont plus sans doute les tribus fugitives, ou si peu... Ce sont les élites satellisées.... Qui échappent aux frontières, à l'Etat. Et qui pratiquent les razzias... Les marchés zomiens sont bien moins sympathiques que nos débrouillards des pentes asiatiques.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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