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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 08:13

limonov.jpg Emmanuel Carrère me semble appartenir à la confrérie singulière (en imaginant qu'elle existe) des Chrétiens sceptiques. Ou des Sceptiques chrétiens, plutôt. Tant le Scepticisme l'emporte. Mais un Scepticisme qui ne pousse pas au retrait ni à l'indifférence, mais au contraire incite à en savoir plus, à la curiosité.

 

Son dernier et excellent livre, "Limonov", sorte de mélange entre biographie romancée du peu gouleyant Edouard Limonov (dirigeant du Parti National-Bolchévique russe, romancier, ancienne figure de la nuit parisienne, ancien engagé dans les milices serbes... et bien d'autres vies encore, comme clochard à New York ) et exercice d'introspection, en fournit encore une manifestation.

 

D'Emmanuel Carrère, j'avais déjà lu "L'Adversaire" . Vous savez, ce livre qui retraçait la vie de Jean Claude Romand, ce type qui ratant sa première année de médecine le cache pendant de longues années à tout son entourage, se faisant passer pour un ponte médical de l'OMS, vivant à crédit grâce à de faux placements proposés à ses proches. Et finissant, devant l'inéluctable, à savoir le dévoilement de la vérité honteuse, par résoudre le problème en liquidant toute sa famille et en ratant son suicide.

 

C'était déjà une tentative de compréhension de l'Autre, dans ses tréfonds les plus impénétrables. Comme si Carrère prenait le parti de dire : "rien de ce qui est humain ne m'est étranger". Mais dans "L'adversaire", point de réponse définitive, point de jugement lapidaire. Même si Carrère règle ses comptes avec ces chrétiens attirés par les parloirs et dont la compassion suspecte est magnétisée par ceux qui commettent les actes odieux (merci Lolo du 91 d'avoir un jour, tu ne t'en rappelles sans doute pas, attiré mon attention sur cet aspect du livre, avec ton réalisme habituel...).

 

Ici encore, il ne parvient pas à conclure sur ce Limonov. Il "suspend son jugement". Dubitatif devant la somme d'actes qui composent une vie aussi incroyable, riche, secouée, que celle de Limonov. Assistant au spectacle désolant de ce monde déchiré par les passions, la violence absurde et inutile. Alors que tout cela est bien vain.

 

(Emmanuel Carrère est un descendant de Russe Blanc. Le fils - ça je ne le savais pas - d'Hélène Carrère d'Encausse, l'Historienne (de droite) spécialiste de la Russie. J'ai d'ailleurs lu il y a longtemps son "Lénine", un bon livre, pertinent et complet, qui loin des réflexes droitiers ne compare pas du tout Lénine à Staline, le prend au sérieux et le considère comme un homme d'Etat conséquent et non comme un ogre et un illuminé sanguinaire...  Dans l'esprit de l'Historienne, Lénine doit sans doute être un Grand Russe. Un continuateur de Pierre Le Grand et un modernisateur. Et même si c'est un satané Rouge, elle ne peut pas le traiter comme un guignol psychopathe.)

 

Mais revenons à Edouard Limonov.

Emmanuel Carrère l'a croisé au début des années 80 à Paris où il était une figure dans un certain milieu intello-fêtard. Il se souvient de lui comme d'un type sympathique et plutôt attachant. Un peu provoc. Et puis il le revoit bien plus tard, à Moscou, dans une cérémonie annuelle clairsemée d'hommage aux victimes de ce spectacle qui tourna à la prise d'otages, auquel Poutine réagit en envoyant les forces spéciales tout liquider, terroristes et otages confondus...

Et Carrère se demande alors comment ce type a pu devenir leader des "nasbols" après avoir écrit des romans punks où il racontait ses expériences homosexuelles avc des grands blacks dans des bacs à sable de New York, et comment un rouge-brun de son acabit (qui ne fut néanmoins jamais antisémite pour un sou) peut être allié avec le joueur d'échec Kasparov dans un front anti Poutine, tout en clamant sa nostalgie de l'Union Soviétique... Et puis il y a tant de gens qui connaissent Limonov et en disent du bien. Carrère voudrait "déplier" ce paradoxe vivant.

 

Limonov va donc devenir, à travers ce récit de vie, un révélateur des soubresauts russes, car seule une société qui a vécu de tels bouleversements peut créer des trajectoires aussi insensées. Et à travers Limonov, un homme de sa génération, Carrère va s'interroger sur lui-même, et exprimer tout le doute que lui inspire le monde : il en est ainsi avec le conflit des balkans par exemple, qui suscita les passions à Paris, alors que Carrère n'y voit que folie et nationalismes tous aussi épuisants et ridicules, dignes de provoquer le dégoût (sur ce point, c'est aussi ce que m'inspira la guerre dans les balkans).

 

Limonov est si lointain du sage Emmanuel Carrère. Mais si proche, car il lui parle de cette Russie incroyable, terre de toutes les souffrances et folies. Cette Russie où il revient souvent et qu'il aime. Une Russie qui mériterait sans doute de souffler un peu.... Il lui parle aussi de lui, Emmanuel Carrère, en lui permettant de s'interroger sur tout ce qu'il n'est pas. Et ici, dans cette rencontre entre deux êtres si différents et qui ont tant à partager, se loge sans doute Emmanuel Carrère le chrétien. Discret mais présent en ces pages.

 

Limonov est aussi un livre sur l'être humain comme tissu de contradictions et strates emberlificotées. Il y a un Limonov repoussant et explicite, il y a un Limonov en creux, humain et solidaire de celui qui est opprimé, quoi qu'il en coûte. Il y a un Limonov déconcertant dans sa manière de foncer du mauvais côté, et tout aussi étonnant dans son refus de céder aux pentes faciles (entrer à la solde du FSB par exemple). Il y a un Limonov attentif à son entourage, à la moindre personne qu'il rencontre, mais passionné par la violence et la radicalité. Un Limonov ivrogne et adepte du "Zapoï" ( ces cuites russes s'étalant sur plusieurs jours, où on part à la dérive, montant dans des trains sans destination, pour finir par se réveiller sans plus rien se rappeler) mais ultra discipliné et sculptant son corps tout au long de sa vie.

 

Qui est donc ce Limonov ? (un pseudo)

 

Un Ukrainien né pendant la "grande guerre patriotique" dans une petite famille de rien du tout. Son père est un Tchékiste, mais de rien du tout. Pendant la guerre, il sert de geolier à l'arrière. Edouard voudra toute sa vie rattraper cette occasion manquée. Devenir un héros du peuple. Cette pulsion l'attirera d'abord vers les petits bandits, puis vers le milieu Underground, à Kkarkov puis à Moscou, au gré des rencontres. Il y dévoile un talent de plume certain, dans une veine très directe et autobiographique (à l'époque la poésie est un peu comme le rap dans les milieux marginalisés en URSS). Taraudé par le désir de gloire (plus que d'argent, il restera pauvre toute sa vie), Limonov touche à la prison. On le confond souvent avec un dissident, alors qu'il les méprise. Lui il se veut un délinquant, ce n'est pas pareil. S'il ne s'intègre pas dans la bureaucratie soviétique, c'est qu'elle est vieillissante et ringarde. Son autre passion, ce sont les femmes. Avec une tendance à la monogamie passionnelle et charnelle, et une attirance pour les déglinguées.

 

Etouffant dans le milieu des écrivaillons moscovites, il tente, au milieu des années 70, le départ pour New York avec son égérie du moment. Là-bas, après quelques incursions dans la jet set sous le parrainage de quelques émigrés russes, c'est l'échec total, la misère et la solitude, la déchéance. Il devient Valet de Chambre saugrenu  et ses écrits très destroy commencent à circuler. Il atterrit ensuite à Paris où il a été publié pour la première fois, et s'y liera à l'équipe provoc de l'Idiot International pour qui tout scandale est bon à prendre. Puis viendra la Perestroïka, qui révoltera Limonov. Comme beaucoup de russes ne supportant pas qu'on leur expliquât que pendant 70 ans ils avaient été des monstres pareils aux nazis. Et que tout ça n'avait servi à rien. Limonov prend alors le parti de la nostalgie de l'Union Soviétique, essayant de prendre part aux quelques escarmouches et tentatives de coups d'Etat menés par des généraux débordant de Vodka : mais il n'y parvient jamais vraiment.

 

Il s'échauffe pour le conflit des balkans, tentant d'y retrouver le feu sacré de la grande guerre patriotique dont papa n'a pu revenir médaillé.  Il porte donc treillis et AK47, risque sa peau dans des accrochages, sans vraiment se salir les mains directement. Mais tout cela tourne en eau de boudin, et ses parrains serbes ne sont pas aussi romantiques que lui...

 

En Russie, il devient une figure connue grâce à sa plume. Il fonde un journal (Limonka, ce qui signifie la grenade...) et un Parti, fruit d'un conglomérat de nostalgiques du fascisme, en tout cas de son prétendu élan vital, de néos staliniens, de fans de Rock et de BD... Journal qui détonne et qui séduit des jeunes sans espoir, parce qu'on y parle de musique et que ça les change des bulletins paroissiaux...

 

La Russie est paumée. L'Union Soviétique s'est effondrée sur elle-même, dirigée par des apparatchiks hors d'âge, puis par un Gorbatchev adulé par l'Occident mais dépassé par les évènements. Eltsine, après deux ou trois tours de magie symboliques (le coup du Décret supprimant le PC qu'il fait signer de force à Gorby) , se vautre dans l'alcool, laisse ses conseillers ulta libéraux démanteler le pays et le brader aux futurs oligarques.

L'espérance de vie chute en quelques années.

Par tricherie et profitant de la stérilité de l'opposition, composée de dérivés monstrueux (Jirinovski par exemple), les pseudo-démocrates restent au pouvoir. La guerre en Tchétchénie parvient à canaliser la colère des russes dans une forme nationaliste.

 

Limonov fait partie de ceux qui ne supportent pas les nouveaux riches, ne veulent pas être du côté de ceux qui vomissent sur des décennies de vie du peuple russe, et ne sont pas attirés par la vie maffieuse non plus. Mais ces gens n'ont plus de référence. Ils s'en créent, sans aucune rigueur, et s'ils crient "Staline ! Goulag ! " dans les manifestations, c'est plus par dépit qu'autre chose.

 

Limonov parvient tout de même à rassembler 7000 jeunes gens dans son Parti, sur une base plus esthétique que politique semble t-il, et grâce à son charisme et à ses livres. Sans raison sérieuse, le FSB lui tombe dessus et il passe quelques années en prison, où il s'apaise grâce à la Méditation et étoffe son oeuvre littéraire.

 

Poutine, dont le parcours et les valeurs ressemblent à certains égards à ceux de Limonov (il est nostalgique de l'Union Soviétique, et il est au départ un perdant, devenant chauffeur de taxis après la chute de l'URSS), parvient au pouvoir. On pourrait imaginer Limonov rallié au pouvoir en place, qui après tout défend des principes assez proches des siens.

 

Mais Limonov, parvenu à 70 ans, est toujours un punk.

 

C'est un livre étonnant. Où on découvre un auteur, Carrère, très attentif au monde mais essayant de garder une distance salubre pour lui-même, constatant que décidément ce diable d'être humain fuit tout le temps entre les mots quand on essaie de le caractériser. Un livre au style dépouillé convenant à la froideur de l'attitude de l'auteur et à sa moue dubitative (il doute même de l'intérêt de ce livre là). Contrastant avec l'agitation du personnage Limonov. Sauf quand auteur et personnage se rejoignent et communient brièvement... dans le Yoga et ses techniques de souffle...

 

Un livre triste et marquant. Désolé de ce qui arrive à la Russie et sans illusions sur les Russes.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

emmanuel carrere 07/11/2011 18:11


Commentaire à l'intention de l'auteur de l'article :
D'habitude, quand on va regarder ce qu'on écrit sur vous sur internet, on s'en retourne triste et vaguement honteux. Mais je pense que votre article est le meilleur qu'ait suscité mon livre - en
tout cas celui qui m'a le plus touché. Merci


jérôme Bonnemaison 08/11/2011 11:55



 


Monsieur Carrère,


Je suis rouge de confusion...


J'ai beaucoup aimé votre livre, et je suis très intimidé devant les écrivains. Je gagne ma vie dans un domaine qui n'a rien de littéraire Et si j'écris un peu, comme sur ce blog qui n'a d'autre
but que de m'obliger à fixer mes idées après avoir lu, pour éviter autant que possible la déperdition, je suis bien incapable de développer un propos un peu original et bien construit,
au delà d'un texte de quelques chapitres.


Je partage votre attirance pour la Russie et votre désespoir à ce sujet (même si je suis sans doute plus nostalgique que vous de la geste révolutionnaire, et que ma sympathie - disons jusqu'en
1924 - va aux bolchéviks... Malgré leurs fautes fondamentales) , mais je suis pour ma part maladivement sédentaire. J'ai des gênes slaves en partie, mais j'en suis coupé culturellement. Mais
j'ai une bonne tête de polonais ça c'est sûr...


"L'adversaire" m'a aussi beaucoup marqué. Comme Limonov, à travers un cas limite, semble t-il si étranger à nous-même, il parle pourtant du commun. Roman nous parle de l'autre comme plus que
nous-même, de la honte et de ce qu'elle signifie anthropologiquement... Je crois percevoir cela dans vos deux livres : cette idée que le Monstre nous cause. J'en suis convaincu aussi, même si je
n'attaque pas le sujet par la voie chrétienne comme vous.


J'espère que mes jugements hâtifs sur votre personnalité supposée sceptique et chrétienne (ce dernier point vous l'assumez directement dans le livre cependant) ne vous paraîtront pas saugrenus et
surtout pédants. Que voulez-vous, on ne peut pas s'empêcher d'être lecteur et de dérouler les pensées...


Je lirai je pense "d'autres vies que la mienne" dont on dit le plus grand bien.


Mes respects et mon admiration, et mes vifs encouragements pour la suite de votre oeuvre.


JB



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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