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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 01:12
carapa.jpg Les étals des bouquinistes tiennent miraculeusement souvent leurs promesses. On y trouve ce qu'on n'aurait jamais l'idée de chercher sur Amazon. C'est pourquoi si la librairie meurt, les bouquinistes donneront du fil à retordre au grand capital.... Et pas que par la baisse du prix.

Dernièrement, j'ai trouvé une publication Maspero très vintage : "Balzac et le réalisme français" du marxiste hongrois Georg Lukacs (dont j'avais déjà lu avec beaucoup de mal et peu de profit   "Histoire et conscience de classe" il y a quelques années).

Lukacs est avec Gramsci un marxiste qui a pris très au sérieux les questions culturelles. On a beau jeu aujourd'hui de caricaturer la critique artistique et plus particulièrement littéraire issue du marxisme. On la confond caricaturalement avec les théories jdanoviennes et plus tard maoïstes. On en retient l'idée sommaire, vulgaire, de l'art prolétarien, chargé de l'édification des masses, de leur mobilisation, soumis instrumentalement sur le fond et la forme aux circulaires du Parti.
 
Oui, cela a existé et fut effroyable. Maïakovski s'en tua (Vladimir Maïakovski, Révolutionnaire des âmes ), dès les premier jalons. Mais c'est l'immense forêt qui cache le bel arbre de l'approche matérialiste de la littérature. C'est à dire son interprétation critique par la pensée postulant que l'évolution historique trouve ses sources, en dernière instance, dans la manière dont l'Humanité transforme le monde et se transforme lui-même, produisant la société et la culture, et l'Histoire du monde. La culture est l'expression d'une société, dans ses antagonismes, dans son état de développement, et l'écrivain n'y échappe pas, n'étant pas pur esprit planant sur le monde.
 
Le travail critique littéraire de Lukacs, réalisé au milieu du vingtième siècle, mérite d'être connu, et n'a rien du mécanisme stupide que l'on prête au marxisme esthétique.
 
Lukacs souligne l'admiration que les marxistes éprouvent tout naturellement pour l'âge classique du roman bourgeois, le roman étant l'expression par excellence de l'art depuis le triomphe des révolutions bourgeoises, en ce qu'il est la mise en scène du parcours individuel. Le personnage, voila le héros de cette classe n'ayant pour totem que l'individu.
Pourquoi cette admiration ? Car ce roman classique met en scène la totalité de l'homme, dans son ensemble social. Et le marxiste s'y retrouve à son aise. Les grandes oeuvres classiques sont des fenêtres sur les étapes de l'évolution des sociétés, et le matérialisme historique y trouve son matériau privilégié.
 
Au sein de l'âge classique du roman français, qui occupe Lukacs particulièrement, on doit distinguer selon lui deux étapes : le réalisme, et le naturalisme.  Le réalisme (Balzac, Stendhal) met en scène des "types" qui sont les éléments où convergent les réalités d'une période historique. Il n'est pas abstrait ni subjectif, mais se fonde sur une assise réeelle, qui ne recherche pas des cas "moyens" comme plus tard le naturalisme de Flaubert ou de Zola, mais des "types" réunissant en eux toute l'analyse d'une situation historique et sociale
 
La dérive du grand réalisme au naturalisme procède de l'idéologie libérale, devenue dominante, et qui présente les humains comme des isolats. 
 
Le réalisme procède de cette intuition que "tout est politique" (ce qui ne veut pas dire, selon Lukacs lui-même, que tout se ramène à la seule politique !). Le réalisme grandiose n'est pas le vulgaire "roman à thèses", qui lui aussi est une abstraction. 
 
Le réalisme d'un Balzac, la sublime clarté que ses types, ses personnages, jettent sur le capitalisme de son temps, contrastent avec ses convictions propres de royaliste. Et c'est en cela qu'il est admirable aussi. Ses personnages dépassent ses convictions propres, lui échappent d'une certaine manière, et là est le vrai réalisme
 
Pour Lukacs, évidemment, la place de l'écrivain dans la société explique, comme pour n'importe quel acteur social, son rapport au monde. Et l'isolement renforcé de l'écrivain bourgeois, en ce qu'il se détache peu à peu de la vie sociale dans ce qu'elle a de plus crucial, va condamner le réalisme. Zola, à la fin de sa vie, plonge dans l'action politique avec l'affaire Dreyfus, devient un acteur de la lutte, mais il est trop tard dans son existence pour que son approche littéraire en ait été bouleversée. On concèdera à Lukacs qu'il y a une accointance certaine entre les destinées de beaucoup de nos écrivains français contemporains (Prépa parisienne, Normale Sup, agrégation...) et le caractère étroit et abstrait de leurs productions maniérées.

Lukacs prend l'exemple du roman "les paysans" de Balzac (que je n'ai pas lu) dans lequel il saisit le drame de la paysannerie, passant d'un exploiteur à l'autre... Comment le paysan qui a obtenu la parcellisation des grandes exploitations, au lieu d'être tondu par les redevances féodales se voit opprimé par l'usurier et l'hypothèque, et privé de ses droits coutumiers de surcroît. La paysannerie sera le dindon de la farce des révolutions bourgeoises, payant le prix du sang des guerres et subissant à chaque fois la ruine. Balzac en reste évidemment au stade du désespoir du paysan français, et même s'il perçoit les avantages de la grande exploitation il ne peut pas historiquement - il est trop tôt- critiquer l'abaissement du paysan d'un point de vue post bourgeois. Il ne s'en réfère qu'à ses convictions légitimistes, réactionnaires.
 
Balzac, dans son oeuvre d'une ampleur incroyable, saisit toutes les étapes du développement capitaliste français à son démarrage. Il en photographie par exemple la conséquence pour l'ancienne classe dirigeante, telle que condensée dans cette exclamation d'un personnage de Duchesse : "Vous êtes donc fous ici... Vous voulez rester au XVeme siècle alors que nous sommes au XIXeme ? Mes chers enfants il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de l'aristocratie".
 
Il n'expose pas ces évolutions directement et vulgairement, mais les inclut dans une série d'intrigues, de luttes et de parcours. Chaque personnage est le représentant d'une classe. Et sa conscience sociale trouve son fondement dans son inscription dans les rapports sociaux. Balzac s'exclame "Dis moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses".
 
"Les Illusions perdues" (que j'ai lu) inventent le roman de la désillusion face au monde capitaliste, comme Don Quichotte fut le roman de la désillusion du chevalier face au monde moderne émergeant. Préparé par le Rouge et le Noir, ou les confessions d'un enfant du siècle dont nous avons parlé dans ce blog, Balzac part lui aussi de cette idée d'une première génération bourgeoise, héroïque, qui renversa l'ancien régime, et qui laisse derrière elle le vide post napoléonien. Les idéalistes cèdent la place aux spéculateurs. La restauration puis la monarchie de juillet signent le triomphe d'une bourgeoisie qui passe désormais aux choses sérieuses : faire de l'argent.
 
Les "Illusions perdues" abordent ainsi la transformation de la littérature en marchandise. Balzac en explore toutes les étapes (de la fabrication du papier à l'édition à la condition du journaliste et de l'écrivain) et en montre l'abjection. Le personnage de Lucien de Rubempré, qui combine aptitude poétique et vide intérieur, est propice à montrer tous les aspects de cette capitalisation de l'esprit, et de la visiter à travers un parcours d'ascension et de déchéance. Balzac abolit le hasard en transformant tous les évènements fortuits en nécessité. Chaque accident est l'expression d'une profonde nécessité sociale. Tout détail se ramène à la totalité, comme les costumes provinciaux de Lucien vite inmettables à Paris. Le lien entre l'individuel et le social, ou plutôt leur dialectique profonde et insécable, ne trouveront pas meilleurs peintres que Balzac.
Ce qu'il y a de tonique chez Balzac tient au fait qu'il saisit la marchandisation du monde à sa racine, lorsqu'elle s'élance. C'est pourquoi son réalisme est puissant, et ne pourra être retrouvé par des générations ultérieures qui feront face à une société où le règne de la marchandise est entériné, intégré. 

Chez ces écrivains de l'âge classique, la "confrontation" avec le romantisme est inévitable, au sens où on ne peut pas éviter de se positionner par rapport à lui, d'une manière ou d'une autre. Chez Balzac cela prend la forme du surnaturel ("La peau de chagrin").
 
Stendhal est l'autre grand réaliste de la période. Il est à la fois proche de Balzac et s'en détache fortement sur certains aspects. les deux écrivains s'admirent et se critiquent. Ils repoussent tous deux aussi bien le romantisme des états d'âme que les vastes peintures historiques abstraites, essayant de saisir dans la narration les causalités du social qui s'incarnent. 
Mais chez Stendhal il y a une prégnance de la biographie, et le sauvetage in extremis des personnages, qui meurent ou sortent du jeu, mais ne se laissent pas prendre par le système. C'est là où le romantisme s'exprime chez Stendhal. Celui-ci est un rationaliste, héritier des lumières et de la Renaissance et ses personnages se heurtent à la nouvelle réalité. Balzac ne l'est pas, sa vision est plus sombre. C'est comme si Stendhal essayait de sauver la première période bourgeoise, même si ses héros sont esseulés et échouent. Balzac, non, il est paradoxalement passé à autre chose, il est déjà dans la théorie balbutiante de la lutte des classes.
 
On mesure le temps passé lorsqu'on lit Zola qui se réclame le successeur. Zola liquide, après Flaubert, tout romantisme. Le roman avance au jour le jour et se refuse toute exubérance. Il est marqué par l'empirisme bourgeois. L'écrivain est rabaissé à un rang de chroniqueur de son époque, il n'est plus en tant qu'écrivain un héros de son époque. Il est un spectateur (malgré l'affaire Dreyfus, mais là c'est trop tard et c'est l'intellectuel qui intervient pas le romancier). Le naturalisme se veut donc plus statistique que typique, il refuse l'extraordinaire, il aime la lourdeur.
 
Ainsi le capitalisme condamne t-il l'écrivain bourgeois à ne pas se réaliser pleinement en tant qu'artiste.
 
Si pour ma part, je me garderai bien de définir ce que doit être le roman, ce que les marxistes de l'époque de Lukacs, même les plus ouverts, ne rechignaient pas à théoriser, je pense que l'idée selon laquelle les conditions de production d'une oeuvre sont fondamentales dans son interprétation restent valables. Je ne crois pas à la pure grâce de l'écrivain ni à sa Muse. Je pense aussi que la trajectoire sociale de l'écrivain infère fortement son oeuvre, comme on le voit consciemment dans celle d'une Annie Ernaux. Et que le sort social des artistes rejaillit dans l'art, d'une manière ou d'une autre. Un regard matérialiste sur l'art conserve toute sa légitimité même si chaque oeuvre, comme chaque être humain, est irréductible et unique. Et ne se laissera jamais saisir tout à fait par quelque grille d'interprétation. Les écrivains conscients du socle social sur lequel ils sont assis pour écrire sont souvent les plus passionnants.
 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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