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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 14:20

 

GURALNIK.jpgDans mon adolescence eighties, j’aimais naturellement le funk et ses dérivés. Sans forcément m’en rendre compte, car c’était un volet majeur de la B.O de ma génération, de ses loisirs et de son éducation sentimentale. En tout cas dans le milieu social où j’évoluais. On dansait, voilà tout.

Je me souviens la remontée aux sources, et d’avoir ensuite découvert, sous la forme d’une compilation, vers mes 16 ou 17 ans je pense, les standards de la soul music grande époque. James Brown servait de passerelle entre ces cultures soul, funk, Rn’b. Je me souviens d’écouter « midnight hour » de Wilson Pickett sur une vilaine K7 affublée d’un titre « soul compil » au marqueur. Il y avait aussi « sittin’ on the dock of the bay », « Knock on wood », « hold on i’m coming », et bien entendu “stand by me”. Quelle puissance, quel horizon. Quel sentiment d’authenticité. Les sections rythmiques vous attrapaient par la nuque au début du morceau et ne vous lâchaient plus.

Je me souviens aussi d’avoir acheté vers 1988 un double vinyle d’Aretha Franklin, « greatest hits » que j’écoutais en alternance avec les « meilleurs titres » d’Edith Piaf….  Evidemment, j’ai adoré les « blues brothers » immédiatement puis plus tard « les commitments », hommage de l’angleterre populaire au son de l’âme noire américaine.

Depuis lors, la soul est devenue la musique à laquelle je reviens toujours, comme tout ce qui en a découlé. Et elle m’a permis de me reconnecter avec le jazz (inconnu dans ma famille et mon milieu de jeunesse), avec une très grande inclination (presque exclusive) pour sa section vocale, évidemment…

 Mais malgré mon appétence sans bornes pour la lecture, je ne connaissais pas l’immense monument écrit à la gloire de l’aventure Soul : « Sweet Soul Music, rythm and blues et rêve sudiste de liberté » de Peter Guralnik… écrit en 1985…. Les éditions Allia, décidément sympathiques, ont eu la bonne idée de le rééditer. Je n’ai pas tant lu, je m’en rends compte, sur ces aspects de mes pratiques culturelles. Il y a là un cloisonnement intéressant…. Mais je n’étalerai pas ma propre socio psychologie ici….

Cet essai dense, foisonnant, est le livre d’un passionné blanc pour cette musique noire, qui – ce n’est nullement fortuit- même si la Soul est par essence une musique sentimentale et assez peu directement politique – émerge au moment de l’apogée du mouvement de libération des afro américains, et retombe avec lui. La Soul est clairement l’expression culturelle d’un peuple qui prend conscience de lui-même, s’organise, s’affirme…. Ce qui inclut une introspection qui trouve ses formes les plus sublimes dans la musique.

 « Sweet soul music » est un livre amoureux, y compris des défauts des acteurs de cette grande épopée, pleine d’excentricité, grouillant d’anecdotes incroyables et de surprises, riche de personnages absolument passionnants, et qui comprend aussi comme toute épopée sa part de tragique. La mort accidentelle d’Otis Redding étant sur ce plan un moment particulièrement fort.

C’est un livre écrit d’une plume passionnée et teintée d’émotion, pleine d’empathie. Rédigé sur la base d’une connaissance ahurissante de la soul et de ses péripéties. Et Guralnik a le bon goût d’évoquer son propre rapport à cette musique, ses moments de jeune spectateur blanc dans les concerts de l’époque. La ferveur unique qu’il y ressentit.

Pete Guralnik a écarté de son livre le "son motown", pour lui un produit plus directement destiné à un public blanc, et s’est concentré sur la soul sudiste née autour de Memphis.

L’esprit de la soul, le symbole de son ascension et de son épuisement précoce, c'est le Label musical « Stax » basé à Memphis, longtemps lié à Atlantic Records . Son histoire est le fil directeur du livre. Autour d’elle se greffent des biographies et portraits, des échappées, des histoires parallèles. Tout cela émaillé de témoignages des intéressés.

 

L’histoire de la Soul, c’est d’abord une aventure économique, industrielle, une histoire d’initiatives et de risques, d’idées et de paris, de talents et de rencontres.  Toute cette aventure naît dans les fantasmes de quelques passionnés, souvent des blancs d’ailleurs, comme les frère et sœur, employés de banque qui fondèrent Stax.  Et le mouvement culturel gardera pendant ces dix années à peine – mais quelles années – où il connut la grâce totale, cette manière de créer à la va vite, d’inventer les chansons sur place (la spécialité d’Isaac Hayes et de Dave Porter, qui ont créé tant de grands morceaux en déconnant dans des bureaux de Stax), de faire rentrer des musiciens dans le studio qui commencent à tenter deux trois accords, débouchant quelques heures plus tard sur une des plus belles chansons de l’histoire…

C’est une histoire magique, où des types ouvrent la porte du studio, presque clochards, et ressortent avec un hit mondial. Ou l’on ne distingue pas, dans la même journée, l’auteur, le producteur, le joueur de basse, le chanteur, le choriste, ou la copine de passage.

 Le livre couvre une douzaine d’années au plus. Guralnik considère que la première chanson Soul, c’est « I got a woman » de Ray Charles. Et que le premier grand artiste soul proprement dit (Ray dépassera le mouvement d’après lui), c’est l’élégantissime Sam Cooke…. Au destin tragique lui aussi (assassiné par une maîtresse dans une chambre d’hôtel… Le glamour et le sordide, la richesse et la pauvreté, la gloire et la descente aux enfers, l’énergie et la décrépitude, le charisme brillant et la dépression recluse… Tous ces contrastes sont omniprésents dans la soul et dans cette histoire. 

On peut tenter de circonscrire la Soul comme la réinjection du gospel dans le rythm and blues. Une sorte de gospel sécularisé à fond et coquin…. Une musique lyrique et charnelle tout à la fois.  Qui garde l’ampleur mystique du gospel et vient travailler les corps.

 

On se régale (je n’emploie jamais cette expression surfaite dans ce blog mais là oui) à la rencontre de ces personnalités au parcours incroyable, dans ce pays non moins ahurissant, dans ce sud raciste que les chanteurs noirs écumaient en bus à travers des tournées interminables. Tout cela dans une sorte de désorganisation jubilatoire. Certains en devenaient fous. C'est une histoire d'egos mais toujours très collective. La soul se vit comme une famille.

Le personnage le plus haut en couleurs est sans conteste Solomon Burke, évêque et grande star de la soul, sans cesse occupé à mille bizzareries, lançant des initiatives commerciales plus ou moins heureuses, pris d’excentricités incompréhensibles (arrêter temporairement sa carrière pour se lancer dans les pompes funèbres par exemple).

On y suit Ray Charles, Aretha Franklin (dont le portrait est à pleurer d’émotion), des personnages attachants comme Joe Tex ou le tourmenté James Carr. James Brown bien entendu : the soul brother number One, qui a inventé une nouvelle forme musicale, où le rythme l'emporte sur tout. La figure d’Otis Redding survole cette foule de personnages passionnants et surdoués : les Al Green, Percy Sledge, Carla Thomas, Sam and Dave….

Bien souvent, ces chanteurs ressemblent à leurs chansons. Brillants, profonds, à la limite du too much ou passant par dessus. Ils sont capables de prestations lamentables parfois, et de moments de pur génie qui ne se reproduiront pas.

La Soul, porte drapeau de la musique noire, est tout de suite une affaire de métissage, de blancs et de noirs. Avec certaines tensions car les blancs organisaient et récoltaient parfois les dividendes (un personnage clé de l’histoire de la soul est Jerry Wexler, un blanc de tous les bons coups…. ). Alors que les noirs créaient et n’étaient pas toujours récompensés de tous leurs efforts. Mais les choses sont devenues plus compliquées, le « capitalisme noir » loué par James Brown s'est développé. Les passionnés blancs ont aussi eu leur lot de déception et de sentiment de trahison. Mais l’art rapproche, explose les frontières raciales, dans ce sud pourtant si violent. Et c’est très beau à constater.

On ne se baigne jamais dans le même fleuve.

Et on aurait beau remettre les mêmes acteurs dans les studios…. la magie du moment, la connexion à l’époque… Tous ces ingrédients incernables ne seront plus au rendez-vous. L’art est toujours plus ou moins un « one shot ». La soul a connu son époque grandiose et elle ne reviendra pas sous cette forme-là. Il n’empêche qu’elle a fertilisé l’avenir de la musique. Elle a et aura des héritiers, qui la transcenderont. Aujourd’hui on assiste à un revival soul, avec le succès de la regrettée Amy Winehouse, ou ceux plus mainstream d’Adèle ou de Joss Stone. De nouvelles synthèses fructueuses s’opèrent. Une Erika Baduh par exemple a su replonger cette tradition dans ses sources jazz et africaines à la fois. La fin de l’histoire narrée par Peter Guralnik n’est pas une défaite en rase campagne, mais une pollenisation.

 Ca ne s’arrête jamais, et ça nous pouvons adorer !

Do ya like sweet music ???? Oh sweet soul music ! Oh Yeah ? oo-oo-yeah ! 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Art
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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