Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 08:22

 

contre_telerama_604.jpg Le périurbain me donne la nausée. Je dis cela sans aucune affectation. Je ressens un vrai malaise physique dans cet anti-monde sans repères, où les ronds-points succèdent aux mêmes ronds-points, où la voiture a imposé une suprématie inouïe, jusqu'à éradiquer les trottoirs et la marche à pied. L'absence de mixité fonctionnelle et les no man's land ("les délaissés" disent-ils) ont un goût de mort.

 

Tout y pue le règne de la marchandise.  

 

Je ne partage en aucune façon l'appétence pour la parcelle individuelle, pour l'illusion patrimoniale que confère la dépendance à vie à une Banque. Je hais Jardiland. Je déteste devoir perdre mon temps dans des embouteillages et aller remplir mon réservoir. Etre tancé par un chien sociopathe hurlant derrière un portail est  insupportable. Se lever tôt pour aller au travail en passant des heures sur une Rocade est un acte immoral envers soi-même.Vade Retro Castorama !

 

Les terrains de golfs, au prix actuel du foncier, sont une insulte à la République. Et l'arrosage des gazons une grossièreté sans nom.

 

Je suis urbain un point c'est tout. Je veux voir des myriades d'humains, de situations improbables, je veux croiser des tas de gens différents, des mômes et des vieux, des riches et des pauvres. Je veux percevoir l'Histoire avec ses strates autour de moi, et je veux voir le Neuf s'accorder au très Ancien. Je veux voir la rue envahie par tous. Je veux pouvoir m'arrêter pour effectuer un acte imprévu, comme regarder dans une vitrine, simple plaisir que le périurbain vous refuse.

 

Aussi ai je été interpellé par ce tout petit livre (63 pages) d'Eric Chauvier, insolemment titré "Contre Télérama" (Ed. Allia). Je ne saurais trop vous conseiller de lire ce texte singulier, certes un peu abscons à certains égards, mais véritablement original, et qui met le doigt sur un impensé de notre temps.


Cet essai qui est une suite d'impressions et de commentaires sur la vie périurbaine, que je  reconnais comme inspirée par mon agglomération, celle de Toulouse - l'une des nappes périurbaines les plus étalées de notre pays- n'a rien d'un pamphlet contre l'hebdomadaire culturel. C'est simplement la lecture d'un article de Telerama, dont je me souviens d'ailleurs, assénant que les zones périurbaines sont "moches", qui a motivé ce livre.

 

Eric Chauvier s'indigne de ce jugement, qui lui semble une posture de classe. Eric Chauvier est le premier à déplorer la standardisation de la vie périurbaine, la dépolitisation qu'elle produit en créant de la poussière humaine.  Chauvier reprend la notion de "Vie mutilée" à Theodor Adorno, et l'on sent l'influence de toute cette pensée critique un peu oubliée, si prégnante dans les années 65-75, ici réactivée. Mais le mépris social que dénote l'article en cause de Telerama le désole, lui qui habite dans cette zone. Ce serait "moche" et puis voila. Un peu court.

 

Ce qui mérite d'être observé et pensé, au delà du simple jugement esthétique qui masque un rapport de classe, c'est la vie humaine dans le périurbain. Le sort de la majorité des français aujourd'hui. C'est ce que nous livre Eric Chauvier, par exemple dans un très beau passage sur cette jeunesse qui erre dans les espaces verts de lotissements, repoussant  autant que possible son assignation dans les tiroirs de l'ordre social.

 

Derrière les baies vitrées toutes semblables, il y a une infinité de "fictions", de vies dont les traces sont entrevues sur les palliers des maisons. Et l'on pense à des séries américaines qui se sont saisi de ces fictions, comme "Desperate Housewifes" mais aussi "Weeds" ou dans un second niveau de lecture les "Soprano".

 

Certaines formulations sont lapidaires, nous laissent sur notre faim. Mais c'est justement ce qui prouve la valeur de ce petit livre pionnier. Sa richesse se mesure aux développements qu'il laisse entrevoir, aux horizons qu'il ouvre à d'autres, car il révèle une brêche qu'il conviendrait d'élargir ensuite à travers la littérature de notre temps.

 

Ecrivains, emparez vous du périurbain !

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article

commentaires

cyrilll 08/06/2012 12:39

Je l'achèterai... sur Amazon :D!!

jérôme Bonnemaison 08/06/2012 20:29



Et oui... Moi aussi je cède à ce vice...



cyrilll 06/06/2012 12:17

Merci pour cet article très intéressant, et structuré.Je vais de ce pas trouver ce bouquin.

jérôme Bonnemaison 07/06/2012 20:21



Mais l'achèterez vous dans une de ces fnacs délocalisées dans les centres commerciaux périphériques, lieux d'errance triste des ados, théâtres des adultères discrets, et même -et oui - lieux
privilégiés des activités de "socialisation" de structures médico-sociales ?... Bref, la Ville et ses tumultes, ou le petit clos crêpi, pour la piscine et le plaisir de tondre ?...


 



David F.M 05/03/2011 13:06


Bonjour Jérôme,

Merci pour ton article, très passionnant et pour ta contribution au forum : http://lire56.over-blog.com
Cordialement
F.M


Carbo 27/02/2011 16:09


On peut aussi penser à "Madame est servie", plus populo, moins bobo, plus péri-urbain encore...
"Quoi de neuf Docteur" aussi...


jérôme Bonnemaison 27/02/2011 19:57



 


En même temps tony et sa bande, s'ils ressemblaient à des banlieusards, ne sortaient pas trop de leur décor de baraque à cinq dollars...



Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche