Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 08:44

 

 

depaysement.jpg"Le dépaysement - Voyages en France" de Jean-Christophe Bailly est un livre majeur ;  par certains égards difficile, mais qui trouvera certainement son public (je me risque car je n'ai pas vérifié les ventes). J'espère qu'il s'imposera comme une référence.

 

Une vraie aventure de lecture. Il n'est pas si long en somme (413 pages), mais tellement dense,  riche, pesé, profond, que l'on ne "l'avalera" certainement pas. On s'y coulera, certes avec l'effort que demande une lecture exigeante, à certains moments absconse.

 

En de brefs passages, je n'hésite pas à le dire - et je ne connaissais nullement Jean Christophe Bailly, homme difficile à circonscrire dans un profil évident - ce livre touche véritablement au génie.  Comme lorsqu'il s'agit de parler de la dialectique entre le Sud et le Nord.

 

De quoi s'agit-il dans ce projet tellement dépaysant justement, alors qu'il s'agit de notre pays ?

 

Un jour à New York JC Bailly a vu "la Règle du jeu", film de Jean Renoir qui se déroule en Sologne. Et il s'est senti ému, parce qu'il a perçu une empreinte indiscutablement française. Un air de pays qui était le sien.

 

Cela on le comprend aisément Quand on est à l'étranger, on se sent facilement français.  Ce qui ne signifie pas "fier d'être français", expression qui au final ne veut pas dire grand chose (devrait-on alors avoir "honte" d'être bulgare ?). Mais français simplement.

 

Donc, JC Bailly s'est demandé : Y a t-il une réalité tangible qu'on peut appeler France, approcher par les mots? Sans doute pas définir mais au moins cerner ?

 

Et le choix qui est le sien pour y répondre, ce n'est pas de rédiger un essai théorique, c'est d'aller y voir. De s'imprégner, de décrire, de se laisser gagner par la réalité brute du "national", s'il existe.

 

Ce qui anime l'auteur aussi dans cette recherche, c'est la révolte intime mêlée de dégoût devant le concept d'"identité nationale" tel qu'il a été porté officiellement ces dernières années, c'est à dire comme une entité figée et assiégée, prétendûment menacée par l'étranger.

 

S'il y a "identité nationale", elle est au contraire dans une "multiplicité de chemins de fuite" et dans l'empilement de strates, qui jamais ne disparaissent vraiment, restent perceptibles, affleurent. Le pays s'invente dans une perspective héraclitéenne pourrait-on dire (la fameuse phrase : "on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve"). En France, si l'on prend le temps de contempler, on croise les Romains, les Eduens, les hommes de Lascaux aussi. Et le Portugal en même temps, ou encore deux chauffeurs qui se croisent et se disent bonjour en arabe, puis passent à autre chose, sans qu'on ait besoin de s'en offusquer.

 

De plus, le problème, on le comprend chemin faisant, n'est pas la menace d'une identité par l'extérieur, mais justement que certains lieux en France, et ils sont nombreux, n'ont pas ou plus aucune identité, laminés qu'ils sont par le modèle marchand. Ce sont des "trous" véritables, désespérants comme la plainte de l'inévitable moto cross, qui écume la rue principale, laissant dans son sillage une impression de désolation. Et l'identité mythique que l'on voudrait vendre pour des raisons d'opportunité politique est alors un artifice, un mensonge qui empêche les gens de percevoir ce qui les menace vraiment. L'un des thèmes de ce livre, c'est d'ailleurs la disparition d'une certaine France républicaine, à l'imagerie rousseauiste (la fête autour de l'arbre de la liberté), que l'on retrouve ça et là dans le patrimoine. Qui était encore familière il y a quelques décennies.

 

Pour trouver cette France, Bailly a choisi le voyage. Rien de systématique. Se laisser guider un peu par le hasard. Attraper ici où là des bribes de souvenir d'Histoire, pour bifurquer. Longer un fleuve. Le livre rend compte de ces voyages, à travers de longues méditations, des digressions qui sont autant de rêveries.

 

Le plus frappant, dans ce livre, c'est l'invention d'un genre littéraire. Car il s'agit de littérature philosophico-géographique, ou encore de géographie littéraire, à la lisière de la prose poétique. Genre peu rencontré. Je ne me souviens pour ma part que de Julien Gracq, dans "La forme d'une ville" (Nantes) ou "Les carnets du grand chemin".

 

Mais le livre n'est pas une série de portraits de villes ou de régions. C'est une exploration arbitraire du territoire, à travers des lieux hétérogènes. Les deux premiers m'ont frappé d'emblée, il est vrai, car je les ai très précisément habités : la grosse cloche à Bordeaux et le Bazacle (la passe à poissons en particulier) à Toulouse. Le lecteur sillonne la France et visite ses sédimentations. En passant parfois par des lieux emblématiques (le Pont du Gard) et fondamentaux dans l'Histoire : Douaumont et les champs de bataille de la Grande Guerre. Mais aussi une entrée dans Paris à pied, la rivière de la Loue, Baugency et Vendôme, une rue à Lorient, Nîmes, une île minuscule sur la Bidassoa entre Hendaye et Irun. Et tant d'autres destinations. Comme par exemple le familistère de Guise, Bailly ayant une tendresse pour les utopistes.

 

On s'enfonce dans cette profusion de France, tenant la main d'un Stendhal parfois, rencontrant Rimbaud, Gustave Courbet. Et tant de personnages de notre pays. Essayant de confronter leurs impressions et les nôtres. 

 

Le "National", au bout du compte, c'est une somme d'expériences accumulées, oubliées mais malgré tout présentes, des correspondances connues de tous, des associations qui existent dans nos esprits (par exemple la vision d'une station essence d'autoroute sous la pluie). Une tension entre l'unique et le centrifuge. Rien de commun entre un coin de rue désolé dans le Nord et la croisette. Et pourtant si : la France c'est justement cette tension.

 

Au bout de ce livre, il n'y a pas de réponse. On a en réalité éprouvé la France chemin faisant dans les chapitres. Et pour ma part j'ai communié avec cette prose et cet art de la description. Bailly ne se risque pas à enfermer la France dans une définition, mais la déploie dans ses pages. Ce qui est déjà une prouesse.

 

On pourrait, à la marge, reprocher à Bailly d'avoir sous-estimé certaines réalités majoritaires : le fait urbain, le poids périurbain, la banlieue aussi (même si les quelques pages à son propos visent tellement justes qu'elle se suffisent).

 

Reste cette hypohèse en fin de livre, qui est à la fois ce qu'il tire de mieux de son voyage, et son souhait. Il appelle cette impression le "Bariol" : un condensé du "barrio" - c'est à dire le quartier populaire- et du bariolé. Ce concept essaie de nommer ce qu'il a éprouvé un soir à Marseille, en descendant du quartier du Panier. Au contact d'une population hétérogène et à l'aise. Certaine d'elle-même.

 

Des moments de grâce, que chacun connaît. Pour moi ce serait le public heureux d'un match de rugby, ou un repas collectif où chacun trouve naturel d'être là, avec l'autre, si différent, lointain et parfois antagoniste. Et pourtant concitoyen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche