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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 14:49

obama_barack.jpg Je me souviens, sans doute comme des millions de personnes de bonne volonté dans le monde, de l'élection d'Obama comme d'un instant de félicité, de soulagement, d'espoir. Sans doute un des plus beaux moments politiques internationaux depuis longtemps (avec le déclenchement des révolutions arabes). Ce matin là, il se trouvait que j'étais sérieusement malade et alité, et je me rappelle le réveil infiniment agréable que la nouvelle m'avait procuré : l'équivalent d'une perfusion de vitamine C et d'élixir de jouvence. Je me sentais légèrement grisé... et j'écoutais Sam Cooke en boucle.

 

Ce qui m'enivrait doucement, ce n'était point l'illusion démesurée sur le personnage lui-même (assez énigmatique en somme, mais il est vrai très charismatique), ou sur  le Parti Démocrate, bassine d'écrevisses brillante.

Ce n'était pas non plus un aveuglement sur le système politique américain, les ressorts profonds de cette triomphale élection (les financements d'Obama montraient bien que les grands intérêts financiers du pays préféraient organiser le changement eux-mêmes).

La bonne nouvelle, c'était qu'Obama nous débarrassait de cette équipe de brigands et de fanatiques qui dirigeait la première puissance économique du monde et surtout de très très loin la première force militaire. Et franchement nous en avions besoin de cette alternance, tellement la situation s'était dégradée, en particulier depuis la décision - totalement folle si on y songe - de déclencher "préventivement" la guerre en Irak.

 

Oui, nous avions de quoi nous réjouir. Car il est euphorisant de penser qu'un pays qui, il y a encore quelques décennies organisait légalement la ségrégation raciale, et dont les services de sécurité assassinaient les leaders du mouvement de libération des afro américains, ce même pays est devenu capable d'élire à une large majorité un Président nommé Barack Hussein Obama, né à Hawaï et ayant vécu son enfance en Indonésie, ancien activiste dans les ghettos, d'ascendance musulmane (sept ans après le 11 septembre, et alors que les Etats-Unis sont en guerre en Irak et en Afghanistan). En outre un candidat qui n'est Sénateur... que depuis deux ans (imaginons ici...),  un outsider dans son propre Parti, se permettant des discours d'une haute stature intellectuelle et infiniment nuancés (combien en France, oseraient tenir le discours complexe, subtil, qu'il a tenu au moment où on a mis en cause ses rapports avec Jeremiah Wright, son ancien Pasteur ? Un discours où il affronte bille en tête toute l'Histoire déchirée de son pays sur le terrain "racial",).

 

Bref, l'élection d'Obama a été une preuve que tout était possible, et même l'inespéré. Un camouflet à la fatalité. Et aussi, à l'attention des dominés de notre monde violent, un antidote à la passivité et à l'enfermement dans le victimaire. Obama, quand il était travailleur social je crois, était partisan de l'"empowerment". En somme, il disait aux gens : "prenez le pouvoir"... Et il apporte par son élection la preuve que c'est improbable mais tout à fait possible. A la force de l'intelligence. L'élection d'Obama, à différents titres, réels et symboliques, nous éloignait du spectre du "choc des civilisations" que les Républicains suppliaient de survenir.

 

La campagne d'Obama a suscité une mobilisation sans précédent, une irruption en politique de nouvelles couches et générations de la population américaine. Un espoir évidemment exagéré, et qui devait inéluctablement être déçu - ne serait-ce que par l'objet de l'élection : élire un Président dans un pays Fédéral de 50 Etats, appelé à exercer ses fonctions dans un système politique verrolé par l'argent, et où le conservatisme est institutionnalisé à travers une séparation des pouvoirs qui est devenue le moyen d'un blocage permanent.

 

Le Président des Etats-Unis est un homme puissant, certes, mais corseté aussi. S'ajoute pour Obama l'héritage écrasant de la période républicaine : deux guerres enlisées, une dette monumentale, une économie en chute libre et ressemblant à un casino géant en flammes après la crise des subprimes.

 

Alors que va commencer la campagne pour la réelection d'Obama, que peut-on penser de ces premières années ? Qu'a t-il fait de cette espérance gigantesque ? Devons-nous considérer, comme l'a suggéré un éditorial du "Monde diplomatique" pendant la réforme de la santé, que la Présidence Obama est, dans l'état actuel du système politique américain, la voie la plus progressiste possible ? Ou bien une déception de plus.

 

(Et surtout, surtout... Que devons-nous faire de nos T Shirts de 2008 sagement rangés dans l'armoire ? Devons-nous les transformer en chiffons ou les ressortir bientôt, si nous y entrons encore ? )

 

Des livres commencent à paraître sur le sujet. J'en ai lu deux, ma foi intéressants dans des styles différents.

 

-Un Essai centré sur la politique intérieure assez enthousiaste d'un certain Niels Planel, intitulé "Obamanomics - comment Barack Obama a réformé l'Amérique". Il y salue, carrément, "la contre révolution progressiste" censée être lancée par Obama. La revanche après les décennies réactionnaires initiées par Nixon. Un Essai clair, direct et argumenté, mais un peu trop optimiste et verbeux à mon goût.

 

-Un autre livre plus consistant, "Le bilan d'Obama", édité par les presses de sciences po sous la direction d'Olivier Richomme et Vincent Michelot, réunit des contributions internationales, avec une vision plus complète et une approche qui se veut plus"politiste". Il en ressort un bilan plus contrasté, même si les analyses convergent largement avec celles de l'Essai de Niels Planel. Ce deuxième livre est assez pessimiste pour la suite, Obama ayant d'après les auteurs mangé son pain blanc lors de ses premières années effectuées auprès de deux Chambres majoritairement démocrates, ce qui n'a que peu de chances de se renouveller.

 

Barack Obama a fait le choix, compréhensible, de ne mener que les batailles gagnables. Constatant que la stratégie des Républicains a été ces dernières années de placer le débat sur le terrain de la guerre culturelle, il a largement déserté ce territoire. Silence radio, donc, sur l'avortement, la peine de mort, le port d'armes, etc... Obama affronte la droite sur le champ économique et social.  Il sait que tant qu'on n'aura pas calmé l'angoisse fondamentale des classes populaires et moyennes, on ne pourra pas avancer de manière déterminante sur d'autres sujets et le piège politique se refermera. A noter : deux exceptions, celle de la nomination inédite de deux femmes à la Cour Suprême, dont une issue de l'immigration. Et celle de la protection des homosexuels dans l'armée.

 

Sur la question "raciale", essentielle aux Etats-Unis, cette ulcère douloureux qui explique largement les difficultés de la gauche à s'établir sur ces terres (être solidaire là-bas, c'est l'être envers l'"Autre"...), il s'efforce de reconstruire une vision universaliste. Si la réforme de la santé bénéficie largement à la communauté noire, il ne le souligne jamais. Il essaie d'incorporer les intérêts des minorités dans ceux de la majorité du peuple. Il en est de même pour l'éducation. Obama essaie de substituer le clivage économique au clivage "racial" et cela est la plus belle réalisation qu'il pourra apporter à son pays.

 

A l'actif d'Obama, on doit inscrire un plan de relance gigantesque (800 milliards de dollars !) qui a empêché les Etats-Unis de sombrer dans la dépression où elle était entrée à la fin de la Présidence Bush. L'industrie automobile qui menaçait de disparaître corps et biens a été sauvée. 7500 projets d'investissement ont été lancés, permettant de jeter des ponts dans les politiques de l'éducation, de la transition énergétique.

 

Pourtant les démocrates ont été sanctionnés par une violente défaite aux élections intermédiaires de 2010. Les projets lancés par Obama sont soit non perceptibles (sauver une économie ne se voit pas), soit porteurs à long terme, lorsqu'il s'agit d'investissements. Mais beaucoup d'initiatives ont été prises en réalité : sur la sécurité alimentaire, sur la couverture santé des enfants (immédiatement)...

 

Obama a commencé sérieusement à s'attaquer à la bulle financière avec une réforme importante de Wall Street. Réforme qui n'a pas été menée en Europe.  La finance, en son antre, a été largement recadrée, même si le modèle de capitalisme financier n'a pas été en lui-même remis en cause. Une protection du consommateur face aux crédits a été instituée, les pratiques spéculatives les plus glissantes contenues. Le chef de Cabinet du Président a souligné qu'il "faut savoir profiter d'une bonne crise" pour imposer des changements. Ils ont eu lieu, même si Wall Street n'est pas à terre. Obama d'ailleurs, n'est nullement anticapitaliste, il est dans une logique dite Hamiltonienne où il s'agit de sauver le capitalisme de lui-même. (On peut douter de la portée à long terme de cette idée qui a été si longtemps à l'oeuvre en Europe, et qui finalement n'a fonctionné que pendant la guerre froide parce que le système avait un concurrent derrière le mur.)

 

Obama 1 restera surtout comme le Président démocrate qui a réussi à mener la réforme de la santé et à donner une couverture santé à une trentaine de millions d'américains supplémentaires. Malgré une certaine habileté dans la présentation de la réforme, menée au nom de la baisse des coûts pour les citoyens et non d'une idéologie étatique et égalitaire que la droite attendait en embuscade, Obama a perdu beaucoup de sa popularité dans ce processus, entravé par les résistances dans les deux Partis, par les manoeuvres parlementaires. Les américains n'ont pas (encore) compris ce qui se jouait dans une réforme extrêmement complexe (le système de santé américain a un poids économique équivalent à l'industrie française dans son ensemble) et ont considéré que le Président ne s'intéressait pas au probIème du moment : l'emploi. Le résultat a été une démobilisation du vote démocrate en 2010 et la perte de la Chambre des Représentants.

 

En politique intérieure, Obama a aussi connu des échecs retentissants : politique de l'immigration dans l'impasse, changement embryonnaire dans l'environnement.

 

Sur le front extérieur, le bilan est aussi très mitigé : certes il y a la fin de la guerre en Irak, qui suffirait à justifier son élection... D'autant plus que réussissant à capturer (mort...) Ben Laden, il illustre son propos de toujours (Obama a été hostile à cette guerre depuis le début) selon lequel l'aventure irakienne était non seulement cruelle et inutile, mais en plus faisait diversion dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Obama a aussi repris le processus du désarmement nucléaire avec un traité signé avec la Russie. Et il a fixé le cap d'une baisse des crédits militaires, du jamais vu depuis très longtemps.

 

En Afghanistan, l'évolution est plus difficile, mais on entrevoit peu à peu une volonté de sortir du marais. Si les Etats-Unis tiennent désormais un discours radicalement différent au monde, contraire à celui du choc des civilisations, il reste que dans la réalité les ruptures ont du mal à se concrétiser : sur le terrain du moyen orient, c'est l'échec patent. Le gouvernement droitier israelien n'en fait qu'à sa tête et chacun sait que cela compromet beaucoup d'évolutions, et Obama a été faible. La stratégie face à l'Iran ne fonctionne pas, mais du moins Obama a t-il stoppé la logique infernale d'un deuxième Irak. Avec l'Amérique du Sud, si Obama, assez sceptique sur la question du libre-échange, ne s'enferre plus dans des processus de libéralisation à l'excès, ses ouvertures de langage ne se sont pas concrétisées par des changements majeurs. Les relations avec Cuba se sont détendues, mais l'embargo n'a été qu'un peu entamé. Et surtout, dans la crise au Honduras, où un putsch a eu lieu contre le Président progressiste, l'administration américaine est retombée dans ses vieux réflexes, oubliant ses grandes valeurs de fermeté démocratique. Un des regrets sans doute personnels d'Obama est son échec sur Guantanamo, qu'il n'est pas parvenu à fermer, mais seulement à réduire fortement et à rendre moins barbare, au terme d'imbroglios juridiques interminables.

 

Il reste que les Etats-Unis agissent désormais dans un cadre beaucoup plus attentif au multilatéralisme et au droit international, comme l'a montré l'intervention en Lybie, où les Etats-Unis n'étaient d'ailleurs pas en pointe. Obama ne semble pas croire qu'on puisse bâtir artificiellement des démocraties (et aussi des "amis" des Etats-Unis...) en parachutant des troupes. C'est un changement majeur.

 

Malgré les atermoiements et la continuité de la politique gouvernementale, Obama est-il pour autant un renégat ou une copie plus funky de Bush ?

 

Non pas certes. On doit mesurer sans doute la réalité des rapports de forces au moment où le nouveau Président, somme toute inexpérimenté, arrive au pouvoir.

 

Les Etats-Unis ont été profondément remaniés par les conservateurs, et l'état de la culture politique en a été très modifiée. Tout en agissant, Obama a ainsi du faire oeuvre de pédagogie extrêmement difficile sur la nécessité de l'impôt, de l'intervention publique, sur la légitimité de l'Etat Fédéral. L'assimilation, ne serait-ce qu'à la social démocratie européenne est synonyme de diabolisation immédiate dans ce pays. 

 

On ne doit pas oublier que la victoire d'Obama est aussi le fruit de circonstances très favorables et pas seulement de la relance du Parti Démocrate depuis la campagne d'Howard Dean aux primaires de 2004 : Bush était un Président totalement plombé par l'Irak, par la Nouvelle Orléans, puis par la crise financière. Le ticket Mc Cain-Palin était un duo improbable et un attelage inconsistant. Le charisme d'Obama a de plus été déterminant. L'élection de 2008 s'est soldé par une forte participation mais aussi le vote massif en faveur d'Obama d'électeurs dits "indépendants" dont beaucoup n'étaient pas préparés à une révolution idéologique.

 

Et puis il y a la réalité du système politique américain. Obama, au cours de ce mandat, n'a cessé de se heurter à un Congrès où faire passer la moindre décision impose un marathon et des contreparties et compromis. Ainsi Obama a t-il du échanger les allocations chômage en pleine crise contre le prolongement temporaires des exonérations d'impôts données par Bush aux riches... Amère réalité du pouvoir exécutif.

 

Alors que peut-on reprocher à Obama ? On ne lui reprochera pas ici de ne pas être Robespierre, Rosa Luxembourg, Allende ou Jaurès, ce n'est pas le propos.

 

Mais dans le cadre qui est le sien, celui d'un Président Démocrate élu par un torrent d'espoir, arrivant certes dans une période extrêmement difficile, mais qui offre aussi des opportunités en illustrant la faillite du capitalisme de notre temps, on peut exprimer certains regrets fondamentaux.

 

Il est nécessaire de revenir sur la campagne d'Obama. Fondée sur une mobilisation tous azimuts, l'épanouissement de mille initiatives progressistes, d'une blogosphère concurrençant les réseaux audiovisuels conservateurs. La campagne Obama, c'est une armée de volontaires écumant le pays pour convaincre, c'est la jeunesse américaine qui se met en mouvement.

 

Voila ce qu'Obama, qui pourtant a gardé une structure ("Organizing America") pour que cette force citoyenne ne soit pas dilapidée, a oublié en route. Sans doute aurait-il pu s'appuyer sur ce mouvement en marche. Au contraire, il a du affronter la renaissance d'une mobilisation conservatrice autour du Tea Party, qui certes posera à terme de sérieux problèmes au sein du camp républicain divisé, mais a été le moteur de la reconquête à droite du Congrès.

 

Obama, outsider poussé par le peuple, battant la candidate prévue par l'appareil qu'était Hillary Clinton, aurait du laisser ouvertes les fenêtres de la Maison Blanche, monter sur les épaules d'un peuple réveillé qui n'attendait que cela. Mais la vie institutionnelle a repris le dessus, l'administration Obama a été aimantée, comme toujours, par les batailles procédurales et les couloirs du Capitole.

 

Dans n'importe quelle démocratie, l'élection n'est qu'un moment d'un rapport de forces politique et social, elle ne le résume ni ne l'épuise. Aux Etats-Unis encore plus, le système politique étant verrouillé par l'argent, le bipartisme et le système institutionnel conçu comme un barbelé conservateur.

 

On ne peut pas encore parler, donc, de véritable rupture politique, ni d'une quelconque "contre-révolution progressiste". Mais il est sans doute vrai que pour transformer les Etats-Unis, les Démocrates devront eux aussi, comme y étaient parvenu les Conservateurs, changer profondément l'idée que cette Nation produit d'elle-même. C'est ce que Roosevelt avait réussi à initier, largement. Obama est un intellectuel, un homme intelligent et un progressiste. Ses silences, ses mots choisis, ses postures politiques tiennent largement à une lucidité quant à la réalité de son pays et sur ce qu'il est possible de réaliser. Mais le temps s'écoule. Et déjà il doit lutter pour conserver la chance d'essayer.

 

De l'état de l'économie américaine dépendra beaucoup. Une baisse du chômage, si elle se confirme, donnera plus de champ à Obama, lui permettra de passer à l'offensive, ce qu'il s'efforce d'initier depuis peu à travers des mesures de protection industrielle et un débat franchement lancé sur l'imposition progressive (ce qui en soi est un virage historique).

 

Je ne me promènerai donc pas partout avec mon T Shirt Obama, car les limites de son action ne sont que trop évidentes. Mais peut-on, à un horizon raisonnable, souhaiter meilleur sort aux Etats-Unis et au monde, que sa réelection ? Je ne le pense pas.

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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commentaires

régis lagrifoul 18/04/2012 20:14

Vous feriez mieux monsieur de porter un teeshirt du front de gauche d'ici dimanche! ;)

jérôme Bonnemaison 19/04/2012 18:26



Monsieur,


Le ton de votre rodomontade fleure le périurbain à plein nez... On sent les odeurs de kangoo diesel et de travers de porc brûlés au barbecue. Avec une pointe de gazon fraîchement tondu par un
agent du Trésor bedonnant en pantoufles et peignoir écossais.


Ce blog, Monsieur, ne se laissera point entraîner dans les polémiques politiques de l'instant. Il tourne les yeux vers l'horizon, et le front au soleil de la pensée.... Bien à vous (et prépare un
peu tes 40 ans gros malin !)



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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