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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 22:53

slide_304361_2596851_free.jpgUn récent article de Francis Fukuyama, celui qui théorisa -belle sottise- la fin de l'Histoire après la Chute du Mur de Berlin, a attiré l'attention sur l'anxiété des classes moyennes, sur leur impatience, de par le monde. Elles sont la force active des mouvements qui dans leur diversité bousculent les régimes politiques. Au Brésil comme en Turquie. La classe ouvrière (au sens strict du terme, même si on peut aussi définir le salariat tout entier de la sorte), encore nombreuse, est asphyxiée politiquement, car atomisée nationalement et polarisée internationalement dans les ateliers du monde, oubliée par les courants historiques qui devaient l'incarner, précarisée, reléguée hors des villes, comme poussière humaine. Abrutie culturellement et spoliée de toute identité indépendante. Livrée aux nationalismes et autres obscurantismes, dont celui de partager les valeurs de ses oppresseurs. La classe ouvrière a du mal à se ditinguer de l'exclu, elle lui ressemble et elle le hait. L'exclu n'a pas de pouvoir. Il ne compte pas. Il se terre quand il n'a pas de papiers.

 

Si la situation de ces couches moyennes diffère beaucoup selon les sociétés, elles ont pour points communs d'être éduquées, informées, grandes consommatrices de culture, parfois plus que les dirigeants politiques sélectionnés à rebours par des machines bureaucratiques mourantes. Elles ont souffert fortement de la crise du capitalisme depuis 2008, car elles tirent leurs revenus de leurs salaires et ne sont pas des héritières, et s'en sortent mal dans un régime économique tourné vers la rente, le passé plutot que le travail, la reproduction sociale. Elles sont sensibilisées aux enjeux écologiques. Elles ont envie de prendre la parole et de compter. Elles ont un rapport ambivalent à la consommation : leur principale préoccupation souvent, mais qui se vit dans un rapport sélectif et critique. Elles ont peur de voir la société se distendre toujours plus et de basculer dans le fossé, rejoignant ceux d'en dessous, qu'elles disent défendre mais dont elles cherchent à se distinguer chaque jour par des stratégies de logement, de scolarisation, de vacances. Elles aiment la convivialité mais empruntent pour avoir leur petit bien et avoir un jardin qui leur épargne le jardin public. Elles sont politiquement centrales, car elles votent, participent, influencent. Elles sont un pole de stabilité de la société, car elles jouent le jeu, comme le dit Ballard, de "la responsabilité civique". Mais justement qu'arrive t-il si elles ne le jouent plus ?

 

Dès le début de notre siècle, JG Ballard avait posé la question dans un roman situé à Londres, "Millenium People". La classe moyenne dont il parle serait notre petite bourgeoisie à nous. Celle des médecins et des architectes. Des dentistes et des notaires. Des cadres sups privés et des hauts fonctionnaires. 

 

David, psychologue spécialiste des questions industrielles, et donc au service de la productivité, est frappé par un drame : son ex femme est victime d'un attentat à la bombe à Heathrow. Un attentat aveugle et non revendiqué. Afin de trouver qui a commis le crime, il va chercher à s'infiltrer dans l'agitation montante de la société londonienne. En effet, les protestations les plus diverses secouent les classes moyennes urbaines. On manifeste contre un peu tout, on exprime un malaise généralisé et un refus de principe. Rapidement, David entre en contact avec quelques leaders, centrés autour du quartier de la Marina de Chelsea. Le quartier, symbole de l'angleterre satisfaite, entre en rébellion, pour des motifs flous, mélangeant les frustrations économiques montantes et le sentiment de vide qui caractérise l'époque. Les stabilisateurs en ont assez de stabiliser et ils frondent (on a perçu cela dans les analyses du vote français au référendum européen de 2005). La situation s'envenime peu à peu et Chelsea devient un quartier insurgé. Au grand dam des politiques et à la stupeur du monde. 

 

Parallèlement, Londres est touchée par des attentats meurtriers. On ne sait pas si un rapport existe entre les deux phénomènes et c'est ce que David, en plongeant dans l'action, suivi par la Police sans le savoir, va essayer de discerner. Il vit lui même ainsi ce dont il a besoin : donner une intensité à sa vie de ronron partagé entre les grises jouissances consuméristes et la petite vie culturelle classique à laquelle il est normal de s'adonner. Ses sentiments sont ainsi partagés, mais il est inexorablement attiré vers l'action directe, d'autant plus qu'il commence à comprendre qu'il y a un continuum entre les casses de parcmètre à Chelsea, les vols chez les cavistes par des mères de cinq enfants, et le lynchage violent de vigiles de la Cinémathèque, temple des classes moyennes symbolisant leur contrôle par le social. 

 

Le roman, malgré ses imperfections - il est parfois un peu lourdingue, répétitif, voire peu crédible , ou s'égare - présente un portrait intéressant et sarcastique des classes moyennes, propose une belle promenade dans leur mode de vie, et dans Londres, et s'interroge sur ce qui pourrait les mettre en mouvement.  La révolte ira loin et puis elle sera réprimée facilement et se calmera. Une répétition générale ? Notre avenir le dira.

 

David lui, va trouver ce qu'il cherchait, les auteurs du crime de sa femme. Mais il aura aussi vécu la commune de Chelsea, dont il restera nostalgique. Comme tant de révolutionnaires dont les montres sont restées bloquées après la Commune, ou Mai 68. Les évènements de ce genre semblent cristalliser les psychés, et un ancien révolutionnaire est toujours un vieux con.

 

JG Ballard n'est pas le premier à se poser ces questions. C'est d'ailleurs le débat fracassant qui a animé le mouvement ouvrier au début du XXeme siècle opposant Berstein, le réformiste, et Kautsky et Rosa Luxembourg, les orthodoxes. Avec la société de consommation, ce débat de sociologie politique a pris bien entendu une importance fondamentale. 

 

Mais on devrait prendre garde à préciser de quoi on parle quand on évoque parfois une "moyennisation" de la société. Ces couches sociales sont-elles heureuses ? Non pas certes. Elles paient fort le prix de leur aisance toute relative, comme le montre la consommation de psychotropes. Ont elles le sentiment d'avoir quelque chose à perdre ? Tant que le risque du chaos leur paraîtra plus fort que tout, elles continueront à jouer le jeu

 

Mais rien ne dit que cela est fatal. Le jour ou, comme l'imagine Ballard (même s'il a l'air de penser que l'ennui pourrait être le détonateur, ce dont on peut légitimement douter), le dégoût du monde l'emportera, les qualités et les compétences immenses enfouies dans ces couches sociales pourront prendre un caractère immensément révolutionnaire. Aujourd'hui elles ne sont pas alliées avec les ouvriers, le précariat (avec lequel elles se confondent parfois, tout cela étant labile), les exclus. Mais ces oppositions et divisions n'ont rien en elles-mêmes de définitives. Et reconnaissons que les dirigeants de ce monde activent tout ce qu'ils peuvent pour hâter ces perspectives. 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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height predictor 06/05/2014 14:13

If the situation of the middle class differs greatly depending on the company, they have the common points to be educated, informed, large consumers of culture. And the dreams drive the middle classes to live. Thank you for the share.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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